Porte sur l’Inde : Abha Dawesar

Née en 1974, Abha Dawesar est diplômée de philosophie à Harvard et travaille quelques temps dans une banque avant de venir à l’écriture. Écrivaine prolifique, elle vit entre New-York, New Delhi et Paris, autant d’influences culturelles qui se retrouvent, entremêlées, dans ses romans.

Dans Babyji, best-seller publié en 2005, Abha Dawesar déploie la vie intime torturée de la jeune Anamika, adolescente indienne du Delhi des années 90.

Anamika a seize ans, est la déléguée en chef de son école, excelle dans toutes les matières, notamment en physique, et possède une maturité exceptionnelle pour une jeune fille de son âge. Ses parents sont tous les deux fonctionnaires et vivent une vie tranquille ; ils relèvent de la classe moyenne et de la caste des brahmines, la plus élevée au sein de la hiérarchisation hindoue, qui renvoie à un statut sacerdotal. Anamika est pétrie des normes enserrant les identités produites par son milieu culturel, mais se retrouve aux prises avec ses sentiments transcendés par les hormones, les questionnements métaphysiques et ontologiques, et les premiers émois.

Babyji est un roman d’apprentissage emportant les lectrices au gré de la danse complexe de la découverte, par Anamika, de l’amour, de la sexualité et de la vie

En effet, juste après avoir lu le Kama Sutra en cachette de ses parents, dissimulée dans un cagibi, la nuit, une lampe de poche à la main, Anamika fait la rencontre providentielle d’une mère d’élève potentielle, divorcée, dont la beauté la touche autant que celle du sous-continent indien. Alors, elle donne le nom de sa patrie, Linde, à cette femme qui deviendra sa maîtresse. A peine plus tard, elle croise le chemin de Rani qui lui offre la vision provocatrice de son postérieur alors qu’elle se soulage en plein jour dans un terrain vague. Totalement par hasard, et habitée par une gêne incommensurable, Rani viendra travailler dans la maisonnée d’Anamika en tant que domestique. Elle deviendra peu à peu la maîtresse de sa maîtresse, le secret de leurs nuits partagées verrouillé par la serrure de la chambre de l’adolescente, et la nécessité pour Rani d’habiter chez ses employeurs après avoir quitté son mari abusif et alcoolique et leur habitation commune du bidonville. Puis, Anamika séduira peu à peu Sheela, sa camarade de classe à la peau laiteuse et aux lèvres pleines, qui incarne tous les canons de la beauté indienne.

Babyji est un roman d’apprentissage emportant les lectrices au gré de la danse complexe de la découverte, par Anamika, de l’amour, de la sexualité et de la vie. Le titre renvoie au personnage éponyme, en ce qu’il reprend le surnom pétri de contradictions qui lui est attribué par Rani. En effet, dans l’usage hindi, le suffixe ji renvoie à l’expression obligatoire d’un respect adressé aux personnes plus âgées que soi, ou plus élevées hiérarchiquement. L’histoire d’Anamika dont il est question dans ce livre saisit bien la difficulté identitaire de l’adolescente qui participe encore du monde de l’enfance, mais s’oriente vers les horizons tourmentés d’un âge adulte qui scellera des choix. Le prénom même de la jeune fille, Anamika, signifie en sanskrit celle qui n’avait pas de nom. C’est cela, l’histoire de Babyji, la narration d’un devenir, de la construction d’une identité, personnelle et en porte-à-faux avec le monde dans lequel elle se crée.

Babyji fait davantage que raconter l’éveil amoureux et adolescent d’une jeune femme, puisqu’il met en relation les découvertes d’Anamika avec un contexte social et culturel présenté comme oppressant. En effet, la jeune fille brillante aux cheveux courts et aux lunettes, qui trouve son reflet dans le miroir insoutenable, entretient trois liaisons simultanées avec une adolescente extrêmement féminine, pieuse et conventionnelle, une femme mûre et divorcée, et une femme qui n’est autre que sa domestique et appartient à la caste inférieure. Pour une jeune femme indienne, brahmine de surcroît, les relations sexuelles prémaritales sont absolument et vigoureusement prohibées. Que dire alors de celles-ci lorsqu’elles se pratiquent avec des femmes, portant la prévarication à son paroxysme? Enfin, les femmes dont il est question représentent en outre les interdictions de franchir les compartimentations strictes régissant la culture hindoue qui considère les ordres social et religieux comme allant de pair, et censure tout syncrétisme, perçu comme une subversion à la compartimentation rigide des communautés et comme une pollution irréversible.

Abha DAWESAR
Abha DAWESAR, écrivaine indienne. Paris le 14/05/2008. Photo Paul Delort/ Le Figaro

Alors, ce que raconte Babyji, sous couvert d’adolescence et d’amourettes, c’est surtout la difficulté d’être soi-même lorsque tout ce qui entoure l’être est soumis à un système implacable qui contrôle en permanence les identités préfabriquées qu’il a produites.
Anamika, outre les considérations sociales et religieuses auxquelles la forcent ses conquêtes, ainsi que la contemplation d’une sexualité alternative naissante, est habitée et obsédée par la question du genre. Elle passe son temps à s’habiller en garçon, obligeant son père à batailler pour qu’elle accepte de revêtir les vêtements traditionnellement féminins qu’elle abhorre, afin d’être conforme lors des sorties en société.

Elle s’imagine être un homme chaque fois qu’elle projette sa vie, se voyant en patriarche marié à un harem de femmes…

Elle arbore toujours le parfum de son père, le fameux Old Spice réputé pour sa connotation de virile masculinité. Elle s’imagine être un homme chaque fois qu’elle projette sa vie, se voyant en patriarche marié à un harem de femmes, ostentatoire et immodeste, se représentant en un stéréotype moustachu et misogyne de film hindi traditionnel, qui chasse les jeunes femmes et s’impose à elles, ou se figurant comme Humbert Humbert dans Lolita, en pédophile libidineux avide de nymphettes. Elle remet en question les normes régissant le genre féminin dans le contexte indo-hindou qui pourtant est le sien, et refuse de se marier au moins aussi vigoureusement qu’elle désire faire de longues études, afin d’avoir une carrière émérite et être indépendante, aux plans financiers et identitaires. Ses fréquentations ne sont pas conventionnelles non plus en termes d’amitié puisque ses proches sont des hommes ou des garçons, chose fort peu anodine pour une jeune fille indienne, qui ne peut rester en compagnie uniquement masculine sans que sa réputation s’en voie ternie, et que ceux-ci n’entrent pas forcément dans les critères de la bienséance.

Aux prises avec tous ces questionnements et toutes ces impossibilités, qu’elle transgresse avec allégresse, Anamika rencontre finalement un couple d’Américains, homosexuels et parents d’un bébé aux yeux bleus qui captivent l’attention de la jeune femme, qui semble y lire un océan de possibles et d’ailleurs. Elle demande alors avec autant de prescience que de détermination si le trio vient des Etats-Unis et si là-bas on est libre. Dès lors, Anamika décide que l’Inde lui refusera toujours l’épanouissement de sa singularité identitaire et que, pour être, il lui faut s’extraire de ce qui l’entoure et s’envoler vers d’autres espaces, parcourus par un vent de liberté. Son futur réside dans son émancipation et son émancipation dépend dès lors du futur qu’elle va se choisir.
Drôle et important, Babyji ouvre une porte sur l’intériorité adolescente de la féminité indienne lorsqu’elle est aux prises avec le lesbianisme. Relevant de la littérature à diffusion de masse, abondamment vendu et lu, tant en Occident qu’en Inde, il popularise une héroïne qui brise codes et tabous, qu’ils soient sexuels, sociaux, ou relevant du genre, et invite à la considération de ces problématiques trop peu véhiculées.

Pour aller plus loin

Lolitaji’s lesson (IndiaToday, en anglais)
Babyji sur grand écran…(blog Du Coq à l’âne)
Archives d’émissions (France Inter)


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