Le genre à l’épreuve de la biologie

Thierry Hoquet est spécialiste de l’histoire et de la philosophie de la biologie. A l'occasion de la sortie de son livre "Des sexes innombrables. Le genre à l’épreuve de la biologie", une conférence-débat sur le sujet était organisée le 21 janvier 2017 à la Médiathèque de Bonneuil-sur-Marne.

Temps de lecture : 9 minutes

C’est avec enthousiasme que je m’aventurai à Bonneuil-sur-Marne pour ce café-science organisé par Les sciences des livres et l’Association Science Technologie Société (ASTS), encadré par le conseil départemental du Val-de-Marne. En m’installant, je reçois le prospectus des différentes conférences qui se déroulent en ce mois de janvier 2017, et découvre qu’y figure Un homme à la crèche de Thomas Grillot, ouvrage auquel j’ai participé pour témoigner en tant qu’éducateur de jeunes enfants. Il semblerait alors que dans ce cadre scientifique, une place importante est donnée aux pensées qui s’interrogent intelligemment sur les questions du sexe et du genre. En atteste également le nouveau livre de Thierry Hoquet dont il est question ici : Des sexes innombrables. Le genre à l’épreuve de la biologie.

La remise en cause d’un naturalisme pas si naturel

Thierry Hoquet est professeur de philosophie à l’université Jean-Moulin Lyon 3, spécialiste de l’histoire et de la philosophie de la biologie. Il est l’auteur notamment de Darwin contre Darwin (Seuil, 2009), Cyborg philosophie (Seuil, 2011) et Sexus nullus, ou l’égalité (iXe, 2015). Il a dirigé l’ouvrage collectif, Le Sexe biologique. Anthologie historique et critique, en 3 volumes (Hermann, 2013) et traduit plusieurs essais.

Thierry Hoquet nous interpelle pour repenser le sexe au regard d’une biologie réelle évoquant une diversité sur la question du sexe, tendant à s’éloigner de la thèse naturaliste classique dans laquelle le sexe serait toujours entendu dans le prisme de la reproduction d’une part et d’une binarité sexuelle humaine d’autre part. Ajoutant à cela la tendance naturaliste à rendre compte d’une nature faussée par des opinions sur les rôles à attribuer aux hommes et aux femmes dans la société, ainsi qu’une appropriation abusive de l’argument de nature réduit à une vision simpliste des données biologiques.

La question du genre permet de comprendre à quel point il existe un conditionnement des sexes à être genrés d’une manière construite et enfermée dans une vision binaire et tautologique

Le féminisme joua un rôle essentiel dans la remise en question de la biologie telle qu’elle est souvent enseignée, et continue à jouer ce rôle encore aujourd’hui. Simone de Beauvoir, dans la première partie du deuxième sexe (1949), donne un aperçu de la richesse des modes de reproduction chez les espèces vivantes ainsi que les rôles joués par chacun des protagonistes sexués ou non. Sans avoir encore bien approfondi ma connaissance du féminisme, il me semble que Simone de Beauvoir avait une vision complète dans laquelle le sexe n’était pas encore absorbé par le genre, comme cela a pu être le cas plus tard avec les apports d’auteur-e-s comme Judith Butler.

 

À entendre Thierry Hoquet, je ne ressens à aucun moment une remise en cause du féminisme dans l’avancée sur les questions biologiques, au contraire. On sent plutôt une façon dont le féminisme a redistribué les cartes en attribuant enfin une place à la culture, l’éducation et le social dans l’histoire des rapports entre la femme et l’homme et dans l’histoire même de la biologie. En effet, le féminisme a ouvert la question éducative et la façon dont l’organisation sociale influence aussi le biologique, et non forcément l’inverse. La question du genre permet de comprendre à quel point il existe un conditionnement des sexes à être genrés d’une manière construite et enfermée dans une vision binaire et tautologique : un homme est un homme, une femme est une femme. Ou alors : la femme est la femelle de l’espèce humaine. L’homme est le mâle de l’espèce humaine. Cette idée du naturalisme classique est alors contestée par la fameuse phrase de Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient ». Cette phrase n’a pas une valeur positive ou négative, c’est une constatation. C’est une façon d’évoquer comme la donnée sexuelle construit l’identité, autant dans l’histoire individuelle de chaque personne que dans l’histoire plus générale d’une société ou de l’humanité tout entière. Le féminisme pointe dans le même mouvement de pensée réaliste que cette construction des sexes en rôles déterminés se fait au détriment de la femme que l’homme soumet par une domination répétée et élargie. C’est donc par le combat féministe que les questions fondamentales sur le poids social subi par l’être humain peuvent surgir.

L’alternaturalisme ne nie pas l’idée du genre, c’est-à-dire les contingences sociales et culturelles qui conditionnent les êtres sexués et intersexués. Ce courant tend à rendre compte de la complexité du sexe dans le monde biologique

Un second souffle pour le sexe : l’alternaturalisme

Il a fallu, en quelque sorte, tuer le naturalisme. En tuant le naturalisme, on tue le sexe. Et si je comprends bien le message de Thierry Hoquet, c’est en ayant tué le sexe qu’on peut maintenant lui redonner sa place réelle, sa place non parasitée par des considérations binaires et réductrices. C’est ici qu’est évoqué l’alternaturalisme. Terme que je n’avais jamais encore entendu et qui interpelle d’emblée. Cet alternaturalisme propose de jeter un regard plus juste sur la biologie dans le domaine du sexe. L’alternaturalisme ne nie pas l’idée du genre, c’est-à-dire les contingences sociales et culturelles qui conditionnent les êtres sexués et intersexués. Ce courant tend à rendre compte de la complexité du sexe dans le monde biologique, non seulement comprenant l’étendue des espèces vivantes mais aussi avec une relecture du sexe chez l’être humain. Par exemple, les personnes intersexes sont rapidement considérées comme porteuses d’une anomalie, alors que ces sexuations différentes du schéma binaire mâle/femelle peuvent tout aussi bien être considérées comme faisant partie d’une diversité dans l’espèce humaine et dans la vie biologique. Ici, nous voyons que l’anomalie peut être invoquée dès que la capacité reproductive est mise en cause. Cela s’étend alors à la philosophie et la question d’être humain. Qu’est-ce qu’être humain et comment représenter l’espèce humaine ? Un être intersexué est-il à mettre « à côté » et l’infertilité équivaut-elle à une incomplétude de l’être humain ? Thierry Hoquet nous propose une vraie interrogation. Et si, à la question de savoir combien il existe de sexes, le biologiste ne donne pas nécessairement la réponse hâtive de deux sexes, il dira qu’il existe deux types de gamètes et étendra la question du sexe à l’ensemble des espèces vivantes.

Différences sexuelles n’implique pas hiérarchisation des sexes

Des sexes innombrables. Le genre à l’épreuve de la biologie,
Thierry Hoquet

Seuil, 2016

Le dimorphisme sexuel aussi a été mis en avant pour justifier et induire des comportements dits de femmes et des comportements dits d’hommes. Cette dimorphie réductrice et projective, faite de symboles que la biologie ne dit pourtant pas, amène la dérive d’un argument de complémentarité entre la femme et l’homme qui est en réalité une inégalité. Car si complémentarité ne signifie pas indifférenciation, il est nécessaire de parler d’une différence qui ne renvoie pas à une hiérarchisation des sexes. Thierry Hoquet fait une analogie avec main gauche / main droite. La différence entre les deux mains souvent réduite à main faible / main forte est une vision particulière et réductrice qui nie l’égalité dans la complémentarité. Ce glissement de la différence à l’inégalité et la domination est bien réelle, en attestent les expressions de « sexe faible », ou le fameux « le masculin l’emporte » de notre chère langue française. Quand bien même une femme ne serait pas un homme et un homme ne serait pas une femme, cette différence ne justifie en aucun cas certaines attentes sociales et certaines contraintes vécues selon sa sexuation. C’est ici l’erreur naturaliste d’avoir fait de certains marqueurs sociaux le résultat de ce que nous dicterait la nature. Car la nature est variée, pleine de diversité, avec des modes de reproduction divers et des espèces multi-genre. Il n’est pas si évident de placer l’être humain dans la question du dimorphisme sexuel, et de placer l’être humain dans cette « nature ».

Réinvestir intelligemment la question du sexe biologique : une mission alternaturaliste

L’alternaturalisme propose alors de replacer le sexe au cœur des préoccupations de l’être humain. Avoir mis le sexe de côté pour révéler la dimension sociale, historique et culturelle de l’identité genrée fut nécessaire à la condition des femmes et à la dignité humaine. Par ailleurs, il en résulte qu’en désinvestissant la question du sexe biologique, l’antinaturalisme laisse place libre au naturalisme classique de se saisir de cette question. Ce qui provoque une scission de la pensée et une scission des valeurs. Thierry Hoquet propose alors d’investir la question biologique de l’intérieur, en modifiant les représentations qui y sont habituellement accolées, pour ne plus laisser cette question à une seule idéologie marquée de conservatisme. En quelque sorte, il nous engage à humaniser la biologie. J’oserais demander si nous sommes prêts à accueillir un « sexe humain ».

128544_couverture_Hres_0En guise de conclusion, je dirais simplement que j’ai acheté le livre sans hésiter à la fin de cette conférence-débat. J’étais heureux d’avoir du trajet en transport en commun pour me plonger de suite dans une écriture claire, précise et au style fin et respectueux du lecteur. Le livre évite l’écueil de certains ouvrages scientifiques dont l’écriture laisse à désirer. La dimension philosophique permet de dévoiler l’ampleur de l’entreprise intellectuelle et scientifique engagée ici, en conservant un ancrage de réalité et d’actualité.

Cette conférence fut l’occasion non seulement d’aller à la rencontre d’une pensée, mais aussi à la découverte d’une personne à l’esprit complexe et bienveillant. Thierry Hoquet est passionné et passionnant. J’en suis maintenant à la découverte d’une écriture que je recommande vivement.

http://www.seuil.com/ouvrage/des-sexes-innombrables-thierry-hoquet/978202128544
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Laurent Hili
Éducateur de Jeunes Enfants et poète. Je porte grand intérêt aux questions éducatives, me passionne pour la vie où le verbe n'est pas observé et voue une adoration à la saveur du thé, les heures où je ne bois pas d'alcool.

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2 commentaires sur "Le genre à l’épreuve de la biologie"

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Harley Qu33r
Invité
Harley Qu33r

Bonjour, merci beaucoup pour l’article, c’est très intéressant, je vais essayer de me procurer ce bouquin 🙂
Je viens de découvrir Genres, c’est vraiment super comme initiative, j’ai beaucoup de lecture captivante à rattraper grâce à vous.
Bref, merci 🙂

Olivier Guérin
Admin

Bonjour Harley Q33r, heureux que vous découvriez Genres, et très bonne lecture !

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