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Constat

Comme je le disais le mois dernier, selon GLAAD, 84% des Américain.e.s apprennent à connaître une personne transgenre grâce aux médias. Nous n’avons pas de chiffres pour la France, ni pour le reste des personnes LGBT+, mais il reste plutôt sans risque de dire que tout le monde n’a pas, dans son entourage, de personne LGBT+.

Pour palier à cela, et faire en sorte que tout le monde sache que l’on existe et que l’on mérite les mêmes droits et le même respect que n’importe qui d’autre, il y a plusieurs solutions qui ne sont pas mutuellement exclusives (en fait, elles se complètent). On peut descendre dans la rue, faire du bruit et exposer nos revendications politiques. On peut descendre dans la rue, monter sur des chars et faire encore plus de bruit en mettant des jolies couleurs partout une fois par an. On peut vivre sa vie avec la personne qu’on aime, avoir des enfants (ou pas), se marier (ou pas), habiter dans le Marais (ou pas). Mais on peut aussi se rouler des pelles sur grand écran, à la télévision, dans les livres, et y reproduire exactement tout ce qui existe déjà dans la vraie vie.

Quel intérêt me direz-vous ? Est-ce qu’on a vraiment besoin de voir des personnes LGBT+ dans les médias ? Ne sommes-nous pas dans une société super évoluée où tout le monde a les mêmes droits ? Et le mariage alors ?

Evidemment la réponse est : oui c’est super important, et non la société n’est pas aussi évoluée que certain.e.s le pensent. Parce que l’espace médiatique est une sorte de miroir grossissant et déformant des sociétés. L’espace médiatique, composé des fictions que nous regardons mais aussi de l’information diffusée par les médias, crée une sorte d’arène où s’affrontent des opinions différentes, voire contradictoires, mais aussi des représentations de la société, fidèles ou non. Ne pas exister dans cette arène, c’est de l’invisibilisation. De plus, si cet espace médiatique représente seulement les stéréotypes qui circulent dans la société, cela n’arrange pas tellement la situation. Par exemple, maintenant, les lesbiennes existent. lesbians for menMais le plus souvent, pour le plaisir des hommes. Si vous n’êtes pas convaincu.e.s, je vous conseille le super ouvrage photo Lesbians for men qui regroupe 125 ans de photographies de lesbiennes prises seulement pour le plaisir des hommes.

Est-ce si grave de ne pas exister dans la sphère médiatique? Oui et non. Ne pas exister au sein de cette arène peut nous donner un certain sentiment de sûreté. Par exemple, pendant longtemps, les lesbiennes ne faisaient pas vraiment partie de cet espace médiatique. Cela a permis à la communauté lesbienne d’être (un peu) moins touchée par les actes de violence ou le rejet de la société. Cela voulait également dire qu’elles n’existaient tout simplement pas. Pour revendiquer des droits, la communauté LGBT+ a dû passer par une phase de visibilisation qui est encore en cours.

Je m’égare. La représentation – si correctement exécutée – permet de :

1 : montrer qu’on existe (eh oui)

2 : montrer qu’on existe partout (eh oui)

3 : et sous toutes les formes (incroyable : toutes les lesbiennes ne seraient pas blanches et minces)

4 : de toutes les origines et de toutes les religions (pratiquées ou non)

Pour faire tout cela (et bien plus encore) la représentation ne doit pas être stéréotypée

Qu’est-ce qu’un stéréotype ? D’abord une question super passionnante. Selon le Larousse, c’est une « caractérisation symbolique et schématique d’un groupe qui s’appuie sur des attentes et des jugements de routine ».

Dans son article sur les stéréotypes dans le travail de Flaubert¹, Vincent Stohler résume clairement les différentes caractéristiques du stéréotype, en résumant les travaux les plus importants sur le sujet :

« De leurs différentes recherches, il ressort de manière constante que le terme stéréotype désigne au sens large une structure, une association d’éléments qui est susceptible d’affecter tous les niveaux du discours : idées, thèmes, expressions, actions, etc. Mais pour que cette structure puisse être identifiée comme étant une association stéréotypée, elle doit impérativement répondre aux quelques critères suivants :

– Pour assurer sa pérennité, le stéréotype doit être fréquemment répété par le groupe social dans lequel il se définit.

– A force d’être utilisé, le stéréotype s’est figé, l’association de ses termes a acquis une certaine fixité, ce qui lui permet d’être reproduit tel quel (on retrouve ici le sens étymologique des mots cliché, poncif, et stéréotype).

– L’origine du stéréotype n’est pas clairement identifiable, elle est le plus souvent multiple.

– Le stéréotype se donne sous forme de condensé, de schématisation simplificatrice et abstraite qui ne rend que partiellement compte de la complexité de la réalité.

– Le stéréotype s’inscrit dans la mémoire collective d’un groupe social de manière durable »

Pour faire simple, un stéréotype circule dans la société avant de se figer sous une certaine forme pour continuer à circuler. Un stéréotype peu s’appuyer sur une part de vérité mais qui est schématisée. Un stéréotype est efficace parce qu’il est partagé par un grand nombre de personnes et qu’il fonctionne par associations d’images ou de termes.

S’ajoute à cela une autre dynamique : celle du pouvoir

Pour Eric Macé, le stéréotype représente aussi une asymétrie de pouvoir, entre ceux et celles qui ont le pouvoir de nommer et de catégoriser, et les autres. Le stéréotype est alors « l’expression naturalisée d’une asymétrie des rapports de pouvoir. »²

Malgré tout ce que ces définitions laissent présager, des solutions existent (parlez-en à votre médecin). Eric Macé parle par exemple du « contre-stéréotype » qui est tout simplement représenter exactement l’inverse de ce que l’on voit d’habitude. Par exemple, dans beaucoup des séries de Shonda Rhimes, les personnages racisés sont bien intégrés socialement, ils ont des postes prestigieux, de l’argent et du pouvoir (Miranda Bailey et Richard Webber dans Grey’s Anatomy, Annalise Keating dans How To Get Away With Murder, Olivia Pope dans Scandal). Cela va à l’encontre du stéréotype habituel : jeune homme noir, sans boulot qui trempe dans des affaires louches, bref, le thug. Ou la jeune femme noire, qui est seulement la meilleure amie de la protagoniste forcément blanche (et qui du coup ne peut pas être raciste parce que sa BFF est noire ! How wonderful), qui n’a pas de mec, ni d’appartement, ni de boulot, bref on ne sait rien d’elle à part qu’elle nous fait bien rire quand elle est super sassy et qu’elle donne des conseils.

Cependant, cette solution du contre-stéréotype n’est pas sans poser problème : le contre-stéréotype « fait comme si les discriminations n’existaient plus »³. Hors le jeune homme noir qui trempe dans des affaires louches existe, parce que pour lui accéder à un niveau d’étude, un travail et un certain niveau de vie n’est pas chose facile aux USA qui sont loin d’être un pays post-raciste (et vu ce qui s’y passe en ce moment, nous en avons amplement la preuve). Le contre-stéréotype invisibilise les discriminations.

Heureusement il reste une solution

Toujours selon Eric Macé, cette solution c’est l’antistéréotype. Il s’agit d’un personnage saisissant à bras le corps les stéréotypes, en les rendant visibles, en les dénonçant, par « l’humour, l’interpellation directe, ou à travers la complexité des récits fictionnels ». Il ne s’agit alors par de faire comme si les stéréotypes n’existaient pas, au contraire : il s’agit de montrer qu’ils existent, tout en montrant que l’on peut exister en dehors.

L’antistéréotype ne peut être atteint que si un personnage un niveau de complexité nécessaire et suffisant. C’est pour cette raison que l’on trouve plus de stéréotypes, par exemple, dans les comédies que dans les drames. La comédie repose sur l’association d’images ou expressions drôles et mobilise sans cesse les stéréotypes dans une société donnée. De plus, les séries comiques sont le plus souvent sur un format plus court, ce qui ne permet pas d’approfondir les personnages.

Pourtant, les choses sont en train de changer. Pour preuve, la série One Day At A Time, créée par Netflix (coïncidence ? Peut-être pas). Cette série reprend celle du même nom, diffusée de 1975 à 1984. Je ne connais pas la sitcom originale, mais la nouvelle version de Netflix se situe plutôt dans l’antistéréotype. C’est l’histoire d’une famille cubano-américaine monoparentale. La mère, Penelope, est une ancienne militaire travaillant dans un hôpital, qui élève seule (mais avec l’aide de sa mère) deux enfants, un garçon et une fille. Sa fille est super féministe (hell yes) et fait son coming out dans la saison 1.

Dans des dialogues très bien construits au sein d’une série reprenant tous les éléments de la sitcom, les stéréotypes sont déconstruits et maltraités. Ce qui est plutôt jouissif. Par exemple, dans l’épisode 6, Penelope doit acheter une nouvelle voiture. Elle part du principe que tous les mécaniciens sont des hommes, et que si elle y va seule et se fera arnaquée. Elle y va donc avec son voisin en portant un t-shirt de l’armée pour tenter d’avoir la meilleure offre. Elle tombe sur une vendeuse noire qui a servi dans l’armée, ce qui donne lieu à une scène plutôt drôle. Cette sitcom est remplie de ce genre de déconstructions.

Evidemment, il existe de nombreux autres exemples de ce genre !

Pour en revenir au début et conclure

La représentation, c’est bien, la représentation non-stéréotypée, c’est mieux. Mais attention à ne pas verser dans le « tu es une butch, burk, tu es une folle, erf ». Le but de la représentation non-stéréotypée n’est pas d’interdire à quelqu’un de s’identifier à une identité donnée. Il s’agit de montrer qu’il existe de multiples façons d’être LGBT+, et qu’au fond, on fait ce qu’on veut. You do you. Yolo. De cette façon, peut-être qu’un jour les phrases comme « c’est bizarre, tu ne te comportes pas comme les autres gays », « qu’est-ce que ça veut dire transgenre ? » (Celle-là est super soft, je n’avais pas le courage d’écrire des trucs horribles) ou « mais on peut être lesbienne et avoir les cheveux longs ? » n’existeront plus.

¹ STOHLER Vincent, « Du type au stéréotype : analyse des modalités d’insertion des stéréotypes des physiologies dans Bouvard et Pécuchet » http://narratologie.revues.org/1184?lang=it

² MACÉ (Éric) –  « Des « minorités visibles » aux néostéréotypes –  les enjeux des régimes de monstration télévisuelle des différences ethnoraciales » – Journal des anthropologues, 2007, Hors-série Identités nationales d’État. Paragraphe 13

³ Eric Macé, op. cit.

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