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Né en 1989 sous l’impulsion des membres d’un ciné-club lesbien, Cineffable a pour vocation de rendre visible le cinéma lesbien et féministe, souvent peu ou pas diffusé dans les salles de cinéma grand public. Se rassembler, partager, découvrir des réalisatrices et des artistes travaillant elles-mêmes dans ce sens, tels sont les enjeux majeurs de Cineffable, qui par la pluralité des représentations lesbiennes et féministes que ce festival donne à voir se montre profondément conscient des différentes sensibilités. Souhaitant rendre le festival accessible au plus grand nombre, tous les films présentés lors de cette 28ème édition seront sous-titrés, comme chaque année, pour les personnes sourdes et malentendantes, et les présentations de séances, les rencontres et débats seront interprétés en langue des signes française (LSF) dans la mesure du possible. Un accès pour les personnes à mobilité réduite est également prévu.

Afin d’en savoir plus sur le programme de cette nouvelle édition et d’évoquer tant les fondements que l’avenir du festival, GENRES est allé à la rencontre de l’équipe organisatrice de cette 28ème édition.

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Maeva Da Cruz : Cineffable présente cette année la 28ème édition du Festival international du film lesbien et féministe. En vingt-huit ans, quelles en ont été les évolutions les plus marquantes ?

Cineffable : Une des évolutions les plus marquantes concerne la représentation des lesbiennes. Au début, il y avait très peu de productions et on ne voyait jamais de lesbiennes au cinéma ou à la télé. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de représentations des lesbiennes. Le grand tournant a été la série « L Word ». On avait enfin une production « mainstream » avec des lesbiennes dedans. Les filles ont donc de plus en plus d’images d’elles-mêmes à portée de main via le téléchargement sur Internet par exemple ou la VOD.

« Non seulement, notre programmation est plus sélective mais nous proposons aussi une multitude d’événements « live » avec des concerts, exposition, ateliers, débats, performances… »

Dans le cadre du Festival, nous avons pris le parti de proposer plus que simplement des projections. Non seulement, notre programmation est plus sélective mais nous proposons aussi une multitude d’événements « live » avec des concerts, exposition, ateliers, débats, performances…  L’un des points forts du Festival est également l’opportunité unique qu’ont les festivalières de rencontrer et d’échanger avec les réalisatrices du monde entier. Cette année, par exemple, nous accueillons une vingtaine de réalisatrices venant d’Argentine, Suisse, Ukraine, Etats-Unis, Kenya, Canada, Kosovo etc qui viennent présenter leur film et répondre aux questions des festivalières après la projection. Elles participeront également à la table ronde des réalisatrices pour partager leur expérience en tant que femme dans ce métier trop souvent masculin.  L’idée du festival est de faire sortir les filles de leur salon et de les faire se rencontrer !

Votre fonctionnement, basé sur l’autogestion et le bénévolat, est divisé en plusieurs commissions. Chacun de ces pôles  s’organise-t-il sur la seule base du volontariat ? Je pense notamment à la commission de programmation ; une  expérience ou une sensibilité particulière est-elle requise pour qui voudrait s’engager auprès de vous ?

L’association est organisée horizontalement et l’ensemble des décisions sont prises collectivement lors des réunions plénières mensuelles. Les membres de l’équipe, 100% bénévoles, sont organisées en commissions ce qui nous permet de répartir les tâches selon les envies et les sensibilités de chacune : programmation, technique, restauration, exposition, débats, traduction, langue des signes française, etc.
Chaque année nous accueillons de nouvelles membres qui rejoignent une ou plusieurs commissions qui les intéressent.
Vous mentionnez la commission programmation qui est une des commissions les plus chronophage ! Les programmatrices commencent à travailler dès le mois de janvier afin de pouvoir arrêter une programmation avant l’été. Cette année, par exemple, plus de 300 films, courts et longs métrages, ont été visionnés en réunion afin de finalement présenter une sélection de 80 films pendant le Festival.
21 séances sont nées de cette sélection dont notamment :
– des séances avec des longs métrages fiction déjantés (Dyke Hard), romantiques (Me, Myself and Her, While you weren’t Looking), poétiques (Nude Area), angoissants (Brides to Be).
– quatre séances de courts métrages : La toute première fois, Encore une fois, Toutes à la fois et Une fois n’est pas coutume.
– une séance Orgasmes à Gogo 🙂
– et des séances de documentaires militants (The Same Difference, 475 : trêve de silence, In the Turn) sur des thèmes inédits (Feed the Green, Gnônnou – Femme) ou d’actualité (In Light of the Revolution : Women and Art in Cairo).

« Il n’y a pas d’expérience ou de sensibilité particulière requise pour rejoindre Cineffable ou cette commission en particulier »

Il n’y a pas d’expérience ou de sensibilité particulière requise pour rejoindre Cineffable ou cette commission en particulier. Les membres de l’équipe organisatrice viennent toutes d’horizons très différents et chacune apporte sa pierre à l’édifice. C’est aussi dans cette diversité et cette richesse que Cineffable puise sa force.
N’hésitez pas à venir nous rencontrer lors de notre réunion annuelle « d’accueil des nouvelles » qui a lieu chaque année début janvier.

Dans le même registre, quelle est votre politique en termes de sélection ? Organisez-vous, dans l’année, des concours ou appels à projets pour permettre aux réalisatrices de vous présenter leur travail ?

S’agissant des films, il n’existe pas de politique particulière. Nous sélectionnons des films réalisés par des femmes sur des thèmes lesbiens et / ou féministes qui n’ont pas encore eu la chance de jouir d’une grande visibilité. En effet, nous ne choisissons pas des films déjà diffusés à la télévision ou sortis au cinéma ou en DVD en France.
Lorsque nous ouvrons le processus de sélection début janvier, nous recevons des candidatures spontanées et nous partons nous-mêmes à la recherche de films dans les festivals du monde entier ou dans nos réseaux construits au fil des années. La commission exposition quant à elle procède parfois via un appel à projets autour d’un thème prédéfini. Cette année, Cineffable présente le travail de 5 artistes autour du thème Explorations intimes – nouvelles perspectives sur les corps des femmes.

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En plus de la projection de films, vous organisez des rencontres et débats. Est-ce une manière pour vous d’accueillir un nouveau public ?

Les rencontres et débats participent pleinement à la vie du Festival et ce, depuis des années. Certaines débats sont en lien avec la programmation, d’autres avec l’actualité ou encore résultent de la volonté de la commission débats de mettre en avant un thème particulier. Ils permettent de proposer, en plus des projections, un regard complémentaire aux festivalières et un précieux lieu d’échange. Cette année, par exemple, voici quelques débats en lien avec la programmation sont les suivants :
– « Lesbiennes réfugiées » : en lien avec la séance « Sans frontières« . Quelle solidarité pour les lesbiennes réfugiées ? D’où proviennent-t-elles aujourd’hui ? Quelles associations ou groupes de soutien agissent ? Comment ? Comment apporter votre soutien ?
– « Où sont les femmes ? » : en lien avec la séance « Place aux femmes« . De l’invisibilité des femmes en tant que modèles et dans les représentations publiques/officielles. Où sont nos modèles ? Rues, monuments, manuels scolaires, modèles héroïques… comment se réapproprier l’espace et l’histoire ?
– « Vieillir ensemble » : Quelles alternatives à l’isolement ou la maison de retraite ? Existe-t-il des projets de vie communautaire / collective / co-habitante ? Comment des lesbiennes ont trouvé des manières de vieillir heureusement, sereinement ? En couple, en vie collective ou coopérative ?
Depuis plusieurs années, nous proposons également des ateliers. Cette année, vous pourrez découvrir le tango queer, le tantra et venir jouer avec Cy Jung lors d’un jeu textuel sur le clitoris. Nous souhaitons que le festival soit un espace culturel complet dédié à la mise en valeur du travail des femmes sur les thèmes lesbiens et/ou féministes.

Vous présentez cette année plusieurs expositions, notamment une de Cassie Raptor (Don’t Try to Cunt Them All) dont le travail, notamment accompagné par le collectif Polychrome, a bénéficié d’une belle visibilité ces dernières années. Quel regard portez-vous sur ces collectifs d’artistes profondément soucieux de diffuser les cultures queer au-delà des lieux dits communautaires ? Cineffable intervient-il dans l’année sur d’autres événements ?

Le projet Don’t Try to Cunt Them All de Cassie Raptor nous a profondément émues : c’est une œuvre superbe, atypique, tout autant délicate qu’explosive. À l’origine de sa programmation pour l’exposition du 28e Cineffable il y a donc un coup de cœur unanime sur la qualité de son travail. Les différentes pièces que nous avons choisi avec elle cette année résonnent aussi de manière très particulière avec les photographies de Marie Docher, les sculptures de Nicole Baillehache ou encore les mise en scène d’U-Vulva. Contre les clichés, contre les tabous, nous pensons que nous sommes encore loin d’avoir fait le tour de la question et que l’art peut créer les conditions d’une “exploration intime” et doit prendre part au débat sur les corps des femmes. L’exposition est un lieu de rencontres, de dialogue et de débat entre des personnes et des cultures artistiques et/ou militantes variées.

« repérer, rencontrer, faire connaître des artistes qui nous interpellent dans nos routines et nos solitudes »

Si la commission de l’exposition a pu être sollicitée par le passé pour intervenir sur d’autres événements, notre priorité reste le festival. Chaque année la plupart des festivalières découvrent les artistes que nous avons sélectionnées : la visibilité des artistes lesbiennes, féministes, queers peut donc toujours être améliorée, aussi bien en dehors qu’au sein des communautés. L’exposition est aussi parfois un tremplin pour les artistes exposées. L’action de ces collectifs d’artistes est donc complémentaire à la nôtre : repérer, rencontrer, faire connaître des artistes qui nous interpellent dans nos routines et nos solitudes.

Votre programmation semble refléter un réel souci de diffuser les cultures lesbiennes les plus diverses. Le festival étant international, il offre à nombre d’entre nous l’opportunité de voir des films de réalisatrices étrangères dont les œuvres ne nous seraient que très difficilement parvenues si elles n’étaient pas accompagnées par Cineffable. 
Même si la réponse ne pourra refléter la pluralité des opinions que vous recevez, quelle perception les réalisatrices ont-elles du festival, la plupart du temps ?

Les réalisatrices sont toujours ravies d’apprendre que leur film a été sélectionné pour Cineffable ! Elles sont heureuses de l’opportunité de pouvoir partager leur travail avec un public international. Nous accueillons aussi bien de jeunes réalisatrices qui présentent leur premier film que des réalisatrices chevronnées. Les réalisatrices présentent au Festival peuvent se rencontrer et échanger entre elles.
Certaines nous connaissent déjà mais d’autres nous découvrent chaque année toujours avec enthousiasme. Elles sont admiratives lorsqu’elles découvrent que le Festival existe depuis 28 ans maintenant et souhaitent participer, lorsqu’elles le peuvent, à cet événement lesbien et féministe qui accueille près de 2000 festivalières.
Une première projection en France à Cineffable permet à certaines réalisatrices d’être découvertes par d’autres festivals européens et ainsi de permettre à leur film d’être diffusé plus largement.

 

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Le 28e festival international du film lesbien et féministe de Paris ouvrira ses portes le vendredi 28 octobre à 17h30.

Toutes les infos sur le site Internet de Cineffable et sur leur page Facebook.

Après le Festival, venez danser jusqu’au bout de la nuit – Love on the Clit le vendredi 4 novembre. Soirée meufs, ouverte aux queers. Dès 22h30 aux Caves Saint-Sabin, 50 rue Saint-Sabin 75011 Paris > Lucky Hour sur les pintes jusqu’à minuit | Entrée 6€

 

 

 

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Maeva Da Cruz
Poursuivant des études de littérature, de linguistique et de latin, j'écris par ailleurs sur des thématiques allant de la musique classique aux cultures dites subversives. Dans un champ plutôt sociologique, mes recherches se concentrent autour des questions relatives à l’identité de genre, sociale et collective.

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