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Hugues Demeusy : Comment et quand as-tu « rencontré » Yves Navarre ?

Philippe Leconte : A la fin des années 70. J’étais dans la mythique librairie Corman à Knokke-Le-Zoute. Je venais de choisir les poèmes de Constantin Cavafy traduits par Yourcenar, et, à côté, il y avait une pile de Loukoums en livre de poche. C’est la couverture qui m’a attiré, le dessin de David Hockney. J’ai pris le livre, l’ai lu d’une traite et n’ai eu de cesse, après, de découvrir les précédents livres de Navarre, puis, au fur et à mesure, les nouveaux, au gré de leurs parutions.

Qu’est-ce qui t’a accroché dans ses écrits ?

Navarre a été beaucoup trop catalogué en tant qu’écrivain homosexuel, alors que lui-même se définissait comme écrivain ET homosexuel

La façon dont il abordait l’homosexualité. C’était la première fois qu’un écrivain m’en « parlait » comme quelque chose de normal. J’avais l’impression de me découvrir à travers ses livres, que ceux-ci me parlaient de moi. Á l’époque, il n’y avait guère que Roger Peyrefitte qui revendiquait son homosexualité. Et je n’avais pas du tout, mais alors pas du tout envie de m’identifier à Peyrefitte.

Comment est né ce colloque à l’occasion de l’anniversaire de la disparition de l’écrivain ?

A l’initiative de Sylvie Lannegrand (qui enseigne à l’Université NUI Galway). Elle était entrée en contact avec Yves Navarre dès 1987 et lui avait consacré sa thèse de doctorat. Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser à l’œuvre et y a consacré de nombreux articles et conférences. Et un jour, elle a décidé d’organiser un colloque à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Navarre. Pour elle, c’était une sorte d’aboutissement de son travail personnel sur l’auteur, sans se douter que le colloque allait être à l’origine d’un travail désormais collectif.

Pourquoi s’est-il déroulé en Irlande ?

Sylvie enseigne à Galway. Elle n’avait aucune idée du nombre de gens qui seraient intéressés par un colloque sur un écrivain, hélas, injustement oublié. C’était donc une évidence presque pratique que le colloque ait lieu en Irlande.

Quelle a été ton implication dans ce colloque ?

Pour Galway, uniquement mon intervention sur la réception de l’œuvre. Je ne connaissais personne et ce n’est que grâce au groupe Facebook consacré à Yves Navarre, que j’ai fait la connaissance « virtuelle » de Sylvie, qu’elle m’a annoncé l’existence de ce colloque et m’a proposé d’y participer.

Comment sont nés ses Cahiers ?

Nous étions très peu nombreux à Galway, mais immédiatement il y a eu une sorte de « tombée en amour » entre nous, tant nous partagions tous une même passion pour Yves Navarre. Il nous est apparu évident qu’il fallait conserver une trace de ce moment, de ce coup de foudre collectif. J’en ai parlé un soir avec Sylvie, avec Jean Perrenoud (l’ayant-droit de Navarre), avec Henri Dhellemmes (qui réédite l’œuvre de Navarre chez H&O, courageusement, depuis 2005) et la décision fut quasi immédiate. Dès qu’un éditeur prend un risque et fonce à 100 %, tout va très vite. Les actes du colloque de Galway auront été publiés en six mois, ce qui est très rare ; c’est même, peut-être, une première.

A qui s’adressent-ils ?

A absolument tout le monde, et surtout pas exclusivement à des universitaires ou des chercheurs. Notre but est de toucher tant celles et ceux qui ont lu Navarre il y a 20, 30 ou 40 ans, que les nouvelles générations qui devraient pouvoir découvrir un écrivain intemporel qui mérite d’être lu.

Comme vous le dites, Yves Navarre a disparu de notre mémoire… pourquoi ?

Navarre a été presque trop médiatisé au moment du Goncourt, et surtout il a été beaucoup trop catalogué en tant qu’écrivain homosexuel, alors que lui-même se définissait comme écrivain ET homosexuel. Ensuite, il a été victime en 1984 d’un grave accident cérébral dont il ne s’est jamais vraiment remis. Les dernières années ont été assez noires. Il était terriblement seul, s’est exilé quelques années au Canada, est revenu à Paris. Et un jour de janvier 1994, son mal de vivre a eu raison de lui. Pendant ce temps, certains de ses lecteurs inconditionnels depuis ses débuts en 1971 avaient été emportés par le SIDA, d’autres ne se retrouvaient plus dans ses livres ; l’oubli vient bien vite et il est difficile d’en revenir…

Y a-t-il l’ambition de le faire connaître à nouveau ?

Définitivement ! Certains textes sont évidemment un peu datés, mais la plupart des livres mérite d’être (re)découverts. N’oublions pas non plus que son œuvre majeure, le Journal, de plusieurs milliers de pages, et qui couvre près de vingt années de sa vie, n’a toujours pas été édité.

Quelle va être la suite des évènements ? Au niveau du colloque ?

Un deuxième colloque « Yves Navarre : du romanesque à l’autobiographique » aura lieu à Paris les 9 et 10 novembre prochain à l’’EIVP (École des Ingénieurs de la Ville de Paris), 80 rue Rébeval, 75019.

L’édition de nouveaux Cahiers ?

Les actes du deuxième colloque feront l’objet du Cahier n°2 qui devrait paraître au printemps 2016.

Les Cahiers d’Yves Navarre,
Éditions H&O 160 pages

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Hugues Demeusy
Grenoblois d'origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu'à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m'adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l'écriture, la mer.... J'ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !

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