Voici mon premier article sur un thème que nous sommes nombreux-ses à affectionner tout particulièrement : les séries américaines.

Oui, je suis comme vous, j’aime passer des soirées dans mon lit à regarder des personnages faire des trucs sur un temps plus ou moins long ou à revoir pour le 10ème fois l’épisode 4 de la saison 3 de Black Mirror (seul-e-s les vrai-e-s savent).

« Les séries ne lobotomisent pas les téléspectateurs. Les séries ne sont pas de la sous-culture »

Les séries ne sont pas seulement synonyme de culture « basse » comme aiment à le dire les gens un peu snobs. Les séries font leur chemin dans les universités (même françaises, eh oui) et peuvent donner lieu à des analyses passionnantes et profondes. Comme l’explique Sarah Sepulchre dans la préface du livre Décoder les séries télévisées : « les séries ne sont pas des « bouche-trous » qu’on diffuse à défaut d’autre chose. Les séries ne sont pas de simples répétitions formelles et narratives. Les séries ne présentent pas que des personnages stéréotypés. Les séries ne lobotomisent pas les téléspectateurs. Les séries ne sont pas de la sous-culture[1]. »

J’ai mes thèmes préférés, et ce sont ceux que j’aborderai au fur et à mesure des articles : la représentation des minorités à la télévision, au cinéma, les stéréotypes, la notion d’espace public ou des financements dans la fiction télévisée. Cela me permettra de parler d’auteur.e.s mais aussi de GLAAD (Gay & Lesbian Alliance Against Defamation que vous connaissez sûrement toutes et tous déjà).

Je commence cette semaine avec un article-contexte un peu relou (please forgive me) : mais au fait, comment ça marche la télévision aux US of A ?

La télévision américaine est structurée très différemment de la télévision française, entre autre parce que le pays est plus grand. Les chaînes d’informations locales y sont plus nombreuses et plus importantes (en termes d’audience) qu’en France. Les grands noms que nous connaissons (les 4 « networks » : ABC, CBS, NBC et FOX) ne sont pas les chaînes que les Américain.e.s regardent : ils et elles regardent en fait les chaînes locales qui s’affilient à l’un des networks et diffusent ensuite leurs programmes (séries, films, mais aussi informations nationales, sports et late shows). Les 4 networks sont financés par la publicité.

gotAux côtés des networks et des chaînes locales, il existe deux autres types de chaînes : celles du câble et du satellite et les chaînes dites « Premium ». Les chaînes du câble et du satellite sont disponibles sur tout le territoire moyennant un abonnement. Les chaînes « Premium » sont disponibles dans tout le pays également, mais avec des abonnements spécifiques. C’est le cas de HBO et Showtime par exemple, qui produisent et diffusent de nombreuses séries à succès comme Game Of Thrones, Veep, True Detective, Sex and The City, Six Feet Under sur HBO (Home Box Office) ou Homeland, Shameless, Masters of Sex, Queer as Folk, Weeds, Dexter, Californication et of course The L Word (Showtime). Toutes ces séries sont reconnues pour leur qualité, ce qui justifie les tarifs plutôt élevés des abonnements de ces chaînes, en plus de la diffusion de la publicité entre les programmes et non au milieu comme c’est le cas sur les networks.

Chaque catégorie de chaîne doit se conformer au règlement de la FCC (Federal Communications Commission, l’équivalent du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) français). La FCC réglemente la gestion des ondes, mais aussi le contenu même des programmes. Ainsi, « les chaînes de networks sont soumis au respect de la décence, ce qui inclut non seulement l’interdiction de la pornographie, mais aussi de la nudité non sexuelle, du langage explicite, des mots grossiers, etc. »[2]. Les programmes diffusés sur le câble et sur satellite et les chaînes « Premium » ne sont pas réglementés aussi strictement (la pornographie y reste interdite). ABC, CBS et NBC doivent donc répondre à de nombreuses règles (la FOX n’étant pas reconnue comme un network par la FCC). Cela pose un cadre contraignant, notamment au niveau de la liberté de création au sein des contenus diffusés, dont font partie les séries.

Cela pose une double contrainte

Faire un programme de qualité qui va plaire aux chaînes locales et au public, tout en respectant la réglementation stricte de la FCC. HBO et Showtime (pour ne citer qu’elles, il y en a d’autres) ont une liberté de ton presque totale, ce qui leur permet d’oser plus de choses que les networks. Les networks sont donc face à une concurrence qui est beaucoup moins sous la contrainte qu’eux. S’ajoute à cela la pression de l’audience : les networks sont entièrement financés par la publicité. Ils ne peuvent vendre des espaces publicitaires à un prix élevé que si leurs programmes font de bonnes audiences.

Pourquoi est-ce que j’écris tout ça ? Parce que cela a de réelles conséquences sur le ton et la liberté des programmes. En France, nous regardons ces séries sur d’autres chaînes qui ne sont pas encadrées de la même façon. Alors, la prochaine fois que vous regardez une série qui vous plaît, allez sur Wikipédia pour regarder sur quel canal elle est diffusée. De la même manière, si vous êtes frustré.e.s par le manque de gros mots, de sexe, bref, de choses un peu fofolles, regardez sur quelle chaîne a été originalement diffusé votre programme. Il fautwag également savoir que certains networks sont plus « tradi » que d’autres, et chacun a un peu son pré carré. ABC est une chaîne plutôt familiale qui a embrassé assez tôt la représentation des minorités (Grey’s Anatomy, How To Get Away With Murder, Modern Family, Quantico, Black-ish, Lost). CBS est plutôt la chaîne qui s’adresse à un public plus âgé (NCIS, The Good Wife, Les Feux de l’Amour haha, Esprits Criminels mais aussi The Big Bang Theory et How I Met Your Mother). NBC est en déclin depuis un certain temps mais c’est à cette chaîne que l’on doit Friends, Parks and Recreation, 30 Rock, Will & Grace, The Office, des séries peu connues en France mais qui rencontrent pas mal de succès aux Etats-Unis.

Comme en France, l’heure de diffusion des séries a des conséquences sur leur contenu : une série diffusée tard a une liberté de ton un peu plus importante. Les séries qui passent aux heures de grande écoute les soirs les plus fréquentés par les téléspectateurs sont souvent les plus conventionnelles. Le jeudi soir est une case à forte concurrence mais aussi à forte fréquentation. On y trouve aujourd’hui deux séries de la toute-puissante Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy puis How To Get Away With Murder) mais également The Big Bang Theory. Le vendredi et le samedi sont les soirs les moins fréquentés par les téléspectateurs (à noter : aux Etats-Unis, les nouveaux films sortent le vendredi soir et pas le mercredi comme en France).

Pour compliquer la chose, d’autres acteurs s’ajoutent à la création de contenu, je parle évidemment de Netflix et Amazon. Saviez-vous que Netflix aux Etats-Unis était à la base une entreprise de location de DVD qui vous les envoyait par la poste ? Moi non plus je ne le savais pas avant de passer un an là-bas. Grâce à un système de « membership », Netflix permettait à ses clients de bénéficier d’autant de films qu’ils et elles voulaient sans frais de retard à payer avant de passer au streaming. Comme vous le savez, Netflix a décidé de produire son propre contenu pour ne plus dépendre du bien vouloir d’autres pour diffuser des séries et des films. C’est grâce à ce nouveau système qu’ont été créées les séries Orange Is The New Black, Black Mirror, The Crown, Grace and Frankie, Sense 8, The Get Down, Master Of None, Jessica Jones, Luke Cage, mais aussi les derniers épisodes de Gilmore Girls. Amazon (qui tente toujours d’être sur les bons plans) a décidé de faire la même chose et de lancer sa plateforme de streaming Amazon Prime (avant, le compte Prime vous servait à recevoir vos commandes plus vite et sans frais de livraison. Maintenant, vous avez également accès à des films et des séries).

transparentCe qui change pour Netflix, Amazon et Hulu (une autre plateforme qui n’est pas disponible en France pour le moment), c’est que ces acteurs ne sont pas régulés par la FCC puisqu’ils ne passent pas par les canaux traditionnels, ce qui explique leur grande liberté de ton. Ils ont également fait le pari de créer des programmes novateurs sur beaucoup de points en faisant confiance à des créateur.rice.s comme Jenji Kohan (Weeds, Orange Is The New Black), Charlie Brooker et Annabel Jones (les showrunners de Black Mirror, le premier ayant également réalisé le magnifique épisode « San Junipero ») ou encore Jill Soloway (Six Feet Under et Transparent, et en plus elle est féministe). Ils ont également une relation différente avec la publicité. HBO ou Showtime dépendent encore de la publicité, même si ces chaînes tirent des revenus des abonnements. Pour Netflix et Amazon, seuls les abonnements financent, et ils n’ont pas de coûts structurels liés à la diffusion sur petit écran. A terme, rien n’empêcherait ces entreprises de vendre leurs propres contenus pour une diffusion … à la télévision.

Voilà, c’était un panorama un peu large et vite fait de ce qui se passe Outre-Atlantique et qui je l’espère vous éclaire sur ces contenus que vous aimez tant. Tout ce contexte nous servira bientôt à comprendre en détail les chiffres de GLAAD sur la représentation des personnages LGBT+, mais pas que, dans les séries.

La partie 2 de l’article est à lire ici

[1] SEPULCHRE (Sarah) – Décoder les Séries Télévisées – Liège : De Boeck, 13 avril 2011 – p. 256 – Collection : INFOCOM. Page 9

[2] SEPULCHRE (Sarah) – Décoder les Séries Télévisées – Liège : De Boeck, 13 avril 2011 – p. 256 – Collection : INFOCOM. Page 51