Du cul, du cul, du cul (une rentrée littéraire LGBT)

« Du cul, du cul, du cul », tel était le cahier des charges fixé par le rédacteur en chef du nouveau GENRES. « Écoute, coco toto, c’est le cul qui fait vendre. Alors pour le lancement du nouveau GENRES, je compte sur toi, tu mets le paquet ! ».

Mais GENRES étant une publication honorable, j’ai décidé de parler de littérature à nos lecteurs et lectrices, et de surfer sur le marronnier du moment, la rentrée littéraire. Ça tombe bien. Dans ses 40 incontournables, les Inrocks proposait cette année pas moins de trois romans LGBT. Vous saurez donc tout (ou au moins l’essentiel) sur Amours sur mesure (Mathieu BERMANN), Les Parisiens (Olivier PY) ou L’Innocent (Christophe DONNER), sans même avoir osé le demander !

Amours (dans la) démesure

livre-amours-sur-mesureCommençons par ceux qui font leur toute première rentrée. Mathieu BERMAN, 30 ans pile poil au compteur, sort son tout premier roman, Amours sur mesure, aux éditions P.O.L. Un roman assez court, très générationnel, à la première personne. Le narrateur a lui aussi une trentaine d’années. Le personnage principal aime coucher avec d’autres hommes. Et sa compagne aussi est libre d’aller avec qui elle veut, quand elle veut. Bien dans ses baskets, il vit à Paris, est en couple depuis plusieurs années avec Lisa. Un couple libre, qui vit une sexualité très ouverte. Le personnage principal aime coucher avec d’autres hommes. Et sa compagne aussi est libre d’aller avec qui elle veut, quand elle veut. Tout semble se passer au mieux. Jusqu’au jour où Lisa commence à parler un peu trop d’un de ses collègues, dont il semble qu’il pourrait très vite dépasser le stade de simple plan cul. La situation est nouvelle, et le narrateur préfère alors prendre du recul, faire le point sur son couple, le troisième homme n’étant peut-être d’ailleurs après tout qu’un prétexte.

S’il ne le dit pas, le personnage se cherche tout au long du livre. Peut-être atteint d’une crise de la trentaine, il aspire visiblement à une nouvelle vie sentimentale

Un garçon rencontré dans un bar près de Beaubourg permet au narrateur de passer une nuit agréable, avant qu’il ne descende chez ses parents à Montpellier. Dans le TGV, il remarque un jeune homme d’une vingtaine d’années, « agréable à regarder ». Mais après une courte pause à la voiture-bar, le voisin de siège a disparu, ne laissant que son numéro de portable. Va alors commencer pour le narrateur une nouvelle relation avec ce jeune Valentin qu’il rappelle très vite et va peu à peu apprendre à connaître. Si l’attirance physique est là, le narrateur doit se contenter du rôle de grand frère, de confident, suivant même à distance les aventures sexuelles du jeune homme. Mais entre eux, le jeu semble compliqué, et le narrateur aura du mal à même savoir quel type de rapport instaurer. Une nouvelle forme d’amour s’installe, à la fois sincère et frustrante.
S’il ne le dit pas, le personnage se cherche tout au long du livre. Peut-être atteint d’une crise de la trentaine, il aspire visiblement à une nouvelle vie sentimentale, à commencer quelque chose de neuf, à sortir de sa routine passée, mais sans pour autant se positionner. Il se laisse porter par ses rencontres, a envie d’amour sans s’y engager pour autant. Il porte une sorte de douce errance, portée par cet entre-deux, entre-deux entre les hommes et les femmes, entre-deux entre l’amour et le sexe, entre-deux enfin entre l’adolescence qu’il côtoie une dernière fois et l’âge adulte dans lequel il devra finalement bien rentrer un jour. Un personnage très contemporain et urbain, figure de nos années 2000 et quelques, où la vie sexuelle est facile et ouverte, où Grindr permet d’étancher sa soif de garçons, mais où l’amour reste au final un sujet toujours aussi compliqué…

Pédés de parigots

9782330066536Les amateurs de sensations fortes préféreront sans doute Les Parisiens, quatrième roman d’Olivier PY, une nouvelle fois chez Actes Sud. Ces parisiens là, c’est surtout le tout-Paris gay, les grands maîtres de la culture et de la politique. Un petit monde où tout le monde se connaît, se déteste ou se méprise plus ou moins, même si à peu près tout le monde a un jour ou l’autre couché avec tout le monde. Un tout-Paris qui ne vit plus qu’autour de deux questions : quand et comment le ministre de la culture, ancien homme de gauche débauché par la droite, va-t-il être débarqué de la rue de Valois et où ira-t-il ? Et surtout, qui sera le prochain directeur de l’Opéra de Paris, qui aura le dernier mot entre le ministre sur le départ, la présidence, et le vieux et riche Laurent Duverger, patron d’une des premières sociétés de luxe en France, qui tire depuis des années les ficelles de tout ce petit monde. Un opéra convoité par les deux quinquas qui se détestent sans doutent le plus au monde, Sarazac et Touraine, qui formaient il y a des siècles le couple le plus en vue de Paris avant que la maladie ne brise leur idylle.

Le maestro alors peut enfin s’adonner aux pratiques les plus avilissantes, les plus dégradantes, les seules qui semblent encore le raccrocher à la vie…

Un petit monde dans lequel débarque un nouveau Rastignac, un jeune garçon à la peau blanche et aux cheveux roux débarqué de province, véritable faune qui a décidé de réussir coûte que coûte, de tirer de Paris toute la gloire et la fortune que la capitale pourra lui apporter. N’hésitant pas à s’offrir aux plus offrants, le jeune Aurélien a surtout réussi à séduire le grand Milo Veinstein ; chef d’orchestre le plus admiré sur la scène mondiale, ce nouveau Giton semble avoir trouvé en Aurélien sa dernière raison de vivre. C’est à Aurélien qu’il dédie son magnifique hôtel particulier parisien, que le tout-Paris rêve de découvrir enfin. Un hôtel particulier qui, une fois les réceptions mondaines achevées, s’ouvre aux jeunes prostitués les moins farouches de la place. Le maestro alors peut enfin s’adonner aux pratiques les plus avilissantes, les plus dégradantes, les seules qui semblent encore le raccrocher à la vie. Le tout supervisé par Kamel, fournisseur de chair fraîche et fantasmes en tous genres aux grands de ce monde, dont il connaît tous les petits secrets et combines. Un système suivi avec malice par Jacqueline, vieille demi-mondaine qui a ses entrées partout et qui a décidé d’accompagner Aurélien dans sa fulgurante ascension…
Dans ce gros roman, dense, le sexe est cru, direct, animal, volontairement sale la plupart du temps, mais n’est que le reflet de l’ennui et du désespoir d’une foule de personnages, la plupart plus désespérés les uns que les autres. Argent et pouvoir amèneraient-il à une fuite en avant, à la recherche de sensations toujours plus fortes, mais aussi toujours plus désabusées ? On multiplie les passes, les orgies quasi-théâtrales, les nuits en backrooms ; mais on en ressort la plupart du temps aussi seul qu’on y est entré. Le sexe n’est plus un moyen pour trouver l’autre, mais la dernière solution pour se perdre soi-même. On se vautre dans la chair pour oublier l’absence totale de sentiments. La seule lumière viendra peut-être du groupe de prostitué-e-s et trans qui veut faire la révolution, et proclamer une déclaration universelle des droits des putes. C’est finalement dans ce groupe que le jeune Aurélien tentera de s’évader de son nouveau monde étouffant, sans trouver là-bas non plus sa place…

(Tout sauf) innocent

9782246861065-001-XDernier roman de cette rentrée littéraire LGBT, L’Innocent, le nouvel opus de Christophe DONNER (Grasset). Une fois de plus, l’auteur (à la bibliographie très fournie) revient sur son adolescence, en braquant cette fois les projecteurs sur ses premières expériences sexuelles. Cette fois aussi, les hommes comme les femmes sont l’objet, non pas de sa convoitise, mais de sa découverte.
On retrouve les ingrédients traditionnels des souvenirs de Donner, sa mère psychanalyste, son père gaucho. Tous deux semblent décidés à faire de lui un homme et à le laisser vivre ses premières expériences de manière la plus directe possible. A treize ans, en ce début des années 70, Christophe dispose de sa propre garçonnière, débarque au beau milieu d’une partouze chez son père, et a droit à une séance de masturbation de sa mère. On est en plein dans l’après-mai 68, et tout semble possible. Le jeune garçon se cherche, aspirant à la fois à son dépucelage, à la révolution à venir, à la musique.
Donner nous raconte finalement sa propre révolution sexuelle, dans un milieu culturel libre et libertaire, entre Paris, Saint-Tropez et la Tunisie. Mais au final, nulle exaltation, nul épanouissement. Le sexe est somme tout très triste et quasi mécanique dans cette affaire. Aucun affect, sauf peut-être quand il pense tomber amoureux du jeune Raphael. Et au final, le lecteur s’ennuie presqu’autant que le jeune héros a l’air de s’ennuyer dans un monde sans empathie, sans véritables idéaux. Je l’avoue, L’Innocent n’est pas vraiment le meilleur roman de Christophe Donner…

Mais pour autant, le sexe ne semble finalement jamais apporter satisfaction à aucun des personnages. Il est souvent mécanique, dépassionné, dépersonnalisé

Si les trois romans sont très différents les uns des autres, on pourra souligner d’abord leur point commun : tous font le récit de la liberté sexuelle. Les relations sexuelles sont simples et directes, elles font partie de la vie des personnages. Des personnages qui s’assument totalement, qui intègrent leur amour des hommes comme des femmes, qui font de leur vie sexuelle un des éléments, parmi d’autres, de leur vie. Une sexualité décomplexée et intégrée, sans pathos, sans avoir besoin de se demander si la société va les accepter ou pas. Et rien que pour ça, ces trois romans font un bien fou.
Mais pour autant, le sexe ne semble finalement jamais apporter satisfaction à aucun des personnages. Il est souvent mécanique, dépassionné, dépersonnalisé. Le reflet sans doute d’une époque et d’une société. « L’amour » à la Grindr ne serait-il donc qu’un dérivatif pour éviter de se poser les vraies questions ? Tous ces héros au final semblent bien seuls une fois que le corps a exulté…
Du cul, oui, on peut donc en trouver dans les romans de cette rentrée. Mais n’y cherchons surtout rien d’exaltant, sinon de belles heures de lecture (surtout chez Bermann et Py). Mais pour les grandes histoires qui donnent envie de tomber amoureux, on attendra peut-être la rentrée 2017…

PS : ça n’a rien de LGBT, mais je ne peux pour autant m’empêcher de conseiller aussi la lecture de Chanson douce, de Leila SLIMANI (Gallimard). Sans doute à l’heure actuelle mon roman préféré de cette rentrée. Mais il n’y a pas assez de cul pour que je puisse en parler ici 😉