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Une Marche des fiertés pas comme les précédentes

La Taiwan LGBT Pride (台灣同志遊行) se déroulant fin octobre est toujours considérée par les médias internationaux comme le plus grand rassemblement des personnes LGBTQI+ (Lesbiennes, Gay, Bies, Trans, Queer, Intersexes…) en Asie. Cette année, la 14ème édition de la marche a rassemblé plus de 80.000 participants taïwanais et étrangers.

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7Mais l’ambiance était bien différente de celle des précédentes. La foule était agitée. Les gens étaient anxieux de voir les réels progrès en matière de droits des personnes LGBTQI+, et de voir cette petite île devenir prochainement le premier pays asiatique à autoriser le mariage pour tous.

 

 

C’est non seulement parce que l’adoption du mariage pour tous est la promesse de campagne faite l’an dernier par Tsai Ing-wen (蔡英文), la première femme présidente de Taïwan, mais encore parce qu’il y a eu une disparition regrettable à la veille de la Marche des fiertés…

 

Décès de l’artiste français Jacques Picoux

Jacques Picoux, agé de 67 ans, artiste, universitaire d’origine française à la retraite, mais aussi cinéphile et traducteur français de plusieurs films taïwanais, est décédé le 16 octobre à la suite d’une chute d’un immeuble de 10 étages de Taïpei. Selon ses proches, il avait sombré dans une grave dépression après la mort de son compagnon et aurait mis fin à ses jours.

 

Cette histoire a fait ressortir l’inégalité que subissent de nombreuses personnes LGBTQI+, et a suscité ensuite un élan de sympathie dans la société.

Le compagnon de Jacques Picoux, Tseng Ching-chao (曾敬超), avec qui il a vécu 35 ans, est décédé à la suite d’un cancer. Le couple de même sexe n’étant pas légalement reconnu, M. Picoux n’a pas eu voix au chapitre des décisions médicales cruciales concernant son compagnon à la fin de sa vie. Il n’a pas pu non plus conserver le logement qu’ils partageaient ensemble.

Selon la volonté de Jacques Picoux, les cendres du couple gay ont été répandues ensemble dans la mer au sud de Taïwan.

 

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Cette histoire a fait ressortir l’inégalité que subissent de nombreuses personnes LGBTQI+ du pays, et a suscité ensuite un élan de sympathie dans la société. Des pétitions ont été massivement signées pour légaliser le mariage de même sexe. Les gens ont sollicité le soutien des députés de leurs circonscriptions électorales. La précédente tentative de légiférer sur ce sujet en 2013 avait duré près de deux ans avant d’échouer.

 

8En effet, depuis 2015, les couples du même sexe à Taïwan peuvent se faire enregistrer comme partenaires au bureau de l’état civil de Taïpei et celui de 9 autres villes, ce qui leur permettrait de prendre une certaine décision médicale pour un partenaire. Cependant, ce n’est pas officiellement reconnu par l’État.

 

 

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Le 10 décembre, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’Homme, un concert intitulé « Nous ne voulons plus perdre personne. Mobilisons-nous pour le mariage pour tous » (「讓生命不再逝去,為婚姻平權站出來」) a été organisé devant le bureau présidentiel. Plus de 250.000 sympathisants et militants pro-LGBTQI+, y compris des hétérosexuels, des Bouddhistes et des Chrétiens, étaient présents pour demander au gouvernement du Parti Démocrate Progressiste (PDP) de respecter sa promesse électorale.

Ils ont aussi manifesté leur désapprobation contre la proposition d’une loi spéciale sur le partenariat des couples homosexuels, ce qui implique une ségrégation et une discrimination fondée sur l’orientation sexuelle.

Malgré la pluie, le concert continuait, et les gens sont restés jusqu’à tard dans la nuit.

 

« Manif pour tous » version taïwanaise

7_faire-reculer-la-haine-la-mobilisation-du-26-decembreLa mobilisation du 10 décembre avait aussi pour but de lutter contre « L’Alliance des groupes religieux de Taïwan pour la protection de la famille » (台灣宗教團體愛護家庭大聯盟), un groupement de communautés religieuses anti-mariage homosexuel créé en 2013, dans lequel les Églises évangéliques et charismatiques jouent un rôle clé.

 

Plusieurs manifestations ont été organisées ces derniers jours avec le prétexte de « défendre le mariage et la famille ». C’est incompréhensible. Puisqu’ouvrir le mariage aux couples de même sexe ne change rien pour les autres. Derrière ces réactions violentes, se cachent plutôt la peur et l’angoisse de certaines institutions religieuses face à la démocratie sexuelle et à la transformation de l’intimité dans les sociétés modernes.

 

13_si-le-dieu-nous-haissait-pourquoi-nous-serions-si-mignons-le-concert-pour-legalite-du-mariage-taiwan-2016De plus, ils font appel à la tradition pour masquer leurs arguments fallacieux. Par exemple, pour justifier leur refus des modifications du Code civil, surtout à l’égard du changement lexical des termes « homme et femme » par « les deux parties », ainsi que « mari et femme » par « les époux », l’un des porte-parole de l’alliance a déclaré : « Nous sommes différents des pays occidentaux. Dans les cultures orientales, nous accordons une grande importance et place à la piété filiale due par chacun à son père et à sa mère. C’est là une vertu que nous devons préserver ».

Or, il n’est pas logique de confondre les rôles parentaux avec le sexe des parents. L’amour des enfants pour leurs parents ne dépend pas de leur sexe, ni de leur orientation sexuelle.

 

Certes, ces idées réactionnaires proches de celles de la « Manif pour tous » sont nettement minoritaires dans un pays laïque, où le Christianisme est une religion étrangère à la culture taïwanaise traditionnelle (les protestants et les catholiques ne représentent respectivement que 4,1 % et 1,4 % de la population), mais ces gens savent faire de la propagande de dénigrement et veulent à tout prix imposer leur idéologie à la société civile.

 

En route vers le mariage pour tous 

Taïwan n’a jamais été aussi proche du mariage pour tous. Pourrait-il devenir le premier pays asiatique et le 21ème pays du monde à reconnaître le mariage des couples de même sexe ?

 

Malgré les tentatives de diversion pour empêcher le Parlement de mettre en œuvre la réforme juridique, le processus législatif est entamé depuis fin octobre. Le 26 décembre, des propositions d’amendements au Code civil pour l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe ont été soumises au débat parlementaire.

 

 

 

Ce jour-là, les pro et anti-mariage pour tous se sont fait face devant le Parlement, créant un contraste bien tranchant : d’un côté, les partisans du mariage pour tous, généralement plus jeunes, noyés dans une marée de drapeaux arc-en-ciel, criant « soutenir le mariage pour tous, sans distinction de partis politiques ! Tout amour est égal ! », « démocratie à Taïwan ! Légalité des droits pour les personnes LGBTQI+ ! »; et de l’autre côté, des opposants, toujours vêtus de blanc et munis de pancartes en noir et blanc, réclamant « un référendum pour le mariage pour tous ».

À cette demande, l’une des porteuses de propositions de loi sur le mariage pour tous, mais aussi députée du Parti Démocrate Progressiste (PDP), Yu Mei-nu (尤美女),  a répondu : « Il n’est pas question de proposer un référendum sur la question des droits de l’Homme. Nous ne sommes pas Dieu. Personne n’a pas le droit de prendre la décision à la place des autres. »

Taïwan n’a jamais été aussi proche du mariage pour tous. Pourrait-il devenir le premier pays asiatique et le 21ème pays du monde à reconnaître le mariage des couples de même sexe ?

Pour aller vers cet objectif, il faut encore attendre la troisième lecture et le vote définitif de ces propositions d’amendements prévus au printemps 2017.

À l’heure actuelle, plus de la moitié des députés (65 députés sur 113) seraient prêts à dire « oui » aux propositions de loi sur le mariage pour tous.

La lutte continue…

Voir aussi mon court-métrage « Taïwan : en route vers le mariage pour tous » (sous-titre francais) sur YouTube :

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Yen-Hsiu Chen (陳衍秀)
Taïwanaise, née à Taïpei. Doctorante en histoire de l’Université Paris Diderot-Paris 7, adhérente de Bi’Cause depuis septembre 2013 et bénévole de Bi the Way (association bisexuelle de Taïwan). Je travaille actuellement sur une thèse sur la formation de l’identité bisexuelle à Paris et à Taïpei.

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