Trans : quand la version française du National Geographic n’a pas de couilles

Il y a ce que vous verrez sur la couverture du National Geographic américain, la célèbre revue mensuelle de grands reportages. Il y a ce que vous verrez sur la plupart des couvertures du National Geographic, italien, allemand, hollandais... et il y a ce que vous ne verrez pas sur la couverture du National Geographic français.

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Quand le National Geographic a décidé, avec une certaine audace et un parti-pris revendiqué par la rédactrice en chef, d’enquêter sur la révolution du genre et d’en faire la thème central de son numéro de janvier, le monde associatif LGBTQI américain a applaudi. Des témoignages, une approche à travers de multiples filtres, des articles audacieux comme celui sur Ashley Jackson, en couverture, cette jeune fille de 9 ans qui a initié sa transition à l’âge de 5 ans avec la bienveillance de ses parents (le père d’Ashley a par ailleurs été interviewé par le New York Times). La rédaction a aussi résisté aux multiples menaces de boycott de la droite chrétienne voire aux menaces de mort.

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A gauche, la version US, à droite la version française. « Gender revolution » nous dit la version américaine. En tout petit tout en haut, « Transgenres, ce qu’en dit la science » pour son équivalent gaulois.

Et puis patatras. Il semble que la transition ne s’est pas bien faite entre les deux rives de l’Atlantique, avec une version française à l’approche sensiblement différente.

couverture du national geographicIl y a bien, certes, la version alternative de cette couverture réservée aux abonnés, un in-between, un ventre mou comme on dit, une version plus « consensuelle », avec des gentils LGBTQI qui se tiennent par les épaules et sourient, un parfait melting pot coloré où tout le monde est heureux…c’est cette version qui a été choisie par certaines éditions internationales.

Mais sans doute pas assez consensuelle pour la rédaction française qui a choisi en couverture de nous parler de la Russie, sujet il est vrai pas du tout labouré dans tous les sens…et de repousser le sujet du genre dans le fin fond du coin gauche en haut de la couverture le titre. Et encore, si cela ne suffisait pas, de choisir de neutraliser encore davantage par un titre beaucoup plus « franco-compatible » : Transgenres, ce qu’en dit la science. Ouf, nous parlons science ici, ça rassure le Franchouillard, et lui permet d’observer le phénomène de loin, sous couvert de zoologie, comme un sujet d’expérience et d’analyse.

« Il me semblait que pour un public français il fallait avant tout faire de la pédagogie pour faire comprendre le sujet plutôt que d’opter pour une couverture choc »

Arrêt sur Images (accès payant), a demandé au rédacteur en chef de la version française ce qui s’était passé entre les deux éditions et sa réponse est symptomatique du mal français – parfaitement illustré par la couverture – qui fait disparaître le sujet en le rabattant dans un coin où surtout il ne dérangera pas les consciences bienheureuses des lecteurs du magazine (chut, continuez à dormir en paix) : « le contexte américain n’est pas le contexte français. Aux Etats-Unis, les études sur le genre existent depuis longtemps, l’opinion est sensibilisée à la question. En France, c’est moins le cas. » Puis Vrignaud explique : « Il me semblait que pour un public français il fallait avant tout faire de la pédagogie pour faire comprendre le sujet plutôt que d’opter pour une couverture choc et un titre « La révolution du genre » qui ne me semble pas encore refléter la réalité en France. » De la pédagogie à travers la science, ça aussi un mal tout français de vouloir tout scientiser, alors que le sujet sur le genre et sur les trans est infiniment complexe. Il doit être présenté et rendu visible avant d’être compris scientifiquement. En tenant ces propos, le rédacteur en chef de la revue a failli à une des responsabilités du journaliste, réveiller et élever les consciences, et visibiliser des sujets perdus dans les limbes des consciences bienheureuses. Sinon, pourquoi aller lire la presse spécialisée ?

Comme le dit Têtu, ce qui est dommage, c’est que l’intérieur du magazine est tout autre que sa couverture (on y retrouve d’ailleurs la photo de la jeune fille trans), plein de sujets queer à l’intérieur. National Geographic avait l’occasion de marquer l’histoire en se montrant courageux jusqu’au bout. C’est raté Monsieur Vrignaud.

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