Parents je vous hais…

Olivier a eu chaud. Il est passé tout près de l’overdose.

Il est hospitalisé à Saint-Antoine et Thierry a cette fois-ci été dans l’obligation de prévenir ses parents. Ils ont déboulé à Paris, vexés de ne rien avoir vu venir.

Comment auraient-ils pu comprendre, ces grands bourgeois emmurés dans leur certitudes.

Les parents ont débarqué dans la chambre, tels des grands seigneurs à qui tout est dû. Leur affectation malsaine pour leur fils unique et le dédain avec lequel ils nous ont presque ignoré m’a immédiatement stupéfait…

J’ai compris qui était Olivier en découvrant incrédule ses parents si distants, incapables du moindre témoignage d’affection : des juges, des bourreaux !

Combien j’ai ressenti soudain la souffrance accumulée depuis l’enfance, certainement accrue durant l’adolescence… mais j’eusse préféré qu’Olivier choisisse le camp de la fuite et de l’oubli, plutôt que celui de l’autodestruction, qui leurs donne raison !

J’étais avec Isabelle et Thierry, quand ils ont débarqué dans la chambre, tels des grands seigneurs à qui tout est dû. Leur affectation malsaine pour leur fils unique et le dédain avec lequel ils nous ont presque ignoré m’a immédiatement stupéfait.

Ils ont néanmoins observé Isabelle des pieds à la tête. Sa mini-jupe et son pull orange les ont visiblement choqués ! A ce moment, j’aurais souhaité leur cracher au visage, et leur apprendre la politesse et le respect, à ces deux imbéciles, qui s’imaginent être les détenteurs du bon goût.

Nous sommes sortis tous les deux, trop mal à l’aise.

C’est étrange, presque irréel  de se retrouver ici, dans la vraie vie (même si nous sommes à l’hôpital). Loin de la superficialité de la nuit, des clubs et de la fête, nous sommes quelque peu désorientés. Nous regardons passer les infirmières affairées. Sommes-nous à notre place dans nos déguisements ? Face à la souffrance, à la maladie, à la mort, que faisons-nous ? Ni plus ni moins que beaucoup d’autres.

Un pied dans le réel, nous prenons certes avec difficulté, les décisions pourtant idoines. Nous sommes jeunes après tout et nés dans une société d’abondance et de plaisirs. Mais pas aveugles pour autant.

Isabelle est venue de la Sorbonne où elle étudie…(c’est vrai, j’ai du mal à l’imaginer dans un amphi mais bon…).

Elle me confie qu’elle non plus n’a rien compris. Bien sûr, elle a fait le constat du mal-être d’Olivier. Mais, assène t’elle avec une légèreté qui me choque, cela fait partie du personnage et lui donne du charme ! On l’a vu traîner avec des mecs qui trafiquent mais bon, tout le monde les fréquente, non ?

Me revient à l’esprit une soirée picaresque aux Bains-Douches, pendant laquelle Isabelle cherchait peu discrètement (un éléphant dans un magasin de porcelaine) quelques grammes de coke, afin de satisfaire Edwige, la portière du Palace, grande prêtresse de la nuit, dont Isabelle souhaitait plus que tout rejoindre les ouailles.

Mais entre une drogue « festive » que les branchés consomment comme du champagne, et l’héroïne, qui détruit les rêves et les transforment en cauchemars (même si elle est travestie en une fulgurance romantique), il y a un précipice dans lequel Olivier a basculé !

J’entraîne Isabelle vers à la machine à café au bout du couloir. Je trouve quelques pièces de monnaie au fond de mes poches de pantalons, juste de quoi nous offrir deux cafés tièdes.

Thierry, que nous avions laissé aux prises avec les parents terribles nous y rejoint. Il est anéanti. Accusé par les deux vautours d’être responsable de la déchéance de leur fils chéri, ils ont pris la décision de ramener Olivier dans sa province natale, pour le faire soigner.

couloir hopitalSeule satisfaction du moment : un interne est entré dans la chambre et a demandé sèchement aux deux guignols de sortir. Inutile de parasiter Olivier avec des ondes négatives. L’interne ne l’a pas dit en ces termes, mais il l’a induit si fort dans sa prescription sans appel, que Thierry a retrouvé un instant le sourire.

Nous décidons de constituer une cellule de crise pour pallier à l’urgence de la situation. Nous nous engageons à établir des tours de garde, afin qu’Olivier se sente entouré, aimé, compris et surtout pas jugé. L’objectif est évidement de protéger notre ami de ses parents abusifs. Une autre paire de manche, nous en sommes conscients, mais nous croyons dur comme fer nous transformer en bouclier humain face à ces armes de destruction massive !

L’amour que nous portons à Olivier vaut bien toutes les lois du monde non ?

Cet élan guerrier nous a ragaillardi un instant.

Une infirmière vient apporter le traitement d’Olivier des calmants et encore des calmants.

Nous en profitons pour réinvestir la chambre où Olivier nous accueille avec un pauvre sourire. Il a enfin repris conscience…

Le 7ème ciel

J’ai emménagé chez Yann peu après. Je n’ai pas hésité quand il me l’a proposé. L’idée de me retrouver seul me tétanisait. J’ai donc rempli à nouveau ma grande valise et traversé Paris pour la Bastille, quartier fertile pour mes amours naissantes !

A nos âges, on ne réfléchit pas avant d’agir !

Je débarque dans la chambre pendant que Yann travaille à la brasserie. C’est un peu tristounet. Mais la vue plongeante sur la colonne de la Bastille me fait un clin d’œil ! Un signe de bienvenue ? Je soupçonne soudain Yann d’avoir passé un marché avec le monument afin de m’assurer le meilleur accueil, puis déclencher ce sourire sur mon visage et enfin fomenter ma reconnaissance pour ses intentions tellement adorables… Il en est bien capable, c’est un ange !

C’est la première fois que je cohabite avec un garçon. J’ai peur et suis excité tout à la fois…

J’ouvre ma valise et sors les vêtements froissés que j’empile sur les siens. Ma brosse à dents rejoint la sienne près de l’évier. Nos destins sont scellés !

Je range la valise dans un coin et aligne mes quelques bouquins dessus.

C’est la première fois que je cohabite avec un garçon. J’ai peur et suis excité tout à la fois. Je ne me sens pas encore chez moi et ma quête d’indépendance commence à se manifester. A moi d’apprivoiser ces quatre murs et de défier ma nature profonde.

Plutôt que de me répandre dans cette cogitation qui pourrait remettre en cause cette décision que je souhaite pérenne, je décide d’aller jeter un œil chez Olivier, puisque je suis vraiment tout près de chez lui.

Si les circonstances n’étaient pas si dramatiques, je pourrais imaginer être propriétaire de plusieurs pieds à terre à Bastille, un quartier en plein essor au début de ces  !

Mais ce n’est pas dans un loft que je pénètre avec une certain appréhension, c’est dans une chambre de 15 m2, Je constate avec résignation que tout est dans l’état où nous l’avons laissé, quand les pompiers ont emmené Olivier aux urgences.

Je suis immédiatement submergé par la désolation du lieu.

Ses parents contrairement à ce qu’ils avaient promis ne sont pas venus. Ont-ils même cherché à trouver la rue, l’immeuble de leur fils ?

Il faut que j’efface les traces du drame qui s’est passé ici. Je dois ça à Olivier.

Je retire brutalement les draps tâchés du matelas jauni, les jette dans le bac à douche. Je replie le canapé, passe l’aspirateur en fin de vie, qui n’avale plus grand chose. Je m’attaque à la vaisselle empilée dans l’évier et aligne en un équilibre précaire les quelques verres et assiettes ébréchés sur le rebord. Je trie les Libé et me débarrasse de ceux du mois dernier.

Si la chambre d’Olivier donne moins l’impression d’avoir été ravagée par un typhon, l’ambiance est toujours désolée. On est bien loin d’une chambre d’étudiant, d’où émanerait la frivolité due au caractère éphémère de la présence des occupants. Tout respire ici la douleur et la résignation.

Olivier a marqué ce lieu de son empreinte et je sombre dans une tristesse sans fond.

Je dois réagir, partir et revenir chez Yann, dont la personnalité lumineuse est un aimant qui m’attire plus que tout.

Je rentre au bercail, sous les toits de Paris, attendre qu’il revienne épuisé par son service, mais qu’il fasse bonne figure pour me prendre dans ses bras et me couvrir de baiser doux et tendres.

Départ

Le train corail longe les bords de mer. Le ciel est d’un bleu azuréen, comme seule cette contrée bénie en offre. L’écume irise les vagues naissantes d’un vert changeant, sombre, intense, balayées par les rafales du Dieu Mistral. Des mouettes emportées par le vent, piquent soudain vers l’eau et y plongent.

Les montagnes ocres et dénudées se jettent dans la Méditerranée. L’Esterel…

massifLe train s’engouffre sous un tunnel, puis ressort dans un golfe clair et  on aperçoit au loin, une concentration d’habitations nichées sous les collines bleutées. Cannes, puis Golfe-Juan, et enfin Bettina, mon paradis.

J’ai fui l’impossible. cette situation inextricable et destructrice, face à laquelle mon incapacité à prendre le dessus me tuait à petit feu.

Olivier se drogue. Je ne peux plus me le nier. Voir le garçon qu’on aime s’injecter un poison dans les veines, à l’endroit le plus tendre de son bras, la saignée de son coude, là où j’aurais tant voulu poser mes lèvres…

Comment alors m’imaginais-je que j’étais le témoin de ses fuites en avant, son complice, et que je partageais sa chute, faute de mieux. Nous traînions toujours dans les mêmes endroits, mais la fête n’y était plus.

J’étais trop jeune pour mourir, alors je l’ai abandonné.

J’ai pris le premier train en partance pour le sud. Seul le soleil pouvait me guérir…

Voilà ce que j’aurais certainement écrit si Yann n’avait pas débarqué dans mon existence, juste à temps pour me sauver.

A suivre…

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Hugues Demeusy

Grenoblois d’origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu’à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m’adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l’écriture, la mer…. J’ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !