Je suis un survivant

Nous vous présentons ici un récit dont l'auteur a préféré rester anonyme. Un témoignage sur son parcours après avoir été victime d'une agression sexuelle. Nemo F nous donne un aperçu du chemin qu'il a parcouru, de son sentiment premier de culpabilité jusqu'à l'acceptation des faits.

Je suis un survivant.

Des mots qu’il faut oser prononcer. Des mots qu’il faut être prêt à entendre. Car le viol ne connait pas les genres, mais la morale n’en reconnait trop souvent qu’un seul. C’est qu’une victime est souvent genrée au féminin et que l’agresseur est forcément un homme. Mais dans mon cas, tout se décline au masculin.

Je n’aime pas trop le mot viol. Il est trop violent, trop abrupte. Il ravive des douleurs qui ne se taisent jamais. Il ressasse des souvenirs qu’on ne peut museler. Il est trop court, banalisé à outrance. Pour moi, il dit trop de chose et il ne dit plus rien.

Je préfère utiliser le terme abusé. Il reflète assez bien toutes les dimensions qui se terrent derrière mon agression. Le pronom possessif est ambigu, il me place à la fois comme sujet et comme objet, comme agresseur et agressé. Et pourtant, je parle bien de mon agression, de celle perpétrée contre ma personne. Le verbe perpétrer fait très juridique, il me rassure faussement. C’est comme si le choix des mots redoublait d’importance. Avec les bons mots, avec le vocabulaire de la loi, je légitime mon ressenti, je crédite mon vécu, je restaure ma vérité.

Être un homme, m’oblige à jouer un rôle qui ne me va pas, qui ne me convient pas (…) Parce qu’un « homme » ne se fait pas violer. Parce qu’un « homme » est forcément un agresseur.

C’était la nuit, j’avais trop bu, j’étais chez lui, j’étais presque nu. Des mots qui, au début, me faisaient passer pour le coupable. Un manque de contrôle, un mauvais jeu de rôle, des circonstances atténuantes en ma défaveur. Et puis, avec le temps, loin du regard des autres, à force de lire d’autres témoignages, j’ai fini par comprendre. C’était la nuit, il m’avait fait trop boire, j’étais chez lui et j’étais presque nu. Aucune de ces propositions principales n’exprimait mon tort. Au contraire, ce qu’elles laissaient transparaître, c’était sa culpabilité. Car je n’avais jamais dit non et que même si je l’avais vaguement laissé à penser, mon état, dans lequel il m’avait plongé, ne lui confiait nullement le bénéfice du doute. Qu’il ait bu, qu’il ait eu envie, que je n’aie rien dit, que je n’aie rien fait, rien de tout cela ne peut excuser ce qu’il a fait.

Trop souvent, on se dit « qui ne dit mot consent ». Trop souvent, on trouve des excuses à l’inexcusable. Mais dans ce jeu de force, dans cette lutte des genres et cette guerre des sexes, c’est trop souvent le plus fort qui sort gagnant. Et il est clair, j’en suis la preuve survivante, qu’un silence n’est en aucun cas un consentement. Parce qu’il ne s’agit pas de s’abstenir de dire ou faire quoi que ce soit, mais de ne pas être en état de le faire. Parce que trop bu, parce que trop de peur, parce que trop de honte, parce que la société nous a enseigné que le silence est la meilleure forme de résistance.

Être un homme, pour peu que cela puisse dire encore quelque chose, m’oblige à jouer un rôle qui ne me va pas, qui ne me convient pas. Et les attentes basées sur ce qu’il y a entre mes jambes, et non sur ce qu’il y a dans ma tête, m’impose le silence. Parce qu’un « homme » ne se fait pas violer. Parce qu’un « homme » est forcément un agresseur. C’est ce que l’on nous répète, quand on est petit garçon. Et forcément quand on grandit, quand on encaisse tous ces non-dits, tous ces clichés, tous ces stéréotypes, ces normes et ces attentes, on finit par ce dire que tous les garçons sont des salauds, des brutes et des costauds, des sportifs, des machos et des hétéros. Et surtout, que tous les garçons sont des violeurs.

Et lorsqu’on se retrouve en position de faiblesse, abusé, abattu, abasourdi et ben, forcément, on fait comme tout le monde, on ne dit rien. On se surprend même à en rire, froidement, comme si de rien n’était, car on se force à tout taire, à tout enfouir, on cherche à s’enfuir. Parce qu’on a honte, parce qu’on a peur, du regard des autres et de son propre regard. Parce qu’un homme ne pleure pas et qu’il fait forcément pleurer les autres.

Et quand tout devient flou, que tout est remis en question, on se retrouve seul, démuni, dépossédé. On s’interroge, on questionne tout. On se demande qui l’on est vraiment. On entend une petite voix dans notre tête qui nous répète sans cesse et avec conviction, qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez nous, qu’on ne vaut rien, qu’on ne sert à rien. Et c’est une couche supplémentaire de douleur qui vient se superposer aux autres. Elle vient raviver l’ensemble, renforcer le brouhaha incessant dans nos oreilles. Comme une couche de vernis matte sur cette honte qui nous colle à la peau. Dans le miroir, on ne se reconnait plus. Et il nous reste deux choix : se foutre en l’air ou tout envoyer en l’air.

Et c’est parce que je me suis rendu compte que j’étais un survivant, que j’ai choisi la seconde option. Parce qu’au fond de moi, moi qui croyais que tout était mort, stérile, souillé, je me suis aperçu qu’au contraire, il y avait quelque chose qui persistait, quelque chose qui attendait. Une étincelle de vie, dissimulée sous les décombres. Un seul électron qu’il suffisait d’agiter pour que tout recommence, redémarre. Et j’ai saisi cette chance. Je me suis relevé. La tête droite mais encore tuméfiée par la peur, je me suis mis à marcher fièrement, en hurlant dans ma tête, pour couvrir cette petite voix terrifiante. Je suis un survivant. Je suis un survivant et personne ne peut m’enlever ça.

C’était la nuit, j’avais trop bu, j’étais chez lui, j’étais presque nu. J’ai été abusé, mais j’ai survécu. Je suis toujours vivant. Et mon agresseur ne pourra jamais m’enlever ça, cette rage de vivre, ce besoin d’exister au-delà de la simple survie.

Je suis un survivant.