Traitant de la déportation homosexuelle durant la seconde guerre mondiale, Isabelle s’appuie sur l’œuvre autobiographique de Pierre Seel, le premier à témoigner de sa déportation pour cause d’homosexualité. « Amants des hommes » parle aussi beaucoup de l’ de la société des années 1940, mais aussi de celle des années 2000 à travers les témoignages de différents acteurs qui se sont battus pour la reconnaissance de cette déportation.

Pour nous présenter son travail, rien de mieux qu’une petite conversation avec Isabelle elle-même. Rencontre.

Kevin Reynaud : Bonjour Isabelle, tout d’abord, quel est votre parcours ?

Isabelle Darmangeat : Je suis née à Tulle en Corrèze, et j’ai effectuée mes études, en cinéma, à l’Université de Poitiers, avec une spécialisation en documentaire avec un DESS réalisation documentaire. Je vis et travaille à Paris depuis 2004.

D’où est née l’envie de créer ce projet ? Avez-vous un lien personnel avec cette partie de l’ ?

Passionnée d’histoire, j’ai toujours été intéressée par la seconde guerre mondiale et particulièrement l’Holocauste. Je savais que les homosexuels avaient été déportés, sans pour autant m’intéresser spécifiquement à cette persécution qu’avait subi ma communauté.

C’est suite à la déclaration de Lionel Jospin en 2001 évoquant la reconnaissance de la déportation homosexuelle, que j’ai pris conscience que cette déportation était niée en France, et que sa simple évocation provoquait de violentes réaction homophobes, j’ai alors décidé de m’intéresser spécifiquement à ce sujet.

C’est face à la quasi inexistence de témoignages, de travaux (historiques, littéraires, cinématographiques) que m’est apparue la nécessité de participer personnellement à ce travail de mémoire, de faire vivre une parole trop dissimulée, de donner de la voix à l’histoire de Pierre Seel (premier déporté homosexuel français a avoir témoigné). J’ai donc profité de mon DESS Réalisation Documentaire pour réaliser « Amants des hommes » en en faisant mon film de fin d’études.

Aujourd’hui, 12 ans après, quel est votre recul par rapport à votre travail ?

L’homophobie me semble personnellement plus présente, plus pesante, aujourd’hui qu’il y a 12 ans lorsque j’ai réalisé « Amants des hommes », qui reste donc malheureusement très d’actualité

J’avais depuis plusieurs années laissé « Amants des hommes » de côté. Mon film avait vécu sa vie (festivals, DVD, télévision) et je pensais qu’il commençait à être un peu daté. En effet, depuis sa réalisation, la déportation homosexuelle a été officiellement reconnue par l’État Français, les droits des homosexuels ont progressé, la communauté LGBT a obtenue des lois condamnant explicitement les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, et l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe.

Mais « Amants des hommes » ne traite pas seulement de la déportation homosexuelle, mais plus généralement de l’homophobie. En revoyant mon film lorsque j’ai commencé à envisager de le mettre à disposition gratuitement, j’ai été frappée par l’actualité de son propos. En effet, tous les débats autour du Mariage Pour Tous et notamment les manifestations extrêmement hostiles de La Manif Pour Tous ont ravivé l’homophobie en France, libérée la parole haineuse. L’homophobie me semble personnellement plus présente, plus pesante, aujourd’hui qu’il y a 12 ans lorsque j’ai réalisé « Amants des hommes », qui reste donc malheureusement très d’actualité, c’est pourquoi j’ai décidé de le partager gratuitement en ligne.

Il est précisé au début du documentaire que quelques années après sa réalisation, le nombre d’homosexuels déportés a été revu à la baisse, comment cela s’explique-t-il ?

Je n’ai pas vraiment la réponse à cette question, il semble que le premier chiffre ait été avancé un peu vite. Dans sa volonté de faire reconnaître la déportation homosexuelle, Lionel Jospin avait demandé à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation de lui rendre un rapport, celui-ci faisait alors état de 210 cas de Français déportés pour homosexualité, c’est sur ce rapport que j’ai fondé mon travail. C’est une étude plus précise des dossiers et des archives qui a ramené ce chiffre à 63 cas vérifiés, mais il reste encore beaucoup de documents à étudier, et il est donc possible que le chiffre réel soit supérieur.

Où en est-on aujourd’hui en 2016 sur la reconnaissance de la déportation homosexuelle ?

Aujourd’hui la déportation homosexuelle est officiellement reconnue. On trouve en France et dans le monde de nombreuses plaques commémoratives à la mémoire des déportés homosexuels. En France, à Toulouse plus précisément, une rue porte le nom de Pierre Seel. Cependant les propos du député UMP Christian Vanneste (tristement célèbre pour ses multiples déclarations homophobes), qui en 2012 affirmait que la déportation des homosexuels en France est une légende et qu’une telle déportation n’avait jamais eu lieu sur le sol français, nous rappellent qu’il faut toujours rester vigilant.

Pour les personnes intéressées par ce sujet, avez-vous des ouvrages à conseiller ?

Tout d’abord le livre autobiographique de Pierre Seel que j’utilise dans mon film « Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel ».
« Les oubliés de la mémoire » de Jean Le bitoux, qui est pour moi l’un des ouvrages les plus complets sur cette question.
« Itinéraire d’un triangle rose » de Rudolf Brazda qui est un des derniers déportés homosexuels à avoir témoigné.
En documentaire, je conseille également «Paragraph 175 » de Rob Epstein qui traite de la déportation des homosexuels en Europe.

Quels sont vos prochains projets ?

Pour le moment je n’ai pas de projets spécifiques en cours. Par contre, mon dernier documentaire « Oil, lumière et couleur chez Djoroukhian », qui traite d’un tout autre sujet (l’acte de peindre à travers l’intimité du travail d’un artiste peintre) est toujours disponible sur le web.

Merci beaucoup Isabelle.