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Olivier a disparu !

Sa chambre est vide. Ses affaires ont disparu. Thierry est effondré, totalement vidé par la violence de ce qu’il vient de vivre.

Les mots se bousculent dans sa bouche.

Nous comprenons, Isabelle et moi,  que les parents d’Olivier sont venus tôt le matin pour emmener leur fils, comme des voleurs !

Le mot de kidnapping nous brûle les lèvres, même si bien sûr, ce n’en est pas un. Sans doute, ont-ils fomenté ce retour chez eux avec la Direction de l’Hôpital. Ils ont certainement fait intervenir leurs relations haut-placées et cette sortie a été programmée dans le plus grand secret, tout au moins dans notre dos !

Nous n’avons jamais entendu quoi que ce soit concernant son départ. Pourtant nous étions là, chacun à notre tour. Nous avions confiance dans le personnel soignant. On nous a trompé.

Quand nous avons réclamé des explications concernant cette décision, on nous a bien fait comprendre que nous n’avions aucun droit sur Olivier. On ne voulait plus nous voir traîner dans les parages. Cela avait le mérite d’être clair !

En plus, nous a t’on dit, Olivier lui-même désirait suivre ses parents.

Ils l’ont donc manipulé, profitant de sa faiblesse, de son manque et de sa souffrance psychologique. Les salauds !

Nous apprendrons plus tard par Thierry, dont les parents habitent aussi cette ville de l’est de la France, qu’Olivier a été « enfermé » dans une centre de désintoxication pour gens fortunés…

Nous n’avons même pas bu les cafés qu’un serveur mutique nous a apporté dans cette brasserie, où nous avons rendez-vous pour faire le point sur la situation, tous les matins, place de la Bastille.

Épuisés, dégoûtés, nous nous sommes quittés tristement en nous promettant de nous revoir très vite. Chacun partait dans une direction opposée, comme si tout nous séparait dorénavant…

C’est vrai, nous nous sentions impuissants à tenter quoi que ce soit. Anesthésiés, nous avons baissé les bras, peut-être parce que notre affection pour Olivier commençait à s’amenuiser.

La vie continue

Notre groupe s’est vite délité. Ayant perdu brutalement sa substance vitale, nous n’avions plus de raisons de lui donner les moyens de vivre.

Isabelle s’est noyée dans la fête, Thierry a rejoint sa bande et moi… j’avais Yann !

Ma vie se métamorphosait rapidement en sa compagnie. Je découvrais d’autres intérêts. Plus assidu à mes cours, puisque mes nuits de folie au Palace et aux Bains-Douches étaient de l’histoire ancienne, je retrouvais un rythme de vie plus adapté à ma vie d’étudiant.

Et quand je n’assistais pas à mes cours, je lisais, accompagnais Yann pour de longues balades dans Paris, quand nous n’allions pas applaudir les nouveaux talents qui se produisaient dans les cafés théâtres qui florissaient alors.

Nous découvrîmes avec curiosité le Café de la Gare, le Bec fin, le Sélénite, le Lucernaire et d’autres lieux qui  accueillaient des spectacles audacieux. Un vent de folie et de liberté soufflait alors sur la Capitale. Nous partagions avec les spectateurs le privilège d’être au cœur de la modernité.

inPour ma part, j’avais l’immense émotion et un plaisir infini (combien je remerciais Yann de me guider vers ses adresses où seuls, je ne serais pas allé) de pénétrer dans des endroits qui me faisaient rêver depuis ma province natale. J’y suivais déjà les périples de ces spectacles bouillonnants dans In, une revue underground (que j’achetais honteux chez un marchand de journaux loin de chez moi, car elle était bien sûr rangée avec les magazines pornos…), qui mettait dans chaque numéro en lumière cette effervescence créatrice, cette foison d’artistes débridés, qui repoussaient entre autre les frontières de l’ambiguïté sexuelle.

Car plusieurs de ces cafés théâtres présentaient des spectacles montés avec peu de moyens et très peu de costumes… Nous étions très friands de cette tendance avant-gardiste à déshabiller les comédiens, même si parfois, nous étions bien conscients de la futilité de ces mises en scène. Mais pour être dans le coup, il faut parfois faire des sacrifices… L’audace et l’avant-gardisme étaient des deux mamelles de ces spectacles, qui avaient le mérite de prendre des risques et de vouloir faire changer le monde…

 

Le 1er mai 1978

Peut-être par réaction vis à vis de cette parenthèse superficielle de nuits endiablées (dont j’avais bien profité), mais peut-être n’était ce tout simplement que la suite logique, je m’ouvrais enfin sur le monde en cette fin de décennie, émaillée par de nombreuses luttes sociales, avec l’ambition de m’engager et d’y trouver ma place…

La revendication des droits homosexuels devint une de mes priorités, alors que jusqu’ici, j’ignorais tout de l’histoire de ces combats, (le FHAR, le CUARH, les GLH… je n’en avais jamais entendu parler), plus attiré par les paillettes et me sentant peu concerné par l’aspect politique qu’ils engendraient. Je me déclarais à qui voulait l’entendre de gauche, sans en mesurer la signification. J’avais défilé dans des manifestations lycéennes printanières contre les projets de loi de ministres réactionnaires, mais…

Mon engagement se limitait à un statut de suiveur, par manque de réflexion, de conscience, d’exigence et sans doute parce que j’avais toujours baigné dans le confort et que mes seules révoltes furent celles d’un adolescent en voie d’indépendance.

Je devais reconnaître que j’infiltrais un microcosme très privilégié, celui du monde de la mode, de l’art et de la culture, qui rassemblait des sensibilités et des personnalités très diverses et ouvertes. Je ne l’avais pas choisi par hasard !

Entre le Palace, les Bains-Douches, les Diables et la bande de l’IUT, il était de bon ton d’afficher des préférences sexuelles… différentes. Mais le monde ne s’arrête pas à cet itinéraire fléché et protégé. Je le savais, mais avais tendance à l’oublier, trop heureux de goutter à cette nouvelle liberté.

Le Centre de Paris n’est pas le Monde ! Je n’étais pas aveugle au point d’ignorer le sort des homosexuels dans de nombreux pays et sur plusieurs continents. Sans regarder si loin, l’homosexualité était toujours pénalisée, non ? Alors il était peut-être temps pour moi d’ouvrir les yeux en grand.

Je décidais en ce printemps 1978 d’accompagner Thierry, très à la pointe de tous les combats, au défilé du 1er mai. Depuis peu, la fin du cortège était piraté par des folles en furie, très vindicatives et provocantes. Elles (ils) avaient bricolé des pancartes couverts de slogans chocs qui ne laissaient aucun doute sur leur idées révolutionnaires… exprimées avec un humour décapant et gore. Elles dansaient, hurlaient, faisaient mine d’embrasser les passants masculins sur les trottoirs qui reculaient alors, rouges de honte et de colère…

Pas à l’aise du tout, je restais un peu en retrait de cette faune excentrique et bruyante.

Je reconnaissais dans la foule des créatures croisées au Palace, et éprouvais encore ce sentiment étrange de découvrir en plein jour des phares de la nuit parisienne.

Thierry qui, lui, accompagnait avec jubilation la marche des folles, revint vers moi peu avant l’arrivée à République, accompagné d’un garçon discret aux cheveux mi-longs, qu’il me présenta avec excitation, les yeux pétillants d’enthousiasme.

« Je te présente Gérard. Il m’a parlé d’un projet super, ça pourrait bien t’intéresser ! »

A suivre…

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Hugues Demeusy
Grenoblois d'origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu'à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m'adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l'écriture, la mer.... J'ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !

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