L’enfant de sable

L'enfant de sable est un roman. Mais peut-être pas tant que ça. C'est peut-être un long poème en prose ? Ou un conte arabe ? Un récit initiatique ? Ou l'écho d'un rêve, forcément étrange et envoûtant.

enfant de sable couvertureDe quoi peut-on être sûr en le lisant ? Où nous mène-t-on ?

Le personnage principal, qui est-ce vraiment ? Ahmed ou Zahra ?

On ne sait pas trop où nos yeux nous amènent à suivre Tahar Ben Jalloun. Mais on y va avec avidité.

On saisi l’origine de la renommée de son auteur à son style tellement imagé : on sent le Maroc. On le voit. On entend sa culture.

Ce livre est comme un empillement de niveaux de lecture différents, desséminés en arrière-fond. On y parle d’un pays, d’un Tirésias arabe, de la condition de la femme, mais également de celle de l’homme, d’identité de genre, de ce qui nous fonde comme être humain, de la mémoire, de l’imaginaire.

« Le livre est vide. Il a été dévasté. J’ai eu l’imprudence de le feuilleter une nuit de pleine lune. En l’éclairant, sa lumière a effacé les mots l’un après l’autre. Plus rien ne subsiste de ce que le temps a consigné dans ce livre…, il reste bien sûr des bribes…, quelques syllabes…., la lune s’est ainsi emparée de notre histoire. Que peut un conteur ruiné par la pleine lune qui le cambriole sans vergogne ? Condamné au silence, à la fuite et à l’errance, j’ai peu vécu. J’ai voulu oublier. Je n’ai pas réussi. J’ai rencontré des charlatans et des bandits. Je me suis égaré dans des tribus de nomades qui envahissaient les villes. J’ai connu la sécheresse, la mort du bétail, le désespoir des hommes de la plaine. J’ai arpenté le pays du nord au sud, du sud à l’infini »

 A la recherche du Verbe 

L’histoire nous est contée. Non pas racontée, mais contée. Sur une place publique, un conteur démarre. Il amasse les foules. L’histoire d’un enfant, huitième d’une lignée de sept sœurs, né femme mais élevé homme pour satisfaire à l’orgueil d’un père et à son besoin de reconnaissance, au poids social, à son honneur, dans un monde où un homme vaut deux femmes.
C’est donc l’histoire d’un secret. Un secret partagé entre une mère, un père, un enfant et une nounou.

Mais c’est surtout l’histoire d’une quête. Une quête de soi. Une quête de ce qui signe chacun comme unique.

C’est l’histoire d’un accouchement. Presque d’un avortement. De pellicules de peaux qui tombent.

Couverture l'enfant de sableSi Ahmed grandit dans l’acceptation de cette situation, c’est qu’il y trouve aussi à satisfaire au désir de son père. Il se voit désigné ce lieu, il l’occupe.
Ahmed est en place d’exception : adoubé par ses parents, il ne vit que des expériences qui auraient dues lui être interdites : de sa présence aux bains des hommes, en passant par l’école, la mosquée, son autorité auprès de ses sœurs, etc.

« Je sais, j’ai un corps de femme. (…) J’ai un comportement d’homme, ou plus exactement, on m’a appris à agir et à penser comme un être naturellement supérieur à la femme. Tout me le permettait : la religion, le texte coranique, la société, la tradition, la famille, le pays… et moi-même… »

Il vit tout cela moyennant une solitude extrême.

Car c’est aussi le récit de plusieurs souffrances qui se superposent et qui encombrent notre personnage de plus en plus : la question de son identité le rattrape par le biais de son corps, par la question de son genre, par la question de son désir.
Qui est-il ?

Au-delà de l’image, de son ressenti, de ce qu’il voudrait.

Sur quoi s’appuier pour se définir ?

Colère et haine se mélangent. Contre lui. Contre tous.
Contre cette femme par exemple, boiteuse et épileptique, qu’il choisit et impose comme son épouse.   Parce que le Prophète a dit qu’ « un homme non-marié n’est pas un homme complet », et que tout le monde s’oblige à s’y soumettre.

Et pour ne pas tomber seul. Pour haïr quelqu’un de chair et de sang. Quelqu’un d’autre que lui.

Vient le dépouillement des oripeaux, la conversion. Il avait appris à toujours paraître. Il veut désormais apprendre son corps de femme. Elle se donne comme nom : Zahra.
Mais est-on femme parce qu’on a un corps de femme ?

L’énigme qu’elle représente pour elle-même, viendra-t-elle à se résoudre dans ses retrouvailles ? Est-ce vraiment l’endroit de sa vérité ?

« Être femme est une infirmité naturelle dont tout le monde s’accommode. Être homme est une illusion et une violence que tout justifie et privilégie. Être tout simplement est un défi. »

 Une vérité en rubik’s cube 

Depuis longtemps, notre conteur est polyphone. L’histoire se dit de bouches multiples. On nous montrent des reflets qui varient. A chaque orateur son histoire. A chaque souffle une nouvelle Zahra.
Toutes possibles.

Et Tahar Ben Jalloun nous fait la grâce de n’avoir pas à choisir.

«  A présent, cette histoire est en vous. Elle va occuper vos jours et vos nuits. Elle creusera son lit dans votre corps et votre esprit. Vous ne pourrez pas lui échapper. C’est une histoire qui vient de loin. Elle a vécu dans l’intimité de la mort. Depuis que je l’ai raconté, je me sens mieux, je me sens plus légère et plus jeune. Je vous laisse un trésor et un puit profond. Attention, il ne faut pas les confondre : il en va de votre raison ! Soyez digne du secret de de ses blessures. Transmettez le récit en le faisant passer par les sept jardins de l’âme. Adieu mon ami, mon complice ! »

L’enfant de sable. Un livre de Tahar Ben Jalloun