La dernière scène de Juste la fin du monde résonne avec le générique de début, interprété par Camille. « Home is where it hurts, home is not a harbor », la maison c’est là où ça fait mal, la maison ce n’est pas un refuge. Dans cette maison qui héberge une famille dysfonctionnelle où rien n’est à sa place, où les paroles des uns répondent à celles des autres de manière incohérente. Une famille avec des hommes mais sans figure masculine, où les personnages parlent dans le vide et ne communiquent pas. Où les hommes ont abandonné la place, où la raison a vaqué la place. Où le seul personnage hors du système sclérosé est une pièce rapportée, interprétée par Marion Cotillard, la seule qui a compris la vérité : la mort imminente du jeune frère, Louis, interprêté par Gaspard Ulliel.

Vides et absence

On comprend l’absence du père, un vide abyssal qu’Antoine, le grand frère « symptôme » interprété par Vincent Cassel, essaye de combler. Où la brutalité prend toute la place. Antoine est un fou furieux, qui oscille entre crises de névrose paranoïaque et pleurs de petit enfant impuissant. Lui-même reproche à Louis, dans un moment de lucidité, qu’il « tente de remplir le vide » entre eux. En réalité, Louis ne réussit à remplir aucun vide, il ne parle pas et cela nous devient insupportable. Les plans serrés sur son visage mettent mal à l’aise au point de vouloir nous lever et hurler à sa place ce qu’il ne dit pas. Il est quasiment muet dans le film, sauf sur la fin quand il raconte les bobards que sa mère, méconnaissable Nathalie Baye, lui a soufflés pour faire vivre un fantasme auquel elle seule croit encore.

Foyer sans fondations ni fondements

vincent cassel poingTout au long, la caméra s’attarde sur les visages des personnages, comme pour nous rappeler que seuls les personnages importent. Le réalisateur nous colle à eux et nous rend voyeurs. Comme pour nous impliquer davantage, comme pour nous mettre le nez dans notre merde. Ce foyer, c’est eux, c’est la famille, ce « home » est exclusivement humain, les murs et les fondations ici n’ont rien à dire et à faire. Quand Louis veut visiter la maison d’enfance, la mère ne comprend pas et Antoine s’y oppose violemment. Le temps passe mais il n’a aucune espèce d’importance, l’âge de Louis non plus, que sa mère a oublié. Ce foyer est coupé du concret, de ses fondations alors que le père n’est pas là. De la maison, seuls le coucou et le miroir de la chambre ont des choses à raconter. Ce miroir rappelle en flashback la relation que Louis ado a entretenue avec Pierre Jolicoeur, au travers d’une scène où les corps et les visages sont androgynes et non identifiables. Où le visage de ce Pierre se confond avec celui de la jeune sœur, jouée par Léa Seydoux. Antoine, le personnage de Cassel, nous annonce plus tard que le jeune Pierre est mort d’un cancer, sans doute annonciateur de la mort de Louis.

Les mots sont insupportables à Antoine, mais les vides aussi. Sa folie et sa brutalité résonnent avec l’absence et le silence de Louis. Comme souvent dans les créations « dolaniennes », les hommes sont impuissants et ils s’expriment par la violence. Un seul personnage semble y voir plus clair, la femme d’Antoine, qui semble lire la vérité dans la bouche et dans le regard du jeune frère au cours d’une scène très longue. Mais elle est réduite au silence à la toute fin par l’injonction de Louis.

Rien n’est réparable

Car il n’y a plus rien à réparer. Le dernier espoir de Louis, venir chercher la rédemption avant la fin, est douché par Antoine qui a pressenti la fin… Dolan ne laisse aucun espoir, aucune deuxième chance. Mais Dolan ne nous a pas menti, il avait tout dit dans le titre. Finalement il ne cherche pas à nous montrer autre chose, juste la fin du monde.

Juste la fin du monde – Un film de Xavier Dolan (le 21 septembre 2016 au cinéma)
Avec Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Vincent Cassel, Léa Seydoux et Natalie Baye