Je ne l’avais jamais pris en photo.

J’avais bien trop peur de le perdre. Dans le plus grand secret, je le gardais pour moi, mon garçon d’Islamabad. Loin d’un monde sourd à nos vies, à l’abri du regard des autres, j’avais pris la décision de l’aimer, quelques heures par nuits, en silence. Des secondes d’éternité qu’il m’offrait lorsqu’il rentrait tard le soir, après avoir embrassé sa famille, après avoir traversé la ville d’Est en Ouest et gravit discrètement les quelques marches qui le menait jusqu’à ma chambre. Il se déshabillait lentement dans l’entrée, abandonnant ses vêtements traditionnels pour le confort d’une peau nue, légèrement halée, qu’il s’empressait de blottir contre mon corps. Nous ne parlions pas. Aucun de nous ne comprenait l’autre. On se souriait, il m’embrassait, je lui caressais timidement le front et on finissait par s’endormir, lui dans mes bras, moi dans son cou. Au petit matin, il avait déjà disparu. Il partait toujours avant l’aube, sans laisser de trace, comme s’il n’était jamais venu, comme s’il n’existait pas.

Je savais ce qu’il faisait dans la vie. On s’était rencontré par hasard, au détour d’une ruelle, alors que je flânais innocemment dans les alentours de la Blue Area, à quelques pas sans doute du Parc Argentina où je devais rejoindre mon ami Hassan, qui tardait à répondre à mes messages. Il était là, dans une petite échoppe assez sommaire, faite de taules rouillées et tapis rapiécés. Il ne me regardait pas. Il s’affairait à rendre la monnaie à une vieille dame tout en remuant sa longue louche à thé dans tous les sens. J’étais encore loin. Je m’approchais avec précaution. Il était beau. Sa barbe de trois jours faisant concurrence avec sa moustache démodée. Et ses yeux bleus, comme deux perles perdues sous deux épais sourcils soigneusement peignés. Je n’avais pas soif, mais je voulais l’observer de plus près, me montrer aussi, établir un contact, voir si je lui plaisais et sans doute pouvoir me dire que j’avais, pour quelques minutes, partager un instant de sa vie.

Il ne me regarda pas immédiatement.

Il faut dire que j’étais assez discret. Pourtant, ma maladresse d’européen et ma timidité n’étant pas si banales, il aurait dû me repérer, comme tous ces autres qui me toisaient avec interrogation. Son sourire se tourna vers moi. Je balbutiais quelques mots, montrant du doigt sa louche encore fumante. Il m’avait compris. Je lui tendais un billet, une somme sans doute approximative dont il ne chercha pas à me rendre la monnaie. Je ne dis rien. Le prix de ma liberté. Je restais là, à l’écart, l’observant tout en soufflant sur mon thé. Lorsqu’il n’y avait personne, nous nous regardions, moi farouche, lui amusé.

Je me souviens de ces longues minutes à ne trop savoir quoi faire, à me demander ce qu’il pensait, si j’interprétais bien son intérêt. On se cherchait du regard, on s’apprivoisait. Puis Hassan daigna m’appeler, me forçant à l’abandonner prématurément. Je m’étais dit qu’il fallait que je l’approche une dernière fois, que je tente d’établir le contact, pour ne pas le perdre. Je savais très bien qu’il me serait impossible de le retrouver dans un tel dédale de rues aux noms incompréhensibles, non mémorisables. Je crois que j’avais trouvé un ticket de caisse dans ma poche, sur lequel j’avais griffonné mon adresse. Je ne sais plus trop ce que je lui avais dit, en lui tendant le bout de papier. Il m’avait regardé bizarrement, ne sachant trop comment réagir. J’imagine que j’avais insisté, en faisant une moue de chaton égaré, jusqu’à ce qu’il accepte de prendre mon papier. Cela m’avait rassuré, même si je ne me faisais pas d’illusions quant à l’issue de mon petit manège amoureux. Je pouvais rejoindre Hassan tranquillement, légèrement euphorique, tout ça à cause de ses jolis yeux bleus.

La nuit était tombée sur la capitale.

Il faisait chaud. Je l’avais guetté pendant des heures depuis ma fenêtre. Chaque silhouette devenait lui en une fraction de seconde avant de s’évanouir sous la lumière criarde des lampadaires en bas de ma rue. La télé faisait un bruit de fond étouffant. Je n’avais pas faim. Je n’avais pas sommeil. Je faisais des allers-retours entre la salle de bain et mon balcon. J’essayais de me remémorer son visage, de me rassurer en me repassant en boucle le moment où j’avais inscrit mon adresse. M’étais-je trompé dans le numéro, dans le nom de l’hôtel ou pire encore, savait-il au moins lire ? L’attente m’assommait, l’ennui me démoralisait. Je m’étais réfugié sous les draps, le corps nu et froid. J’étais convaincu, il ne viendrait pas.

Vers minuit, quelqu’un frappa à ma porte. J’avais bondi sous l’excitation et m’étais pris le pied dans la table de chevet en voulant me précipiter vers la porte d’entrée. Un bruit sourd et lourd qui aurait probablement pu réveiller tout le quartier et faire fuir celui ou celle qui m’attendait derrière la porte. Lorsque j’ouvris, il était là. Le regard hésitant, le front sérieux. Nos yeux se croisèrent, il me lança un sourire gêné. Il n’osa pas immédiatement rentrer. Je due insister à nouveau, allant même jusqu’à le tirer par la main. Il resta tétanisé, en plein milieu de la chambre. Dans sa main, le ticket de caisse qu’il tenait fermement. Je me suis assis sur le lit, l’observant avec réserve. Je ne voulais pas le brusquer, on ne se connaissait pas. A quoi pouvait-il bien s’attendre ? A quoi devais-je m’attendre ?

Il m’embrassa le premier.

Je me souviens, il avait posé son verre sur la table de chevet et il s’était jeté sur moi. Surpris, je m’étais mordu la lèvre inférieure en voulant me rapprocher. C’était un peu bancal comme premier baiser, mais c’était romantique. Son visage bercé par la lumière des bougies que j’avais entreposé sur le sol, ses cheveux que je décoiffais tendrement avec mes doigts et puis sa peau chaude, gagnant petit à petit la mienne. On était resté comme ça pendant des heures, effleurant le désir sans succomber à l’envie d’aller plus loin. Un exercice de contrôle que l’on répéta nuit après nuit. Ma patience à fleur de peau, sa pudeur sur les lèvres. Je ne sais pas s’il aurait eu le courage d’aller plus loin. Je me doutais qu’il ne l’avait jamais fait, du moins, avec un autre garçon. Ou peut-être qu’il préférait se réserver, protéger ce qu’il y avait de plus éphémère entre nous, l’inconnu, l’indicible de nos deux corps qui se repoussaient avec ardeur.

La dernière nuit, je n’ai pas dormi. J’ai passé le plus clair de mon temps à mémoriser son visage. Il s’était endormi dans mes bras, ses reins contre mon ventre. J’ai humé son odeur jusqu’à plus soif et j’ai essuyé les quelques larmes de tristesse chaude qui naissaient au coin de mes yeux en plongeant ma tête dans son cou. Lorsqu’il se réveilla, il fut légèrement surpris quoique résigné. Il m’avait compris. Son visage faillit vaciller vers le grave, mais il résista suffisamment pour rester digne. Il s’attarda encore quelques minutes dans mes draps, m’embrassant tout le corps, comme s’il voulait me goûter une dernière fois. Je crois qu’il a pleuré, du moins, sa respiration orageuse vint humidifier timidement ma nuque. C’était silencieux. Comme lorsqu’on veut se dire « je t’aime » et qu’on finit par se dire « bonne nuit » avant de s’endormir frustré de n’avoir pas oser. Mais là, c’était différent. Lui et moi, nous savions que nous ne nous reverrions jamais plus. Il y avait de l’injustice dans nos derniers baisers. Un goût amer de regrets sur nos langues, une odeur d’adieux insupportables sur nos peaux. Mais ni lui, ni moi, ne fîmes quoi que ce soit. Il passa le pas de ma porte et disparu, me laissant seul avec mes bagages et mon bleu à l’âme.

Un jour, je l’ai vu sur internet.

Ce n’était pas sur un site de rencontres ou un réseau social, quelque part dans les « personnes que vous pourriez connaître ». Non, il faisait la une de tous les journaux, animant d’intenses débats sur sa beauté, sur le sexisme dont il faisait l’objet, sur la lutte des classes dont il se faisait le sujet. Son visage m’apparaissait dénaturé par la froideur de ce traitement médiatique, par le blasphème de leurs fantasmes. Ce garçon qui était jusqu’alors le mien, mon amant d’Islamabad, devenait l’homme de tous les autres, l’homme de tous les regards. J’avais mal, je venais de le retrouver et je me rendais compte que je venais de le perdre définitivement.

Un ami m’a demandé pourquoi je n’ai pas cherché à le contacter. Au fond, j’avais désormais son nom, il me suffisait de chercher son adresse. Il était même en lice pour devenir modèle pour une prestigieuse agence de mode. L’internet se déchaînait à son sujet et moi, je restais de marbre. C’était incompréhensible pour les autres, impossible pour moi. J’imagine que j’aurais dû le faire, juste pour le revoir, pour savoir ce qu’il était devenu pendant tout ce temps, s’il pensait encore à moi, s’il s’était fait une vie sans moi. Mais je n’en voyais pas l’intérêt, il appartenait à mes souvenirs, il ne serait plus jamais à moi.

J’ai attendu des années,

flirtant avec mes souvenirs lorsque j’étais seul. Je pensais à lui, quand je n’avais personne à aimer. J’espérais qu’un jour, il finisse par vouloir me revoir, qu’on se recroise par hasard dans les rues de Paris ou de Londres, si l’on était amené à se retrouver dans la même ville simultanément. J’ai attendu jusqu’à ne plus attendre, jusqu’à ce qu’il disparaisse de ma mémoire. Il était pourtant tenace, je m’étais attaché à lui.

Ce matin, en cherchant bêtement son nom sur internet, je suis tombé sur un article d’un site de presse britannique. Il était toujours aussi beau. Ses yeux bleus me fixaient à travers l’écran comme au premier jour. L’odeur de sa peau m’est revenue d’un seul coup, mes lèvres ont eu progressivement le goût salé de sa nuque. Il était là, tout contre moi, derrière un écran, sous mes doigts, aussi réel qu’il l’avait toujours été dans ma mémoire. J’ai senti la chaleur de nos étreintes cette toute dernière nuit dans ma chambre d’Islamabad. L’article était court. Pour la première fois, le monde semblait vouloir le préserver. On lui accordait le respect qu’il méritait, la pudeur qui le caractérisait. Il était mort. Le monde se souvenait subitement de son existence. Moi, je le perdais à nouveau, pour la toute dernière fois. Je n’étais pas triste, désormais il n’appartenait à personne d’autre, qu’à moi.