Le monde selon Jean. Entre chien et loup – Episode 7

Le choix de Yann

Yann surgit des cuisines avec plusieurs plats en équilibre sur ses bras, comme un vrai pro. Il se dirige prestement vars la tablée à qui ces mets dressés avec le plus grand soin par le cuisinier sont destinés. Un sourire forcé sur les lèvres, il dépose les assiettes devant les convives bruyants qui accueillent ces plats avec des commentaires épicés. Ils  sont une dizaine, garçons et filles, jeunes et cools, avec cette innocence naturelle exaspérante de ceux qui sont beaux mais ne le font pas exprès. Ils s’interpellent dans un anglais Amazonialapproximatif et coloré d’accents divers. Qui sont ils ? Des gens de la mode, certainement, pense Yann avec effroi. Pourtant, ll doit faire bonne figure devant ce catalogue vivant pour une marque de sportwear américaine. Il a envie de hurler. Il sourit tel un automate, et distille quelques bribes de son vocabulaire anglais très limité. Il s’attire les sourires et l’attention des filles qui lui font les yeux doux, renforçant sa gêne.

Il fait volte face et retourne vers la cuisine pour cacher le rouge qui envahit ses joues… Mélange de colère et de honte.

Mais il revient chargé de plats fumants dont il se déleste avec un peu de nervosité devant les convives affamés, qui s’abreuvent de coca, en guise d’apéritif !

Le quadra qui préside la bande, un cow-boy bronzé et très soigné, qui arbore une tenue faussement négligée, détaille Yann des pieds à la tête, en toute impunité. Ce dernier se croit renvoyé à sa condition de comédien et aux castings odieux ; il ne peut refréner un geste de colère et l’envie de lui demander si l’homme veut sa photo !

Sans se départir de son regard insistant, l’homme explique en toute simplicité qu’il est scout pour une agence de mannequins et que Yann l’intéresse. A ces mots, les garçons et les filles se tournent vers Yann et le détaillent avec curiosité et approbation.

Celui-ci se sent traqué comme une bête sauvage. Ils se moquent tous de lui ? Jamais il ne s’est senti aussi ridicule.

Yann réalisera alors l’angoissante opportunité qui se présente à lui. Ira-t-il tenter sa chance et reniera-t-il son intégrité pour entrer dans le monde de la futilité et de l’argent facile ?

Il a accepté de faire le service dans ce restau branché des Halles, parce qu’il s’est mis au défi d’offrir à Hugues une très belle montre ancienne, qu’ils ont repérée lors d’une virée dans le Marais. Ce quartier en pleine rénovation (dont certaines ruelles insalubres témoignent du Paris ouvrier et populaire) est truffé d’artisans qui tiennent des échoppes rudimentaires d’un autre siècle. Hugues était en extase devant cette montre au cadran carré, sobre, agrémenté d’un bracelet en cuir craquelé et terni par le temps. Le remontoir semblait supplier les garçons de parcourir le cours des années et de fuir cette époque insipide… Enfin c’est ce qu’Hugues a imaginé en un instant.

Yann, dont les économies sont réduites à peau de chagrin, s’est juré de revenir pour acquérir cette montre et faire une belle surprise à ce garçon qui partage sa vie depuis peu de temps.

Alors cet extra que lui a proposé un de ses collègues de chez Bofinger tombait à pic, et le voilà en charge de cette tablée très agitée, dont les conversations (pour ce qu’il en perçoit, en prêtant l’oreille) ne sont pas de nature à bouleverser l’équilibre du monde !

Alors comment interpréter cette invitation à venir se présenter dans une agence… quand il sera prêt (car son interlocuteur a bien compris que sa proposition l’a désorienté et déstabilisé). Donc, il lui a remis une carte de visite que Yann s’est empressé de ranger dans la poche arrière de son jean, comme si cette invitation, qu’il juge totalement saugrenue, était la dernière de ses préoccupations.

Quand l’équipée partira vers 1h du matin, Yann réalisera alors l’angoissante opportunité qui se présente à lui. Ira-t-il tenter sa chance et reniera-t-il son intégrité pour entrer dans le monde de la futilité et de l’argent facile ? Ou poursuivra-t-il sa route en acceptant la servitude d’un travail difficile mais honnête, en continuant de rêver à remonter sur scène ? Et s’il y avait un choix moins radical à faire ? Il n’est pas forcement question de vendre son âme au Diable ?

Jean

jean le bitouxGérard, rencontré à la fin du défilé du 1er mai, me mit en contact avec Jean, un brillant intellectuel, et je fus projeté en un instant dans une autre dimension, celle de l’intelligence.

J’accompagnai donc Gérard pour assister à une réunion informelle au domicile de Jean, où nous nous joignîmes à une dizaine de garçons. Je repérai Jean très rapidement, car chacun ici l’observait avec respect et admiration.

L’allure passe-partout de Jean ne retenait pas l’attention tout d’abord (il ne portait pas les stigmates de sa grande intelligence sur son front, même s’il émanait de lui une enfance entourée de livres, doublée d’une acuité aux grands défis du monde), mais la force de son discours, de ses arguments, son enthousiasme communicatif fédéraient autour de lui certains des plus grands esprits de l’époque.

Le personnage m’intimida tout d’abord et je redoutais de devoir discuter avec lui et de me confronter à sa supériorité intellectuelle, moi le petit étudiant naïf… Mais je me trompais lourdement, car au-delà de toute attente et sans que je comprenne pourquoi, il m’adopta très rapidement, sans aucune mise à l’épreuve…

Il avait une trentaine d’années aujourd’hui, mais il avait déjà mené plusieurs vies. Journaliste à Libération, trotskiste, il avait vécu mai 68 avec frénésie, puis participé à la création d’un groupe pionnier et radical qui deviendra le Front Homosexuel d’Actions Révolutionnaires. Il se réunissait aux Beaux Arts et partageait les coups de gueule légendaires du MLF. Ces deux entités devaient rapidement se scinder par manque de cohésion et de cohérence, mais FHAR-1971surtout parce que les garçons du FHAR squattaient les toilettes et les avaient transformées en baisodrome. La révolution se faisait aussi dans leurs caleçons et les filles, après avoir fait preuve d’une grande patience, devinrent hystériques, et les virèrent sur le champ !

Autre fait d’armes, et non des moindres, il s’était présenté aux législatives à Paris, dans une liste homosexuelle, avec Guy Hocquenghem et sa gueule d’ange vénitien.

Aujourd’hui, il avait l’ambition de créer un titre de presse homosexuelle (il était convaincu de son impérieuse nécessité et en persuadait méthodiquement les autres), et rameutait toutes les bonnes volontés et les meilleures idées pour porter ce projet téméraire.

Un groupe de fidèles se réunissait régulièrement dans l’appartement de Jean, niché au cœur du XIème arrondissement, plusieurs pièces en enfilades où s’empilaient les livres, quelques aquarelles et de rares meubles fonctionnels mais de valeur.

J’intégrais avec fierté et conviction cette petite équipe de journalistes et de militants.

Tout d’abord spectateur attentif, je prenais peu à peu mes marques et devins la mascotte des réunions (j’étais le plus jeune, sans expérience professionnelle et le dernier arrivé) pour mon plus grand plaisir.

Prendre la parole en public sans rougir, dépasser le trac qui me saisissait et émettre une idée intéressante, j’appris à le faire, porté par la ferveur des autres.

Ces réunions informelles se terminaient tard dans la nuit, et je regagnais à pied mon nouveau nid sous les toits, du côté de la Bastille toute proche.

Un matin pas comme les autres

Yann s’est endormi tout habillé. Il se réveille en douceur, seul, parce qu’un rayon de soleil audacieux chatouille son nez. Il éternue.

Il s’étire, baille puis se lève. Il défroisse son pantalon et sa chemise. Il va pisser dans les chiottes sur le palier.

à cette heure avancée de la matinée, il a pris la décision d’aller se présenter à l’agence de mannequins, pour tenter sa chance. Il n’a pas grand chose à perdre après tout.

De retour dans la petite chambre, il se passe de l’eau sur le visage, qu’il scrute dans la petite glace de poche suspendue près de l’évier. Il observe un visage aux traits réguliers, éclairés par des yeux lumineux et des lèvres roses et épaisses, que d’autres ont qualifié de sensuelles. Il peigne ses cheveux indisciplinés et s’amuse à faire des moues comiques et caricaturales, de celles qu’on exige des mannequins.

Il est grand, mince, souple… de là à faire la couverture des magazines…

Mais à cette heure avancée de la matinée, il a pris la décision d’aller se présenter à l’agence de mannequins, pour tenter sa chance. Il n’a pas grand chose à perdre. Le tout est de ne rien attendre de cette sélection  et d’être cool… Il imagine en souriant les sarcasmes d’Hugues, qui n’aurait pas manquer de fustiger ce retournement de situation, mais il est rentré tard et parti tôt pour l’IUT… Tant pis pour lui. Il ne sait pas ce qu’il perd.

Yann fait une toilette de chat devant l’évier, enfile un jean 501 d’Hugues, une chemise de grand-père, ses vieilles baskets et passe sa veste en velours fétiche.

Il se sent séduisant, prêt à se « vendre », même si le terme l’afflige, car il est tout sauf une pute, on l’aura compris.

Il déchire avant de sortir une page quadrillée du bloc Rhodia dont ils se servent mutuellement pour se tenir au courant de leurs activités quotidiennes. Il griffonne de son écriture minuscule :

Mon Hugues, tu vas rire, j’ai rendez-vous dans une agence de mannequins ! Oui tu as bien lu… Là (11h45), je pars et te raconterai ce soir… Je bosse pas. On va au restau si t’es libre ? Je t’embrasse.

A suivre…

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Hugues Demeusy

Grenoblois d’origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu’à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m’adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l’écriture, la mer…. J’ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !