Dessine-moi un clitoris

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Autour du bar ils étaient nombreux mais nous étions en intimité. La conversation prenait son rythme aux couleurs des guirlandes électriques ; je portais le rouge à lèvres Tendre bordeau acheté avec Lison à Monoprix et le vernis à ongle violet que Mireille m’avait prêté.
Nous parlions boucles d’oreilles. Celle de Raphaël, mon colocataire, brillait à côté de son sourire. Il posa son verre sur sa cuisse et attrapa le journal Le Monde de l’autre main. Il fêtera ses soixante ans durant son voyage au Mexique, Terra e Liberdade.

– J’ai vu des boucles d’oreilles en forme de clitoris, sur internet ! Lançai-je en hurlant un brin.

J’avais récemment connu la coupe de l’organe génital féminin dans un hors-série de Causette. Ça m’avait intrigué de voir ce dessin…

J’avais récemment connu la coupe de l’organe génital féminin dans un hors-série de Causette. Ça m’avait intrigué de voir ce dessin, contemplé par Sandrine sur une grande table en bois, à Paimpol. J’ai cru y voir le pénis d’un homme, mais quelque chose me gênait. Oui, c’était étrangement gênant, malheureusement gênant, de se trouver face au dessin d’un clitoris. Comme si nous n’avions pas envie de savoir comment ça se passe là-dedans. Sans doute parce qu’on sacralise la femme et la procréation, on en fait un acte divin, malgré tout. C’est un choc de se trouver toujours contenu dans un conditionnement normatif, de voir sa propre pensée, à soi, se diriger autrement que singulièrement, étant téléguidé par l’héritage d’une société névrosée.

Là-haut, dans cette grande maison appartenant à la grand-mère de Sandrine, je me glissai sous les draps et profitai du silence. La vitre embuée laissait apercevoir, diffuse, la lumière d’un lampadaire. Je me lançai alors dans la lecture du livre acheté plus tôt dans l’après-midi : Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, volume un. Citation en préambule : Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être tenu pour suspect car ils sont à la fois juge et partie. Poulain de la Barre. J’ai pensé à Francis Huster, qui a dû écrire des idioties au sujet des femmes qu’il aime porter aux nues. Yves Simon aussi. Bien, moi dans tout ça, je ne savais où me placer, mon combat n’étant pas d’être un homme attendu et la question de la libération de la femme me touchant au cœur comme étant ma propre libération.
Il me fallait une cigarette. La Bretagne, pour une fois, ne m’aidait pas à éclaircir mes pensées ou à les laver. Un enjeu plus fort était en attente à Paris. Voir la mer semblait moins important que le moment où je pourrais m’acheter un rouge à lèvres et le porter dans mon village adoré du vingtième arrondissement. Dans un même mouvement, je me voyais rentrer, grimper les étages jusqu’à mon appartement du cinquième étage, ouvrir la fenêtre du balcon, le bruit sec, m’avancer sous la lune invisible de l’hiver et m’élancer enfin dans le vide. Chez moi. À l’abri.

– Ce sont des bijoux féministes ! J’ajoutai.
– Féministes !? N’importe quoi !
Le barman du bistrot s’amusait de la tournure de la soirée qui s’animait. Et voilà que Chantal la patronne arrivait de la cuisine avec ses couettes blondes :
– Mais Laurent ! Qu’est-ce qu’il raconte lui…
Elle souriait un peu hébétée en regardant tout le monde.

C’est là que je me suis emballé, parlant fort, mais oui, féministes ! On ne voit que des pénis, des bites partout en tout sens. Des bites sur tous les murs, dans les toilettes de tous les cafés, dans les cahiers d’écoliers. Il faut dessiner des clitoris ! Il faut le représenter, c’est important ! C’est le pénis de la femme, bon sang ! Il n’y en a que pour la bite et ça ne choque personne, on en fait même des petits pains dans une boulangerie du Marais ! Mais voilà qu’un clitoris, ça gêne tout le monde !

– Parce que tu sais dessiner un clitoris, toi ?
Le Barman me mettait au défi. Il lança devant moi un sous-verre retourné et posa un stylo juste à côté.

j’avais griffonné des clitoris sur une feuille. Même deux clitoris qui se regardaient, ça faisait comme un cœur…

Dans la maison de Paimpol, j’avais griffonné des clitoris sur une feuille. Même deux clitoris qui se regardaient, ça faisait comme un cœur. En allant fumer, je m’étais rapproché de la vitre – je me souviens avoir mis un morceau d’Elliott Smith, pour le calme – et j’avais tracé un clitoris dans la buée. Ce fut un drôle de séjour.
J’avais imaginé que Sandrine et moi pouvions voir naître des sentiments entre nous. Nous avions baisé comme des fous la veille de mon départ à Rennes, deux semaines plus tôt. Ce que nous avons renouvelé la première soirée à Paimpol, mais je ne m’y retrouvais plus. Nous nous dirigions vers une amitié apaisée. Ce ne fut pas à perte, puisque nous avons pu nous adonner au visionnage de l’intégrale d’un réalisateur des années 30, Jean Vigo, qui manquait à notre culture. Zéro de conduite, une fable dans un pensionnat où les élèves renversent le pouvoir du corps enseignant, dans une scène mémorable de bataille de polochons, avec un ralenti superbe sur les innombrables plumes blanches en suspension et de grands mouvements d’enfants enfin libres. La natation, un court métrage énigmatique entre poésie et cours de natation, le crawl expliqué dans le détail, avec comme acteur le champion Français de natation de l’époque. À propos de Nice, son premier film, comprenant des images de la côte, ses vacanciers, ses habitants. Beaucoup de plans de dames et de messieurs en terrasse. Sandrine et moi avons visionné ces films en buvant un Riesling, après avoir mangé quelques fruits de mer dans la cuisine. Nous ne nous sommes pas lancés dans le long métrage, L’Atalante, chef-d’œuvre renommé de Jean Vigo.

Il y a eu cet épisode infructueux chez Yves Rocher dans le centre de Paimpol. Je suis rentré et rien n’envisageait vraiment ma place ici, ni l’aménagement, ni la luminosité, ni les clients et encore moins les deux vendeuses. J’étais l’homme qui venait faire un cadeau à son amoureuse. Je ne pouvais être que ça aux yeux du monde. Cratère lunaire. Et dans ce vide retentissait : « On peut vous aider, Monsieur ? ». J’avais envie de hurler : « Surtout pas ! ». Je me suis lâchement enfui, déçu. La déception n’était pas si triste, étant donné la valeur que prenait mon mouvement, qui ne serait pas une partie de plaisir, certes, mais qui méritait bien un vrai bouleversement, une révolution intérieure. Il fallait véritablement me transformer.

– Bien sûr que je sais en dessiner ! Je ne suis pas encore très au point mais attends, tu vas voir !
Des voix grommelaient mollement, prétextant que ce n’était pas possible de dessiner un clitoris, bien trop compliqué.
– Mais non ! C’est parce que vous avez l’habitude de dessiner des bites, mais le dessin d’une bite est stylisé, il faut styliser le clitoris également, en faire son dessin accessible à tous. Vous voyez comme on est conditionné dans la prédominance du sexe du mâle ! Vous allez jusqu’à penser que si on dessine plus de bites c’est parce qu’il est plus aisé et plus naturel de le faire…vous vous trompez ! C’est parce que le sexe de la femme dérange, il fait peur, la femme fait peur aux hommes ! On la fait taire et on fait taire son clitoris !… Voilà ! Le voilà, tiens, regarde, celui-là, c’est le mieux fait, je pense.

Le sous-bock passa entre les mains sceptiques de l’assemblée alcoolisée. Chantal demanda à voir.

– C’est un clitoris ça ? Tu te fous de notre gueule ! Non mais il est vraiment pas bien çui-là…mais qu’est-ce que vous avez ce soir, je vous jure !
– Chantal ! Tu ne sais pas à quoi ressemble un clitoris ? Je te promets, c’est ça, il est stylisé, bien entendu, mais c’est bien ça…regarde, on peut appeler ça le gland, et là je me demande si on n’appelle pas ça des bulbes… Mais c’est fou, Chantal, tu appelles ta chatte Simone et tu ne sais pas comment t’es faite ?
– Des bulbes ! Non mais vous l’entendez avec ses bulbes !

Je me demandais bien, à Paimpol, comment j’allais finir à mon retour à Paris. J’écris ce texte en soutien-gorge avec mon beau vernis à ongle violet. Je me demandais si j’allais mourir. Je n’avais plus de peau, comme la mue du serpent, sauf qu’en dessous aucune nouvelle peau ne m’attendait. Mon corps était à vif et en deuil d’identité, jusqu’ici enfermé dans un carcan, un chemin balisé qui était une torture de l’esprit. Il me restait à accepter l’inconnu, mais une chose était sure, j’avais pris conscience de ce que je n’étais plus.

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Laurent Hili
Éducateur de Jeunes Enfants et poète. Je porte grand intérêt aux questions éducatives, me passionne pour la vie où le verbe n'est pas observé et voue une adoration à la saveur du thé, les heures où je ne bois pas d'alcool.

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1 commentaire sur "Dessine-moi un clitoris"

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Lise
Invité
Lise

Chouette nouvelle! Je vais me mettre au dessin de clitoris dans les toilettes de bar.

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