Ismat ChughtaiConsidérée comme l’enfant terrible de la littérature ourdoue, nombre des textes de Ismat Chughtai furent bannis en Asie du Sud, en ce que leurs contenus féministes et réformateurs offensèrent les conservateurs et leurs idéologies.

Sa nouvelle la plus illustre, Lihaaf, traduite en anglais sous le titre de The Quilt, la couette (au sens d’édredon), est publiée en 1942 dans le journal littéraire ourdou Adab-i-Latif. Peu de temps après, de nombreuses lettres courroucées sont envoyées à la rédaction du journal, accusant l’histoire de blasphème. Ismat Chughtai et sa nouvelle sont donc convoquées devant la justice de Lahore (actuel Pakistan) en 1946, et doivent répondre aux charges d’obscénité leur étant opposées. Ismat Chughtai choisit de contester le chef d’accusation plutôt que de s’excuser, et elle remporte le procès, dans la mesure où rien dans le texte ne fait de référence explicite à l’homoérotisme ; la nouvelle n’est donc pas obscène…

Lihaaf narre l’histoire de la vie de la Begum Jaan, qui, à l’époque féodale, est mariée à un riche musulman qui la néglige complètement et s’adonne à la réception, l’entretien et l’adoration de jeunes étudiants aux corps bien faits. Reléguée à ses quartiers dans l’immense et ample demeure, Begum Jaan dépérit et perd goût à une vie dont le sens lui échappe. Sa seule passion semble être l’hiver et la manière dont sa couette l’entoure et prend les formes, toujours différentes, de son corps et de ses positions. Les médecins appelés à son chevet sont aussi formels qu’impuissants : Begum Jaan ne souffre d’aucune apparente maladie, mais on suspecte une pourriture agissant derrière les remparts de sa peau. Cependant, tout cela prend fin lorsque Rabbu, sa domestique, entreprend de la masser nuit et jour, appliquant onguents, huiles et mains sur sa peau habitée par une « démangeaison » aussi symbolique qu’euphémisante.

Pour aller plus loin

– le texte en version intégrale traduite en anglais :

L’histoire est racontée en empruntant le point de vue d’une des nièces de Begum Jaan qui est envoyée chez elle par sa mère (la sœur adoptive de Begum Jaan) afin d’y résider pendant le déplacement de celle-ci, et parce qu’elle ne manquerait autrement pas de se disputer avec ses frères. Confinée dans cet univers absolument féminin, la fillette plaint sa tante, pour qui elle a une affection toute particulière, de cette démangeaison qui l’habite en permanence et nécessite qu’elle se fasse toucher partout par Rabbu et ses mains omniprésentes.

La nuit, la jeune fille, qui dort juste à côté du lit de Begum Jaan, est dérangée par des bruits qu’elle attribue à des sources effrayantes diverses, avant de découvrir ce qui se passe sous la fameuse couette, qui lorsqu’elle allume subitement les lumières, s’envole dans les airs, dévoilant une réalité de l’espace homosocial musulman dans toute sa nudité !

Ismat ChughtaiCet ouvrage est intéressant dans un premier temps parce que la manière dont est relatée l’histoire, au travers de la compréhension enfantine de la petite fille, qui a été élevée par une mère conservatrice croyant en la nécessité de séparer fermement les garçons et les filles, et insistant sur les comportements associés et assignés aux deux genres, donne au texte toute sa subtilité. Jamais ne peut-on lire clairement ce que l’on sent ou sait qu’il est en train de se passer entre la maîtresse et sa maîtresse qui est sa domestique. En ce sens, l’ouvrage et sa rhétorique sont aussi ingénieux qu’ils sont délicieux et ils ont recours à de nombreuses images poétiques, polissonnes et surtout, cocasses.

De plus, idéologiquement, cet ouvrage questionne et dénonce la condition féminine à une époque et dans une culture particulières, tout en attribuant à celle-ci une possibilité d’évasion ou de transgression renversant les règles établies. En effet, les femmes recluses dans les quartiers féminins tirent parti des possibilités d’épanouissement que cet espace homosocial implique. Il sous-entend notamment que les femmes disposent d’une sexualité, sujet hautement tabou en Inde, et surtout à cette époque.

L’œuvre a en revanche été critiquée comme homophobe depuis, parce qu’elle présente l’homosexualité de manière circonstancielle, dévoratrice, voire pédophile et incestueuse… Cependant, dans la mesure où elle a été rédigée en 1941 et défendue alors par son autrice devant un tribunal pakistanais, elle reste pionnière dans la narration de voix féminines, et de l’écriture décomplexée, déterminée et téméraire du lesbianisme et de son existence, quelles que soient les motivations attribuées à celui-ci.

Lihaaf est aujourd’hui une des plus grandes références de la littérature lesbienne indienne.


Pour aller plus loin

– le court-métrage de l’adaptation cinématographique de la nouvelle :

– un extrait du ressenti d’Ismat Chughtai entre sa convocation au procès de Lahore en 1946 :
– des critiques de la nouvelle :
– le film Fire, qui semble s’inspirer de l’intrigue :