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Game is over !

Oui mais…penser à Olivier me renvoie illico à mes contradictions les plus palpables. J’ai beau jouer au héros à qui on ne la fait plus (moi-même je n’y crois pas !) et avoir rencontré avec Yann un être positif et lumineux, je ne peux m’extraire aussi radicalement de cette pulsion morbide : résister au charme vénéneux d’Olivier, je ne sais pas encore faire…

Alors c’est tellement facile pour se donner bonne conscience et foncer dans la gueule du loup de se camoufler derrière ce qui constituerait une trahison si ne je ne l’attendait pas chez lui…

Et donc me voilà tel un bon petit soldat devant la porte de l’immeuble d’Olivier,  que j’ouvre discrètement.

J’allume la minuterie et le vois immédiatement, affalé devant la porte vitrée.

Il s’est effondré ici à bout de force. Sa joue s’est éraflée sur le mur et saigne. Il me supplie du regard de l’aider.

Il me demande sur un ton plaintif pourquoi je n’étais pas la. Pris de cours, je mens et invente une course imaginaire à la recherche d’un tabac ouvert… Il se soulève avec peine en s’appuyant contre le mur. Je prend son bras droit sur mes épaules et après avoir ouvert la porte, nous commençons la lente ascension de l’escalier.

Je suis incapable de prononcer la moindre parole de réconfort et le silence qui s’est installé devient pesant…

Nous parvenons enfin au deuxième étage. J’ouvre la porte de la chambre. Il s’affale sur le canapé. L’odeur de tabac froid m’agresse. J’ouvre la fenêtre en grand. Olivier gémit en se recroquevillant sur lui. Il a froid. Je la referme en bafouillant des excuses. J’enjambe Olivier et vais prendre un gant de toilette dans la petite salle de bain, que je passe sous le robinet d’eau chaude. Puis je m’agenouille près de lui et tente d’effacer les traces de sa chute. Les larmes et le sang mêlés disparaissent peu à peu, sans que j’y trouve moi-même un quelconque réconfort. J’éprouve le sentiment désagréable de ne pas être à ma place et de faire le minimum syndical presque par pitié. D’ailleurs, je suis incapable de prononcer la moindre parole de réconfort et le silence qui s’est installé devient pesant.

C’est vrai, l’aider et être présent quand Olivier l’exige m’est presque jouissif, mais le ridicule de la situation ne m’échappe pas.

Fuir, encore une fois, pour ne plus revenir ! Comme d’habitude ma volonté est prise en étau entre ce que je voudrais faire et le réel.

Du côté de chez Yann

cléA plus de 2 heures du matin, Yann rentre enfin chez lui, épuisé. Pour se donner du courage pendant la fin de son service, il a repensé de nombreuses fois à ce garçon qui dort chez lui et qu’il est pressé de retrouver.

Yann a ressenti au plus profond de lui qu’Hugues était dans une très mauvaise passe et qu’il s’y enfonçait sans avoir la volonté de s’en sortir. Pourtant, il a perçu tout ce qu’il y a de bon chez ce grand garçon naïf, un peu pataud. Il a vraiment envie de l’aider à sortir de cette impasse. Son côté grand frère a vite pris le dessus. Il s’imagine en gentil Saint-Bernard avec un petit tonneau accroché sous le cou. Hips ! Il éclate de rire et s’attire le regard courroucé du maître d’hôtel. Il est temps que le service se termine.

Il jouit vite dans une extase douloureuse qui le laisse sans force, les larmes au bord des yeux

Voilà. Il tourne la clé de sa chambre le cœur en désordre. Il allume et découvre le lit vide. Sur la table, il repère avec soulagement un mot griffonné à la va-vite.

Je reviens te voir très vite à la Brasserie. Bonne nuit et merci. PS : je garde la clé. Te la rendrai la prochaine fois.

Yann respire mieux. Il embrasse le bout de papier si précieux et le range entre les pages d’un de ses livres fétiche On the road qu’il a trouvé sur les quais il y a six mois ; un vieux livre d’occasion jauni, mais à qui il confère une valeur immense.

Il repense lascivement à ce petit bout de métal qui ouvre la porte de ses sens… A l’heure qu’il est, la clé doit être bien au chaud, au creux d’une main ou au fond d’une poche, peut-être tout près du sexe d’Hugues.

Il s’écroule sur la chaise près de la table, défait son pantalon de travail, et sort sa bite. Il se branle violemment. Il jouit vite dans une extase douloureuse qui le laisse sans force, les larmes au bord des yeux.

Il est apaisé. Il s’est débarrassé en un instant de ce doute qui s’était insinué en lui. Il était persuadé que sa libido ne s’exerçait plus sur des vrais gens, mais qu’il leur préférait les photos sur papier glacé ; non pas des images pornographiques, mais des portraits de comédiens, d’acteurs, chanteurs, même d’anonymes, dont il imaginait et sublimait la grâce et la présence.

Il repense en souriant à ces petites photos volées au photomaton de Bastille, sur lesquelles un bel inconnu le regardait au fond des yeux, oui lui. Était-ce le dernier piège tendu à Yann, dans lequel ce dernier s’est engouffré avec une souffrance addictive ?

Oui ! Alors, l’envie brusque et irrémédiable de sortir et de courir dans la rue s’empare de lui. Mais il doit se changer. Il se débarrasse et jette sur le matelas la chemise blanche et le pantalon noir et leurs préfère un jean pattes d’éléphant, totalement délavé par les multiples lavages, et surtout complètement démodé. Il le porte pour défier les diktats de la mode et affirmer son non-conformisme. Par dessus une chemise à carreaux, il enfile sa veste en velours, d’où s’échappent encore une fois les petites photos dérobées il y a quelques jours. Il s’en saisit et les regarde attentivement.

Ce garçon brun dont il ne sait rien emportera ses mystères dans le feu !

Yann attrape une grosse boite d’allumettes posée près du réchaud, et enflamme les photos. Le carton s’embrase en un instant. Surpris et de peur de se brûler Yann lâche les photos qui tombent sur le plancher. Il éteint avec le pied les flammes récalcitrantes. Un des portraits est sauvé. Celui où le garçon brun a été surpris par l’objectif qui s’est déclenché à son insu.

Rencontre dans la nuit

Yann range à nouveau ce petit carré cartonné, brûlé sur les côtés, comme pour conjurer le sort.

Et puis, il ouvre la porte, sort dans le couloir silencieux où ses pas félins glissent sans bruit. Il dévale ensuite les sept étages, pressé de traverser la cour et de se retrouver dans la rue. Il respire un grand coup, puis pousse un cri strident qui résonne dans la nuit, tout en sautant et en projetant ses bras en l’air, dans une sorte d’incantation à un Dieu connu de lui seul.

bar verresD’habitude si discret, Yann s’est abandonné à ce besoin d’extérioriser ce qu’il ressent si fort, quitte à réveiller tout le quartier. Écartelé entre la culpabilité et la satisfaction de s’être défoulé, il prend conscience que la fatigue accumulée pendant son service a totalement disparu.

Peut-être est-il tout simplement amoureux… Alors, il remonte la rue en sifflotant, les mains dans les poches. Il passe devant la brasserie close, tourne dans la rue des Tournelles. Quand il entend un pas pressé derrière lui, il se retourne.

Hugues se jette dans ses bras, et ils éprouvent tous les deux le sentiment de ne pas s’être quitté. Pourtant, Hugues vient de vivre un enfer.

Ce dernier sanglote sur son épaule, en s’excusant d’être parti ; il dit dans un soupir qu’il doit parler les yeux dans les yeux avec Yann, tout lui dire et le plus tôt sera le mieux.

Alors ce dernier entraîne Hugues vers un petit rade ouvert toute la nuit, très faiblement éclairé.

L’endroit est glauque à souhait et presque vide, si ce n’est deux vieux punks qui dorment dans un coin.

Les deux garçons s’installent à l’autre bout de la salle, car les punks exercent toujours une crainte innée chez eux.

Pourtant, défiant ces clients indésirables, Yann pause sa main sur celle d’Hugues.

Ce geste apaisant libère le flot de paroles qu’Hugues garde en lui depuis si longtemps et qui lui pèse tant. Il dit tout : Olivier, l’attraction irraisonnée qu’il provoque chez lui, la drogue et les dealers…

Stupéfait, Yann comprend la descente aux enfers rapide, il frémit au danger qui rode autour d’Hugues…

Et puis la parole d’Hugues se tarit. Il est épuisé littéralement. Plus envie de justifier ses erreurs.

Et comme il possède la vertu de ne pas se prendre au sérieux, Hugues termine sa diatribe en remerciant le ciel d’avoir mis sur sa route un ange.

L’ange en question a heureusement les pieds sur terre et il commande au patron du bar qui n’a pas jugé bon de se déplacer pour recevoir ces clients de choix, deux cafés !

Yann ne commettra pas l’erreur d’enjoindre Hugues d’abandonner Olivier à son sort et de sauver sa peau tant qu’il en est temps. Ça aurait été une réponse trop moralisatrice, indigne de Yann et surtout inaudible par Hugues, enfermée dans ce trip destructeur.

Yann préfère garder le silence, mais couvre Hugues d’un doux regard bienveillant.

Sans se parler, ils décident d’un commun accord de sortir de cet endroit sordide qui ne les mérite pas ! Yann règle les deux cafés au patron toujours aussi mutique et ils sortent, non sans avoir salué l’accueil chaleureux du lieu par un sonore : Craignos !

Ils partent en courant, mais aucun loubard ne les course. Ils éclatent de rire comme deux ados pris en faute…

Mais la légèreté ne dure pas. En approchant de l’immeuble d’Olivier, la réalité reprend ses droits.

Le calme de la rue des Tournelles laisse présager la paix et le repos mais Hugues sait que les apparences sont souvent trompeuses. Il ressent le besoin urgent de vérifier si Olivier s’est apaisé. Quand il l’a laissé, il s’était endormi sur le canapé lit, tout habillé.

Il s’en veut d’imposer cette véritable névrose à Yann, mais ce dernier l’engage à se tranquilliser et lui demande d’aller bercer Olivier afin qu’il dorme comme un bébé. Mais il le prévient avec gravité, qu’il l’attend de pied ferme et qu’il ne rentrera pas sans lui !

Le cauchemar continue

Hugues monte les escaliers à tâtons. Il entrouvre la porte et provoque un appel d’air car la fenêtre est entrouverte.

Son regard est immédiatement happé par le corps nu d’Olivier, en travers du canapé défait, et sa pâleur extrême. Le garrot serré autour de son bras maigre et la seringue qui gît sur la moquette tâchée provoquent sa stupeur et le sentiment révoltant de toucher le fond, encore une fois.

Il n’a pas appris pendant son enfance protégée et son adolescence morose, à se confronter à une situation dramatique. Et ne sachant trop quoi faire, il ouvre la fenêtre et supplie Yann de monter vite.

Il constate dépité qseringue drogueue ce n’est pas la détresse d’Olivier qui l’effraie le plus, mais c’est l’enchaînement sans fin de drames et la capacité qu’il déploie pour se retrouver au milieu de ces situations comme s’il les attirait. Il est tiré de cet épisode auto-centré par l’entrée précipitée de Yann, qui découvre à son tour le corps abandonné du garçon brun (qu’il reconnait immédiatement), mais qu’il n’aura décidément jamais vu animé.

Yann secoue Olivier, sans résultat. Il colle son oreille sur la poitrine glabre du garçon brun et perçoit les battements faibles d’un cœur en manque d’amour.

Devant Hugues complètement anesthésié, incapable de prendre une quelconque décision, Yann décide en un quart de seconde d’aller appeler les pompiers.

Il le sert fort dans ses bras sans que ce dernier ne manifeste la moindre réaction.  Il le prévient qu’il va à la cabine sur la place pour chercher de l’aide.

Hugues entend ses pas souples dans l’escalier, puis la porte claque sur la rue, et les pas de Yann s’atténuent, jusqu’à disparaître totalement dans la nuit. Il est dans un brouillard épais.

A suivre…

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Hugues Demeusy
Grenoblois d'origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu'à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m'adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l'écriture, la mer.... J'ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !

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