Episode 2 

Yann

Yann est heureux. Il est joyeux, agité par un entrain peu habituel chez lui. Il rit tout seul, chantonne, sourit bêtement aux passants qui croisent sa route… C’est un moment de folie fugace, qu’il faut vivre jusqu’à le dernière seconde et surtout,  ne pas en chercher la raison, même si…

Il rentre chez lui, salue la concierge, traverse la cour de l’immeuble, pénètre dans le deuxième bâtiment et grimpe les sept étages qui le mènent à sa petite chambre sous les toits. Il occupait les lieux avec Le Baron, son gros matou tigré, qu’il a dû confier à sa grand-mère. Elle vit dans un petit pavillon à Vitry, avec un jardin et des arbres fruitiers. Son énorme chat y trouvera vite ses marques et délimitera son territoire. A Paris, il devenait neurasthénique…

Enfin seul, pense t-il en ouvrant le verrou de la porte. L’odeur forte du chat de gouttière emplit encore la pièce minuscule. Il ouvre en grand la fenêtre et contemple le Génie de la Bastille, qui luit là-bas, au-delà des toits en ardoise.

Ce génie, qui domine la Place, bien planté sur une solide colonne de pierre, nargue les piétons et les automobilistes, pressés de rentrer chez eux. Pourtant, la statue semble vouloir s’échapper, au-delà des frontières, pour entraîner avec elle ceux qui voudront la suivre.

Mais elle est toujours là. Yann sourit à ce repère vital !

Rassuré, il boit une longue goulée d’eau à même la bouteille, tout en projetant ses baskets contre le mur. Il repose sur la table à tréteaux la bouteille presque vide et allume son petit transistor, branché sur une radio pirate anglaise. Le son nasillard l’agace rapidement aussi il éteint avec soulagement la radio et fait mine de jeter l’appareil qui ne l’a pourtant pas mérité. Combien de fois les sons d’outre-manche ont bercé ses réveils difficiles…

transistorIl aperçoit alors les photos d’identité qu’il a subtilisées il y a moins d’une heure et qui traînent sur le plancher. Elles se sont échappées de la poche de sa veste, comme si c’était un signe…  Il les ramasse et les observe attentivement. Qu’est qu’il lui a pris ? Le garçon n’a rien dû comprendre. Bon, ce n’est pas un crime, ça ressemble plutôt à une grosse farce. Il rougit cependant, submergé par la culpabilité… Il pourrait déchirer ces photos et oublier l’incident, mais ce n’est pas son genre.

Alors, il se rue sur la porte et dévale l’escalier. Il manque de renverser un vieil Arabe légèrement aviné, qui grimpe en sens inverse. Il s’excuse sans s’arrêter pour autant. Une fois dans la rue, il courre en évitant les quelques passants et dévalent les escaliers du métro Bastille.

Il traverse au pas de course le long couloir et aperçoit soudain une foule rassemblée devant la cabine du photomaton.

Pétrifié, il s’immobilise à quelques mètres du groupe. Quelques contrôleurs en uniforme tentent de disperser les badauds attroupés et une sirène de police retentit tout près en haut des marches de la sortie du métro.

Le cœur de Yann bat la chamade. Il hésite à se précipiter pour sauver le beau garçon brun qui doit être en mauvaise posture, mais il est paralysé par la peur de la police.

Au bout d’un instant, un contrôleur extrait de la cabine un clochard gesticulant, hurlant, et bien loin du Prince Charmant dont Yann espérait et redoutait tout à la fois la présence…

A very bad trip

Tous les matins, j’attend le bus à Trocadéro. Face à moi, se dresse la Tour Eiffel. Elle a ce matin la tête dans les nuages. Moi également. La dame de fer la plus célèbre (!) ne m’en tient pas rigueur, d’autant plus que je lui adresse le plus aimable des saluts, comme chaque matin. « Putain, la chance que j’ai » me dis-je tous les jours en longeant le cimetière de Passy, pour me rendre à l’arrêt du bus qui me mènera vers l’avenue de Versailles, après avoir traversé Passy, Auteuil, longé la maison de la Radio Quai Kennedy…

Il s’en est passé des choses depuis quelques semaines. J’habite désormais les quartiers chics.

J’étais en sursis chez ma vieille cousine Marcelle qui me sous-louait une chambre, cela en l’absence de sa locataire… J’en ai heureusement trouvé une chez une vieille Marquise à Passy, en consultant les offres du Figaro.

J’ai donc repris ma valise et me suis installé dans cette chambre isolée d’un appartement immense où sont « retranchés » les vestiges de cette vieille noblesse française, au demeurant très accueillante ! Je dispose d’une entrée de service qui m’autorise à rentrer chez moi à toute heure du jour et de la nuit, et j’en profite !

Thierry, qui fut mon premier amant parisien, en plus d’être mon camarade de cours, commis la grande erreur de me présenter son ami Olivier, et j’eus un coup de foudre immédiatement…

Car une bande s’est très vite constituée parmi les étudiants de ma classe, rassemblant celles et ceux qui veulent en découdre avec la vie Parisienne. Nous nous sommes aventuré dans les quartiers chauds à la recherche de sensations nouvelles et quand on cherche… Très vite, j’ai choisi mes nouveaux amis et sacrifié certains qui me semblaient manquer d’audace…

Thierry, qui fut mon premier amant parisien, en plus d’être mon camarade de cours, commis la grande erreur de me présenter son ami Olivier, et j’eus un coup de foudre immédiatement…

Olivier est désormais le duettiste avec lequel j’écume les lieux branchés. Enfin, je devrais parler d’un trio, puisqu’Isabelle, rencontrée aux Diables, s’est rapidement associé à notre duo. Elle est brune, coiffée d’une choucroute très sixties, et ses minijupes en skaï lui attirent les sifflets des passants masculins, qu’elle insulte copieusement aussitôt !

Nous nous retrouvons souvent tous les trois chez Olivier à Bastille, pour patienter en attendant une heure descente pour sortir.

Ce mercredi matin, je ne prendrai pas le bus pour l’Avenue de Versailles. Je suis très inquiet. J’ai abandonné cette nuit Olivier aux Bains-Douches (notre nouveau rendez-vous nocturne) par lassitude et à bout d’arguments. Il était accaparé par une bande bien allumée, très (trop) défoncée.  Contrairement à moi qui suis très méfiant vis à vis des substances chimiques, Olivier est attiré par tout ce qui peut l’entraîner loin de son quotidien.

Il hurlait à qui voulait l’entendre qu’il ne voulait pas rentrer seul. Ses nouveaux amis détenteur d’une bouteille au bar remplissaient son verre  Ils avaient trouvé en Olivier leur nouveau jouet pour la nuit, et leurs visites régulières aux toilettes m’ont vite fait comprendre qu’ils ne consommaient pas que de l’alcool. Impossible de raisonner Olivier complètement bourré et j’attirais en plus les moqueries des autres. Aussi, je me suis enfui.

Ce matin, pas rasé, après deux heures de sommeil, je m’engouffre dans le métro, pour me rendre au pigeonnier d’Olivier et vérifier que tout est en ordre (l’anxiété vous connaissez ?). Je sors enfin sur la place de la Bastille sous la première averse de la journée. Je me précipite rue des Tournelles. Je passe devant la boulangerie où Olivier achète tous les matins son croissant, et prend rapidement la décision de lui en apporter un. Ça sera une bonne entrée en matière, car mon intrusion matinale risque de le surprendre ! Juste devant moi, un garçon aux cheveux châtains mi-longs hésite devant les pâtisseries toutes plus appétissantes… La boulangère dans sa blouse à grosses fleurs le presse gentiment. Il se décide pour un éclair au chocolat. qu’il enfourne dans sa bouche, en déposant quelques pièces sur le comptoir. Il sors et me sourit. Je remarque son regard doux et tendre, son visage d’ange vénitien et sa stature bienveillante…

Devant la porte de la chambre d’Olivier, j’écoute vainement les bruits à l’intérieur : ni ronflements, ni musique, rien d’autre que le bruit de la chasse d’eau dont un filet d’eau ininterrompu s’écoule dans le réservoir. Je me décide à frapper, puisque la sonnette ne fonctionne plus depuis des mois. Toujours rien. J’actionne la poignée et à ma plus grande surprise, la porte s’entrouvre sur un désordre inouï. Le canapé lit est ouvert, les draps jaunis sont épars de chaque côté du matelas.  Un oreiller gît sur la moquette. Je souris en imaginant le départ précipité d’Olivier à la bourre comme souvent après une nuit agitée, enfilant ses vêtements à la hâte, se ruant dans l’escalier en omettant de fermer la porte à clé ! C’est la première fois que je m’infiltre chez lui en son absence et les draps encore tièdes de la chaleur de son corps aimantent mes sens en manque de lui. Je les ramasse et respirent l’odeur qui les imprègne, celle d’Olivier que je reconnaîtrais entre toutes : Eau Sauvage et des senteurs plus intimes qui me bouleversent.

Mais l’idée qu’Olivier puisse deviner ma venue en son absence me glace. Je rejette les draps à terre et essayant de reconstituer le désordre initial. Je ramasse les croissants et me dirige vers la sortie, bref en deux enjambées, je suis devant la porte. Celle du petit cabinet de toilette est entrouverte. J’y pénètre par curiosité et surtout pour soulager ma vessie. Quelques t-shirts et deux caleçons sèchent dans la douche, pendant que le rideau translucide est tiré sur la cuvette des toilettes. Rien que de très normal chez Olivier, pensais-je. Mais mon regard est scotché par deux seringues qui gisent sinistrement sur le rebord du lavabo.

Des seringues… héroïne, danger…

Pourquoi le mot héroïne est-il venu immédiatement à mon esprit ? Comme si je l’attendais ? Héroïne de qui de quoi ? De l’autodestruction d’Olivier ???

Il n’en faut pas plus pour que je m’effondre sur le couvercle des toilettes qui émet un craquement sinistre.

Un temps infini semble s’écouler avant que je ne réagisse. Je dois partir, fuir, avec ce doute affreux et obsédant en tête. Olivier se drogue t’il ? Depuis quand ? Je ne peux que constater cyniquement l’écueil de notre complicité qui ne l’a pas incité à me confier son mal-être. Je ne suis rien pour lui. Et c’est bien ça qui me fait le plus mal !

 La suite dans 2 semaines…