2016, une année riche pour les droits LGBTI en Europe

L’ILGA (International Lesbian & Gay Association) Europe a organisé du 19 au 22 octobre dernier sa 20ème conférence annuelle à Nicosie, capitale de Chypre, sur le thème « Pouvoir au peuple – célébrons nos 20 ans de lutte ». 365 participants parmi les près de 500 associations LGBTI européennes membres de l’ILGA étaient présents dont une petite dizaine seulement de délégués français du Centre LGBT Paris Ile-de-France, de l’Inter-LGBT, du comité international IDAHOT, de l’APGL, de David & Jonathan, de l’AJL, du collectif OuiOuiOUI, de LIG [Lesbiennes d’Intérêt Général) et de la commission LGBT d’Europe Ecologie Les Verts.

Une année riche en avancées pour les droits LGBTI en Europe

ILGA podiumLors de la plénière de lancement, une vidéo a présenté les principales avancées de l’année écoulée en matière de droits LGBTI en Europe en particulier :

  • l’obtention de l’union civile pour les couples de même sexe en Italie, en Grèce (grâce à un gros travail notamment de l’association OLKE qui accueillait la conférence de l’ILGA l’an dernier à Athènes) et à Chypre (grâce à un fort travail de l’association ACCEPT Cyprus qui accueillait la conférence à Nicosie cette année) d’où l’utilité des conférences ILGA pour faire pression sur les gouvernements locaux pour faire avancer les droits LGBTI
  • une meilleure reconnaissance du co-parent en cas d’adoption en Estonie et au Portugal
  • un échec du référendum limitant le mariage à un homme et une femme en Suisse (contrairement à la Roumanie hélas) grâce à un fort lobbying des associations LGBTI suisses
  • un retrait de la transidentité de la liste des maladies mentales au Danemark
  • l’adoption de lois antidiscriminatoires sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre en Bosnie-Herzégovine, pays candidat à l’entrée dans l’UE [Rappelons que l’absence de lois ouvertement discriminatoires est l’un des critères d’adhésion à l’Union Européenne, UE, qui a fait et continue malgré tout à faire beaucoup pour améliorer les droits des personnes LGBTI en Europe]
  • le changement d’état civil (CEC) par autodétermination en Norvège. L’ILGA Europe a salué aussi l’avancée notable de la fin de la stérilisation et de la médicalisation dans la nouvelle législation française sur le CEC, mais a regretté que la législation conserve une judiciarisation de la procédure et non l’autodétermination comme à Malte, en Irlande et au Danemark. Notons que l’ILGA Europe s’était engagée pleinement sur le débat français en étant auditée par le Ministère de la justice et en réalisant une vidéo « Des droits pour les Trans en France »

Une situation contrastée à Chypre entre Sud et Nord

A Chypre Sud, membre de l’Union Européenne, des lois contre les discriminations LGBTQI existent et le partenariat civil pour les couples de même sexe vient d’être adopté. La marche des fiertés annuelle à Nicosie sud rassemble environ 5000 personnes et il y a des commerces LGBTI dans les grandes villes. Si l’église orthodoxe chypriote reste conservatrice et que dans les familles, le coming-out n’est pas toujours bien accepté, la situation LGBTQI est proche de celle de la Grèce, pays dont l’influence est historiquement et culturellement forte.

ILGA 2016Lors d’un atelier organisé dans la zone tampon de Nicosie, sous mandat de l’ONU, qui a des airs d’ancien mur de Berlin, une rencontre était organisée officiellement avec des militants LGBTI de l’association Envision Diversity dont certains, issus de familles de « colons turcs » établies à Chypre Nord après l’occupation turque de 1974, ne peuvent se rendre à Chypre Sud. Ces militants chypriotes turcs ont fait part d’une situation souvent difficile pour les personnes LGBTI, en particulier pour les personnes trans qui, souvent, en plus d’être rejetées par leur famille et leur entourage, le sont aussi au sein de la communauté LGB. Et, comme en Turquie continentale, les trans sont, au Nord, souvent l’objet d’agressions physiques et sexuelles, rencontrent des difficultés d’accès aux soins et n’ont souvent d’autre choix que de se prostituer pour survivre. Néanmoins, pour les LGB de Chypre Nord, quelques améliorations sont intervenues ces dernières années : par exemple, la législation anti-sodomie, héritage de la colonisation britannique, a été abrogée en 2014, et elle n’était plus appliquée depuis de nombreuses années. De plus, une marche des fiertés a lieu chaque année depuis 3 ans à Nicosie Nord regroupant environ 500 personnes et quelques commerces LGB existent au Nord en particulier à Nicosie, où, par exemple, une soirée de la conférence a pu être organisée au Nord dans un bar LGBT-friendly.

La principale association LGBTI de Chypre Sud (Accept Cyprus) collabore ponctuellement avec les associations Queer Cyprus et Envision Diversity de Chypre Nord mais le contexte géopolitique rend les échanges difficiles. Si les négociations internationales entre le Nord et le Sud, en vue d’une possible réunification de l’île, ont officiellement repris depuis le printemps 2015 sous l’égide de l’ONU, et qu’à Nicosie, le passage des check-points pour passer du Sud au Nord est actuellement aisé, la réunification reste incertaine.

Une ambassade de France LGBT-Friendly à Chypre

ILGA logoA l’initiative de l’Inter-LGBT, un RDV auquel le Centre LGBT en tant qu’association membre a pu aussi participer, a été organisé à l’Ambassade de France à Nicosie avec le Premier Secrétaire Yann Braem. Cela a été l’occasion de confirmer que l’Ambassade avait des contacts réguliers avec la principale association chypriote Accept Cyprus et notamment son président Costa Gavrielides, en fournissant par exemple du soutien diplomatique à la marche des fiertés LGBT locale et aussi gracieusement, via l’Institut Français, des films à thématique LGBT pour le festival de cinéma qu’Accept Cyprus organise chaque année. En revanche, la zone de Chypre Nord, sous contrôle turc, n’étant pas reconnue internationalement, le Premier Secrétaire n’a pas de contacts avec les associations LGBT de Chypre Nord comme Queer Cyprus et Envison Diversity Association.

Intersectionnalité et diversité en Europe

L’Ilga Europe a décidé de mettre la question de l’intersectionnalité (on parle aussi de ‘discriminations croisées’) au cœur de sa démarche. Ainsi, cette année, une séance plénière et plusieurs ateliers de la conférence étaient consacrées à ces questions.
Lors de la plénière qui regroupait à la fois l’Organisation International intersexe (OII) d’Islande l’association irlandaise Pavee Point dédiée aux nomades/tziganes, la fondation néerlandaise LGBT musulmane MARUF et l’activiste trans britannique d’origine pakistanaise Sabah Choudrey, la question d’une communauté LGBTQI où ses différentes composantes puissent avoir une voix, être entendues et reconnues a été posée.

ILGA 2016En ces temps de montée du populisme, de la xénophobie, de l’antisémitisme et de l’islamophobie dans beaucoup de pays européens, il semble important à la fédération européenne de près de 500 associations LGBTQI qu’est l’Ilga Europe d’affirmer la nécessité d’avoir une communauté LGBTQI ouverte et inclusive.

L’ILGA Europe a rappelé qu’elle travaillait régulièrement en partenariat avec le Réseau européen des familles LGBTQI (NELFA), TransGender Europe (TGEU), la fédération des jeunes LGBTI (IGLYO), du Réseau Européen Bisexuel, de l’Organisation Internationale Intersexe (OII) d’Europe, du Forum européen des groupes chrétiens LGBT, du récent Réseau européen des Queers musulmans et se préoccupait, entre autres, des questions d’asile pour motif d’orientation sexuelle et d’identité de genre notamment des migrants etc..

Menaces sur la dynamique des droits LGBTI en Europe

ILGA podiumFace à l’installation durable des mouvements « anti-genre » en Europe, plusieurs ateliers traitaient des stratégies à adopter et, par exemple, un atelier co-organisé avec le collectif français OuiOuiOui faisait part d’une étude européenne en cours, financée par la Fondation Open Society, sur l’instrumentalisation des valeurs familiales traditionnelles par certains groupes au détriment de la diversité des familles.

De plus, dans un contexte post-Brexit d’euroscepticisme et de montée des nationalismes, le conseil d’administration de l’ILGA Europe a proposé que la conférence annuelle de l’ILGA Europe de l’automne 2018 soit organisée pour la 1ère fois depuis longtemps à Bruxelles pour peser davantage dans le débat avant les élections européennes du printemps 2019.
Dans ce contexte, Bruxelles a été élue pour accueillir la conférence de l’ILGA Europe de 2018 par les associations membres. Belfast, ville également candidate, a pâti des craintes des associations participantes qu’un Brexit dur ne rende difficile la tenue de la conférence. Ljubjana, capitale slovène, également candidate arrivée en seconde position, a peut-être aussi souffert du fait que la conférence de 2017 se tiendra déjà dans une capitale d’un pays d’Europe centrale, à savoir Varsovie en Pologne.

Le Conseil d’Administration sortant, candidat pour moitié à sa réélection a été très majoritairement reconduit, assurant aux 2 coprésidents de l’ILGA Europe la néerlandaise Joyce Hamilton (du COC) et l’irlandais Brian Sheehan (de GLEN) la confiance de l’assemblée.
Alors que Paris a accueilli la conférence annuelle de l’ILGA Europe en 2005, à quand une mobilisation des associations LGBTI françaises pour peser sur les orientations en matière LGBTI de l’Union Européenne en crise ?