Entre chien et loup : chroniques parisiennes – épisode 1

A partir de ce mois-ci vous aurez rendez-vous chaque mois avec Hugues, Yann, Olivier, Thierry et beaucoup d'autres filles et garçons dont vous suivrez les aventures amoureuses et militantes dans le Paris des années 80. Des personnalités et des lieux ayant existé seront également au rendez-vous, pour leur rendre hommage. Alors bonne lecture et retour plus de 30 ans en arrière !

 Episode 1 

J’ai débarqué à la Gare de Lyon avec ma grosse valise marron. Après quelques hésitations, j’ai enfin trouvé la ligne de métro qui me mènera chez Cousine Marcelle, rue de la Clé, dans le 5ème arrondissement. Tout mon passé pèse lourd au bout de mon bras. Pourtant cette grande valise ne contient que quelques vêtements et un nécessaire de toilette… Ça se résume donc à ça, quelque vingt ans d’existence : une enfance choyée mais solitaire, une adolescence difficile, esseulée, interminable…

C’est sans aucun doute la dernière épreuve que je dois vaincre pour me débarrasser à tout jamais de cette vie pitoyable, cette vie d’avant sur laquelle je ne compte pas me retourner. Jamais ! Alors, franchement, ça en vaut la peine !

Cousine Marcelle loge au troisième étage dans un bel immeuble en pierre de taille, dans cette rue étroite et calme à cette heure de la journée. Je commence à gravir l’escalier éclairé par des grandes fenêtres en verre dépoli, en traînant ma valise encombrante. Arrivé sur la palier, je tourne la vieille sonnette qui émet un son cristallin.

Cousine Marcelle est une dame « originale » de quatre-vingts ans bien sonnés, ancienne chanteuse lyrique, qui survit aujourd’hui en donnant des leçons de chant et en louant une des chambres de son petit appartement à des étudiantes (nous sommes dans le quartier Latin).

Elle me laisse pénétrer dans un couloir sombre et j’ai le temps d’apercevoir le salon où un piano (vestige de son ancienne vie),  trône au centre de meubles de style, vieillots et poussiéreux. D’épais rideaux, fermés même en plein jour, isolent de la vie extérieure, comme si le passé devait être préservé à tout prix.

C’est triste à pleurer mais peu m’importe. Après avoir rangé mes quelques affaires dans une armoire brinquebalante, j’irai m’acheter un sandwich grec tout près et me coucherai, trop excité pour trouver le sommeil. Demain, ma nouvelle vie commence. Je le sais.

Le premier jour du reste de ma vie

Il y a à peine une semaine, je me morfondais encore dans cette ville de province, avec pour seule obsession en tête de vivre MA vie…

Avant que le réveil-matin ne fasse son office, je suis debout, habillé et je dévale quatre à quatre les vieux escaliers. J’arriverai bien en avance à l’Institut Universitaire de l’avenue de Versailles.

Je retrouve non sans plaisir cette large avenue bordée d’immeubles haussmanniens, de parcs arborés, et d’immeubles résidentiels, constructions beaucoup plus récentes, qui flirtent outrageusement avec les immeubles bourgeois à la noblesse vénérable.

Un pain au chocolat dans la main, j’approche de ce lieu d’une laideur affligeante où flotte un drapeau au-dessus d’une large entrée peu accueillante. Quelques marches qu’escaladent déjà les étudiants inquiets. Je les suis à mon tour.

Aucun panneau sur lequel serait inscrit en lettres de feu « Bienvenue dans cette vie dont tu as tant rêvé », pas de portier pour m’ouvrir en grand les portes de cette gloire annoncée : les crépitements des flashs des nombreux photographes qui se bousculent autour du jeune espoir de…

Je redescends sur terre en longeant le couloir gris où des feuilles scotchées à même le béton informent des directions à suivre pour enfin parvenir sur le lieu du crime ! Un escalier me conduit au département Carrières de l’Information, où je suis convoqué. Déjà quelques jeunes filles et garçons sont rassemblés, font connaissance et se dévisagent avidement. Nous avons beau nous destiner à l’univers de la communication, nous faisons preuve pour l’instant d’une profonde timidité, mais aussi de l’impatience vertigineuse de savoir à quelle sauce nous allons être mangés. Pour ma part, ce sera un mets très élaboré, coûteux et rare… ou rien !

Le Palace

Intérieur du PalaceNous sommes au Palace et nous dansons en rond. Nous avons naturellement dessiné notre territoire en jouant des coudes. Il y a Thierry qui s’éclate, enfermé dans sa bulle. Annie se déhanche de façon saccadée avec la raideur des ados qui ont trop vite grandi. Olivier, visage fermé, introverti, illumine de son aura, intriguant mon horizon pourtant délimité par les corps qui se bousculent, sans sensualité. Le son est fort, des éclairs traversent le plafond, la moiteur nous enivre. Je porte mon blouson en jean sur une épaule et je trouve ça très chic (!).

Tout s’est passé si vite.

Il y a à peine une semaine, je me morfondais encore dans cette ville de province, avec pour seule obsession en tête de m’enfuir à Paris, coûte que coûte, pour enfin vivre MA vie.

Huit jours après, j’étais dans le temple de toutes les vanités, prêt à me sacrifier sur son autel.

Je me fraye un passage entre ces corps sans en mener large, en n’osant dévisager tous ces inconnus. Chaque rire me parait être provoqué à mes dépens.

Mais pour l’instant, ivre de satisfaction, heureux au-delà du réel, mais feignant déjà un air blasé et une pointe de dédain, j’observe du coin de l’œil l’objet de toutes mes convoitises. Olivier, ses yeux clairs à demi clos, sa mèche brune rebelle qui retombe inlassablement sur ses yeux, qu’il repousse d’une main rageuse… C’est le grand ami de Thierry, celui dont ce dernier nous a rabattu les oreilles depuis plusieurs jours. Nous comprenons pourquoi. Mais pour l’heure, Olivier n’a d’yeux que pour lui, pour cette posture qu’il s’efforce de créer pour intriguer.

Il ne m’a même pas regardé quand Thierry nous a présentés l’un à l’autre, feignant la timidité, l’embarras et volontairement odieux !

Sa voix grave, saccadée est rythmée par un délicieux bégaiement.

Il est mince, naturellement viril… j’ai perçu immédiatement son mal-être et sa nervosité maladive, qui s’exprime par des éclats de rire fugaces et des plaisanteries courtes et mordantes.

Elle (il) m’entoure de ses bras et m’embrasse goulûment, pour toute excuse…

Nous fumons cigarette sur cigarette, et j’ai à la main un verre de whisky coca, que je bois à petites gorgées, pour le faire durer le plus longtemps possible. Impossible de m’en payer un autre. Personne ne m’a encore proposé de m’en offrir un. Plus tard, je décide d’aller aux toilettes pour remplir mon verre d’eau. Il me faut pour cela pousser la grande porte à battant, qui mène au grand couloir, où sont alignés les filles et les garçons les plus extravagants, se jaugeant les uns les autres, avec appétit, ou le plus souvent avec le plus grand mépris ! Je me fraye un passage entre ces corps sans en mener large, en n’osant dévisager tous ces inconnus. Chaque rire me parait être provoqué à mes dépens. Le brouhaha et la puissance de la sono, qui fait trembler les murs et le plancher, m’enivrent un peu plus. Mon regard s’égare sur les plafonds ouvragés et je prends conscience de la magnificence de cet ancien théâtre et de l’incongruité du lieu, dédié aujourd’hui à la modernité. Juste le temps de me faire bousculer par une diva moulée dans une robe en strass, dont la repousse de la barbe bleuit le bas du visage. Elle (il) m’entoure de ses bras et m’embrasse goulûment, pour toute excuse. Gêné par ce témoignage de tendresse auquel je ne suis pas encore habitué, j’emprunte l’escalier étroit qui mène aux lavatories. Ici, il y a aussi beaucoup de monde et le spectacle continue. Là aussi, il faut jouer des coudes et trouver de l’intimité tient du défi. Ces deux garçons qui se caressent à côté de moi n’en ont pas besoin à priori. Surtout ne pas les regarder comme une oie blanche ! Je juge plus prudent de remplir mon verre au robinet, puis de m’extraire de ce lieu aux odeurs peu ragoûtantes. Manque de chance, un coude égaré me bouscule et mon verre se vide par terre. Le propriétaire du bras, que je découvre alors, rit et me propose en hurlant à mon oreille de m’offrir un verre. J’accepte en rougissant et le suit immédiatement à travers le hall. L’homme d’une quarantaine d’années est très séduisant. Son smoking dont la chemise à col cassé laisse apparaître la toison brune qui doit recouvrir sa poitrine attire mon regard et mon désir. Mes yeux sont happés par ce détail incongru.

Extérieur PalaceNous parvenons jusqu’au bar du premier étage, moins bondé, où des serveurs vêtus de combinaisons rouges officient. Ici, c’est plus calme et mon interlocuteur peut enfin se présenter. Il se prénomme Jean-Charles, est marié et habite à Neuilly. J’apprécie qu’il ne me parle pas de son métier et n’en profite pas pour m’en mettre plein la vue. A moins qu’il n’occupe une fonction officielle qui l’oblige au silence… De mon côté, j’ai vite fait de l’informer que je suis étudiant en journalisme, à la recherche d’expériences inédites…Ça le fait sourire,  mais il ne semble pas comprendre l’invitation. Pour moi, un whisky-coca et pour lui une vodka orange. Il tutoie le serveur et lui laisse un pourboire généreux, puis me plante là !

Le photomaton

Il s’est installé dans la cabine du photomaton. Assis sur le siège qu’il a pris soin de régler à la bonne hauteur. Il sourit, impatient que l’objectif se déclenche. Il regarde fixement le reflet dans la vitre. Ses cheveux sont bien lissés, bien coiffés et gardent la trace du peigne sur la gomina dont il a enduit ses cheveux. Il porte une chemise pieds de poule, un blouson aviateur offert par sa mère pour ses 21 ans. Il a autour du cou sa médaille de baptême en or qu’il ne quitte jamais. Ses avant-bras sont posés sur ses cuisses. Les poings sont fermés comme s’il était prêt à se battre.

Il est beau, magnifiquement beau, sur les quatre photos qui sont déjà sorties dans le petit réceptacle extérieur. Il ne le sait pas car il se perd dans son image dans la glace et puis, il se trouve toujours tellement moche sur les photos…

Un garçon passe alors devant la cabine. Il remarque les photos abandonnées par ce garçon qui semble s’être endormi. Il hésite à le réveiller, mais il s’est déjà saisi des clichés. Sur la première photo, le garçon brun a été surpris par le flash et amorce une grimace comique qui ne parvient pas à l’enlaidir. Sur les autres, il a adopté un air sérieux, grave et la dureté dans son regard n’est pas feinte. A moins que ce ne soit une grande tristesse… Tout cela, Yann l’a compris d’un simple regard sur les petites photos et comme il est très spontané et joueur, il les camoufle prestement dans sa veste de velours, dans sa poche de poitrine, là, près de son cœur. Il vérifie que personne ne l’a vu et s’éloigne de la cabine d’un pas félin.

Le Diable des Lombards

C’est ici que se retrouve la bande des Halles, et surtout toutes celles et ceux qui ambitionnent plus que tout d’en faire partie !

Ce bar américain tout en longueur est planté de tabourets en skaï rouge, soudés dans le béton du sol. Il s’ouvre sur une grande salle en contrebas dominée par une mezzanine où les clients affairés s’adonnent à une dégustation à base de hamburgers et de mets tout aussi exotiques.Nous avons rendez-vous tous les soirs au Diable, aux Halles. Cet endroit est démoniaque, tout comme le profil diabolique en néon rouge qui nous observe avec bienveillance, juste au dessus du bar.

C’est ici que se retrouve la bande des Halles, et surtout toutes celles et ceux qui ambitionnent plus que tout d’en faire partie ! Nous aimerions tant connaître Une tel, entrer dans ce lieu si branché et si fermé aux communs des mortels. Alors nous portons les tenues les plus excentriques dénichées aux Puces de Montreuil, comme si cela pouvait nous donner le Sésame indispensable pour approcher les Elus du moment !

Nous sommes jeunes, beaux et intraitables. Cruels avec les autres que nous moquons dédaigneusement, mais nous le sommes aussi avec nous-mêmes, car nous savons que notre existence ne tient qu’à un fil, celui qui nous relie à notre jeunesse égoïste !

Après cet intermède très contemplatif, dont nous ne nous lassons jamais, nous regagnons le petit studio d’Olivier à Bastille, rue des Tournelles.

La porte de l’immeuble s’ouvre sur un couloir étroit où une nouvelle porte vitrée nous permet d’accéder à un escalier en colimaçon que nous grimpons maladroitement, à cause du faible éclairage et de la minuterie très capricieuse. Au deuxième étage, nous stoppons net devant la porte du pigeonnier d’Olivier, dont ce dernier nous ouvre la porte toujours avec nervosité.

La petite chambre est occupée par un canapé-lit défraîchi et un bureau où s’entassent pèle-mêle journaux et magazines. Une odeur de tabac froid nous saisit un instant, mais elle est rapidement remplacée par celles de nos cigarettes, vite abandonnées dans tout ce qui fait ici office de cendrier, du couvercle de pot de confiture au rebord en formica de la table jaunie par les mégots encore incandescents, abandonnés dans un équilibre précaire…

Sur les murs en crépis d’un blanc douteux, Olivier a épinglé des photos arrachés dans Actuel et il y a aussi une reproduction d’un dessin de Philippe Morillon, sur lequel un minet souriant contemple un gros cube argenté.

Le transistor grésille, bloqué sur  France Inter, où nous écoutons religieusement l’émission de Bernard Lenoir et les derniers tubes cold-wave…

Olivier traverse la pièce de part en part, s’appuie un instant sur le bord de la table-bureau, allume une énième Marlboro, se passe nerveusement la main dans les cheveux en fixant son reflet dans la fenêtre entrouverte. Il s’agite sans raison apparente et sa voix grave et saccadée couvre un moment la musique lancinante.

Isabelle et moi, avachis sur le canapé, buvons notre thé dans des tasses ébréchées, après nous être débarrassés des sachets qui rejoignent les mégots dans un couvercle poisseux.

Si par chance je m’étais retrouvé en tête à tête avec Olivier, lui aurais-je avoué mon désir et ma fascination à son égard ? Non, j’étais trop timide et mièvre, et Isabelle n’était jamais loin…

 Suite à lire en décembre…