Une apparition

Rideau rougeCe soir, après le service chez Bofinger, la grande brasserie de la place de la Bastille, où il travaille maintenant depuis presque six mois, Yann a le blues. Rentrer dans sa chambre où le Baron et ses bondissements frénétiques lui manquent déjà ne lui semble pas être la meilleure des perspectives.

Tourner en rond en attendant que le sommeil ne l’absorbe enfin…

Il pense à ses ambitions de monter sur une scène de théâtre et d’embrasser une carrière de comédien. Ça fait longtemps qu’il n’a plus de propositions… Pourtant ça avait bien démarré : un second rôle dans la pièce magnifique d’un dramaturge canadien, jouée à guichet fermé pendant un an… et puis plus rien, l’oubli. Il en a fait des castings, mais ça n’allait jamais… Il s’est peu à peu découragé et a perdu espoir. Pourtant, il avait le feu sacré.

Alors, il se décide à aller vers les Grands Boulevards, là où nichent quelques uns des théâtres les plus célèbres et où des petites salles présentent des spectacles « underground » qui attirent un public beaucoup plus jeune et aventureux…

Il prend la rue Amelot, déserte à cette heure de la nuit. Au loin, le Cirque d’Hiver fait scintiller son horizon. De temps en temps, le bruit de talons claquent sur le trottoir, des rires stridents brisent  le silence qui tente de s’imposer, en vain, des voitures passent lentement et le cœur de Yann bât à leur rythme. Quand il arrive sur le Boulevard des Filles du Calvaire, la foule se densifie et se dirige vers la Place où la statue de la République veille sur les citoyens en goguette !

Yann va maintenant vers la Porte St Martin, à moins que ce ne soit la Porte St Denis (il n’a jamais réussi à les différencier). Son seul repère, c’est ce Théâtre qui, il y a une décennie, créait un scandale mémorable, en programmant la troupe de Hair. L’époque bénie des hippies et du flower-power ! Plus loin, c’est le Théâtre du Gymnase qui l’attire. Il contemple les affiches, mais ne rêve pas d’y voir son nom écrit en haut … il est réaliste et surtout d’humeur morose ce soir. Il hume les odeurs du boulevard, et, parmi celles de friture et d’essence, il parvient à desceller ce parfum unique, oui, celui de la culture vivante !!!

Il poursuit sa route sur le boulevard et suit machinalement deux garçons tapageurs et bruyants, vêtus en smoking rutilants. Ils on bien l’air de deux pingouins égarés sur la banquise qui aurait fondu pendant les dernières chaleurs estivales !

Yann retrouve le sourire en les observant du coin de l’œil.

Au début de la rue du Faubourg Montmartre, une foule animée et bigarrée se presse devant le Palace.

Les deux garçons se frayent un chemin, en écartant les autres noctambules et vont droit vers la porte, qui s’ouvre, laissant apparaître les délices que seuls les privilégiés peuvent goûter. Après avoir embrassé la grande fille blonde aux lèvres très rouges qui fait l’entrée, ils pénètrent dans le Temple sacré.

Yann est resté en retrait pour observer le manège des élus et des recalés que cette cerbère intraitable parait diriger avec dextérité et sans pitié. Il a aperçu à l’entrée l’espace d’un instant, un garçon brun harnaché d’un blouson aviateur… Il jurerait sur ce qu’il a de plus cher que c’est bien celui-là même qui était dans le photomaton, dont il a subtilisé les photos d’identité, qui sont là, près de son cœur.

L’explication n’aura pas lieu

Le soir même, je suis retourné chez Olivier. Isabelle devait attendre notre venue aux Diables, elle n’était pas là et ça tombait à pic.

Il m’a ouvert la porte dès que j’ai frappé. J’étais tellement persuadé de ne pas le trouver là que j’étais rouge de confusion et que j’ai bafouillé lamentablement. Il avait sur le visage le sourire des bons jours. Vêtu d’un jean brut et d’un col roulé sombre, ses yeux pétillaient de malice. Il était l’image même de la légèreté et de l’insouciance. Nous ne nous sommes pas embrassés, comme de coutume, comme si ce rite était banni d’office entre nous…

J’ai pris conscience soudain de l’océan abyssal qui nous séparait. Comment avais-je pu me faire un tel film…

Après les salutations d’usage. Il m’a proposé un thé, que j’ai accepté, espérant que ça allait réchauffer l’ambiance.

Mais je ne trouvais pas les mots pour amener le sujet qui me préoccupait, alors j’ai prétexté une envie de pisser pour m’enfermer dans la salle de bains. Les seringues avaient bien sûr disparu ! Je suis ressorti. Il lisait le Libé du  jour et le silence s’est installé. Nous n’avions rien à nous dire, rien à partager. J’ai pris conscience soudain de l’océan abyssal qui nous séparait. Comment avais-je pu me faire un tel film.

Je me sentis terriblement seul soudain. Je lui proposais de sortir rejoindre Isabelle aux Diables. Il fit la moue. Il prétexta qu’il attendait un pote qui devait lui apporter un livre.

Avant que les larmes n’envahissent mes yeux face à ce désastre, j’enfilais mon blouson et sorti de chez lui sans un mot.

Je me retrouvais dans la rue des Tournelles à moitié sonné. Mes jambes me portèrent vers la Place et j’explosais lamentablement en sanglots.

Je trouvais refuge sous le haut-vent de la Brasserie qui fait l’angle. Les passants me regardaient avec curiosité.

Un serveur de la Brasserie s’approcha de moi, me demandant si j’avais besoin d’aide. En levant la tête, j’eu la surprise de reconnaître le garçon croisé à la boulangerie ce matin. Son tablier noué autour de la taille semblait entraver ses mouvements. Mais son regard était toujours emprunt de la même bienveillance.

Lui semblait se demander où il m’avait déjà aperçu et face à son embarras, je repris un peu le dessus.

Il s’excusa de devoir rentrer reprendre son service et me proposa de me reposer un instant au bar. Je déclinais sa proposition en prétextant un rendez-vous.

Sur le point de nous séparer, il me dit qu’il travaillait tous les soirs à la Brasserie et qu’il habitait dans une rue tout près. Il s’appelait Yann.

Je lui promis de repasser très vite le saluer et m’éloignait à regret. Il me salua d’un geste de la main avant de rentrer dans le restaurant.

Parenthèse sensuelle

Paris bouche de métroConséquence de cette rencontre désastreuse avec Olivier, je décide de ne plus chercher à la voir pour l’instant. Il faut que je sois fort, même si un vide sidéral emplit ma poitrine. Il me faut mettre en place un dispositif de survie : suivre assidûment mes cours, rencontrer de nouvelles personnes, ne plus fréquenter les endroits où je risque de croiser Olivier…

Inimaginable, je croise un garçon dans le métro à Châtelet. Je sors du wagon quand il entre. Nous nous dévisageons et je redescend aussi sec. Lui se retourne. Le désir est là. Nous nous donnons rendez-vous le soir-même chez lui, rue Jules Valles, dans le 11ème arrondissement. Drague rondement menée. J’en suis donc capable.

Je ne me fait pas prier pour le suivre, dans un couloir tamisé, propice à une première étreinte et à la chute de la serviette…

Vers 20 heures, je déboule devant un immeuble cossu dans cette rue que je découvre avec curiosité. Le code griffonné sur le bout de papier est le bon et la porte vitrée s’ouvre sur un hall bourgeois. La loge de la concierge fait face à une grande glace bien éclairée. La cage d’escalier me fait face, mais je préfère monter dans l’ascenseur qui m’amène au troisième étage. Je me plante devant une porte où un autocollant SOS racisme confirme le lieu du rendez-vous. Le temps d’inspecter mon allure générale dans le reflet de la fenêtre, qui me confirme que je suis reçu à l’examen de la soirée la plus hot de l’année, et je sonne. Le garçon du métro vient de prendre une douche. Ses cheveux humides et une serviette éponge hâtivement nouée autour de sa taille l’attestent. Je ne me fait pas prier pour le suivre, dans un couloir tamisé, propice à une première étreinte et à la chute de la serviette.

Nous tombons à la renverse sur un grand matelas à même le sol et j’oublie enfin Olivier…

Calmé, rassasié, nous sombrons dans un engourdissement délicieux.

Retour à la réalité

Quand je débarque dans ma chambre que j’ai désertée ces derniers jours, je tombe immédiatement sur la lettre, posée sur mon lit par ma dévouée propriétaire. J’y reconnais sur l’enveloppe l’écriture tremblante et maladroite d’Olivier.

Mon premier réflexe est de m’en saisir rageusement et de la déchirer en mille morceaux. Mais mes vieux démons (pas si anciens que ça) reviennent au galop.

Qu’espérais-je ? Un déclaration ? Une lettre d’excuse ?

Je déchire l’enveloppe et déchiffre hâtivement la missive.

 » Ou es-tu passe Hugues ? Je t’attend tous les soirs ? Ca ne va pas très bien en ce moment. Et tu me lâches ???? Allez- viens ! »

Si je ne peux refréner la satisfaction primaire d’être appelé au secours, je constate très vite qu’Olivier ne regrette qu’une béquille pour rentrer quand il est défoncé, un compagnon d’infortune.

Qu’entend-il par son mal-être actuel ? A-t-il enfin des confidences intimes à partager avec moi ?

Il faut que j’en aie cette fois-ci le cœur net : je décide d’aller le surprendre en fin d’après midi, et d’oser enfin lui tirer les vers du nez ! En attendant, je dissimule la lettre entre deux pulls, dans le tiroir de la commode en acajou.

B-52sMe voici à nouveau devant sa porte. En prêtant l’oreille, je perçois les mesures de l’un de ses morceaux préférés des B-52’s, Planet Claire. Est-ce de bon augure ?

Je frappe. Il ouvre immédiatement et pousse un cri de joie, que je juge immédiatement excessif et qui sonne faux.

Il s’efface pour que je pénètre dans la pièce en singeant une révérence qui me laisse sans réaction. Je n’ai plus envie de faire semblant. Il faut qu’on discute. Lui, dans sa confusion et son excitation feinte habituelle, me prévient qu’il doit sortir  chez Joe Allen, sans même évoquer mon absence récente.

Il est beau, ombrageux malgré son rire, qui laisse entrevoir le trou dans ses molaires, qu’il cache d’habitude derrière sa main. Connivence un peu tardive ?

Tout ces projets ne correspondent absolument pas aux plans que j’avais imaginé.

Joe Allen

Olivier a déjà enfilé son blouson et mis des lunettes noires sur son nez. Impossible de le larguer là. Je décide de le suivre… Encore et encore.

En longeant la Brasserie Bofinger, je regarde désespérément s’y j’y aperçois Yann. Mais non, pas d’ailes repliées à l’entrée attendant que leur propriétaire viennent les récupérer. L’Ange Yann sauve une âme solitaire ailleurs… L’association de Yann à un ange m’a paru naturelle et elle provoque en moi un sursaut de courage.

La ligne 1 nous mène à Châtelet. Nous sortons Place Ste Opportune, traversons la Place des Innocents en évitant les flaques d’eau boueuse. Ce quartier en pleine mutation tient plus du chantier perpétuel, ce qui fait bien-sur son attrait pour tous les marginaux, les branchés et les fripiers.

L’église St Eustache ferme l’horizon, comme un énorme chien en arrêt surveillant les grues aux alentours.

Nous parvenons en empruntant la rue Pierre Lescot devant l’auvent vert du restaurant Américain Joe Allen.

Olivier se raidit, comme à chaque fois qu’il sait qu’il va être en représentation. Il me précède dans l’entrée de ce lieu où je n’ai encore jamais mis les pieds, ne m’aventurant guère au-delà du Diable… Je contemple les murs en briques et les photos en noir et blanc… ambiance très New-Yorkaise pour un gamin qui n’a jamais traversé le périph !

Olivier m’apprend qu’il est un habitué des lieux. J’ignore décidément beaucoup de choses le concernant…

Un grand brun au look de cow-boy en transit dans la plaine parisienne nous invite à attendre au bar qu’une table se libère. C’est effectivement bondé, et les tables rondes sont cernées de fêtards à l’accent yankee. Juste devant nous, la bande de Serge Krugger occupe deux tables et la brune Djemila « choucroutée » à mort avec ses grosses lèvres couvertes de gloss… fait le show.

Assis côte à côte sur des tabourets métalliques, nous commandons deux bières américaines pour rester dans l’esprit, et surtout parce que ce sont les consommations les moins onéreuses. On ne la fait pas au barman aux grands yeux en amande, qui nous gratifie d’un sourire moqueur, mais complice.

Comme d’habitude, mal à l’aise, nous échangeons des banalités. Olivier m’apprend qu’il est un habitué des lieux. J’ignore décidément beaucoup de choses le concernant…imbécile que je suis !

Un grand black coiffé d’une casquette rasta en cuir bicolore se dirige dans notre direction, pendant qu’il salue et apostrophe de nombreux clients. Il s’arrête à notre hauteur et salue Olivier sans même me regarder

– Salut man

Olivier, toujours aussi tendu, frappe de la paume de la main le poing du black.

Débute alors un dialogue sur un mode agressif, dont je suis totalement exclu. Quand Olivier est nerveux, il bafouille et bégaye lamentablement, ce qui ne manque pas de m’émouvoir.

Soudain, Olivier se lève et entraîne son interlocuteur vers la sortie. Je les suis, après avoir réglé les consos. Je commence à paniquer sérieusement.

Je repère immédiatement Olivier et son compère qui parlementent devant Scooter, la boutique de Serge Kruger, à l’angle de la rue de Turbigo. Ils auraient pu trouver un lieu encore plus discret ! Je tourne les talons et prend la direction inverse. Olivier, désappointé par cet abandon en règle,  me hèle :

– Hugues, tu pars ?

Je m’entends lui répondre que je suis de trop dans cette affaire et que je rentre.

Je préférerais bien sûr l’emmener loin de ce merdier où il s’est fourré…

Il sort de sa poche sous l’œil goguenard du noir la clef de sa chambre et m’ordonne de l’attendre.
Devant cette injonction, ma première réaction et de poursuivre ma route, mais la faiblesse reprend le dessus et je me saisi de sa clé et sans un mot, repars vers mon destin solitaire.

Le quartier est calme et devant le commissariat, une fourgonnette pile et décharge son lot de petits malfrats. L’envie de signaler la présence d’Olivier et de son agresseur me saisit, mais je renonce car me mêler de cette affaire n’est peut-être pas la meilleur idée qui soit.

La place de la Bastille est tout aussi paisible et une vague de tristesse s’abat sur moi.

Yann, enfin

Le désir impérieux de me blottir contre Yann me saisit. J’entre chez Bofinger où je suis harponné par un maître d’hôtel, à qui j’explique en rougissant, que je désirerais parler deux minutes avec Yann, un serveur du restaurant. Il lève les yeux au ciel et m’assène que le service bat son plein et qu’il est hors de question de le déranger. Il me prend à priori pour un demeuré. Devant mon air ahuri, il m’indique le bar et m’enjoins d’attendre la pause de Yann. Je suis ses conseils trop heureux.

Je chope le Monde sur la pile des journaux et fais mine de lire attentivement un article dont je serais incapable de citer un mot. Je suis trempé et mon cœur bat très vite dans ma maigre poitrine.

Je tourne les pages sans prêter plus d’attention aux articles. Autour de moi, ça s’agite, ça parle fort… Je manque défaillir.

Quand une main se pose sur mon épaule. C’est Yann. Il me regarde avec bienveillance ; sur son front perlent des gouttes de sueur. Les anges ont donc aussi des humeurs ?

Je souris bêtement devant sa candeur.

Il m’entraîne avec douceur vers la sortie. Une fois dans la rue, il me préviens que sa pause sera très courte et je le suis sans résistance.

Sa confiance me touche infiniment et je lui adresse ce que j’espère être mon plus beau sourire, avant qu’il ne disparaisse en fermant la porte…

Nous tournons dans la rue à droite et rentrons dans un immeuble. Il me demande si je suis prêt à monter sept étages à pied. Je n’aurais pas l’outrecuidance de lui répondre que pour gagner le septième ciel, rien n’est de trop. Je préfère le suivre et mater son cul pendant qu’il monte les marches (on ne se refait pas !).

Parvenus au septième étage, essoufflés, nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Une étreinte tendre. Yann murmure à mon oreille des mots incompréhensibles, une sorte de douce litanie apaisante.

Sans lâcher son étreinte, il ouvre la porte et m’entraîne jusqu’au matelas à même le sol. Nous nous enlaçons à nouveau  Je lève le visage et dépose un chaste baiser sur son front. Avant que nous ne sombrions dans une douce torpeur, il se relève doucement et me dit à mots bas de l’attendre chez lui. Il doit finir son service. Il dépose le double de sa clef sur la table en souriant. Sa confiance me touche infiniment et je lui adresse ce que j’espère être mon plus beau sourire, avant qu’il ne disparaisse en fermant la porte.

Mes yeux parcourent le plafond vétuste dont la peinture s’écaille par endroit. Ils découvrent les quelques meubles puis se fixent sur un poster du Che qui me fait face dans toute sa noblesse.

Je suis tout près de chez Olivier, mais tellement bien.

A suivre…