Ethnologue de formation, traductrice de profession et autrice de confession, Ananda Devi est confrontée très rapidement à l’emploi de différentes langues : au cours de sa scolarité l’anglais et le français, qu’elle retiendra comme langue d’expression littéraire, le créole parlé sur l’île, mais aussi l’hindi et le telugu, langues de ses parents et ancêtres indiens. La société mauricienne est une société plurielle aux catégorisations complexes, et cette difficile multiplicité se retrouve dans les questionnements identitaires parsemant l’œuvre d’Ananda Devi.

Dès l’âge de quinze ans, elle est récompensée de son talent en gagnant le concours d’écriture ORTF de Radio France

Dès l’âge de quinze ans, elle est récompensée de son talent en gagnant le concours d’écriture ORTF de Radio France, ouvrant la voie aux nombreux prix ultérieurs dont elle se verra récompensée.

Après avoir vécu quelques temps au Congo-Brazzaville, l’écrivaine polymorphe qui a écrit romans, nouvelles et recueils poétiques s’installe en Suisse, où elle vit depuis.
Indian Tango est le premier roman qu’Ananda Devi situe en Inde. Paru en 2007, il propose la rencontre de Subhadra avec une écrivaine mauricienne.

Subhadra est une femme au foyer de 52 ans. Brahmine et appartenant à la classe moyenne, elle est mariée, mère d’enfants adultes, et ne présente pas de caractéristique particulière. Physiquement, elle a les courbes vieillissantes d’un corps qui a banalement vécu, et intérieurement, elle est rassurée par la routine domestique des gestes quotidiens, qu’elle perçoit pourtant également comme une forme d’incarcération.

La romancière mauricienne est mystérieuse et le roman ne nous dit que très peu d’elle, si ce n’est que c’est la première fois qu’elle vient en Inde, qu’elle essaie de se reconnecter à une forme d’indianité dans sa féminité, et qu’elle est à la recherche d’une muse car l’inspiration semble l’avoir quittée.

Dès lors, le texte d’Ananda Devi nous emporte dans un tango à l’indienne intense, faisant s’entrechoquer intimement deux univers oxymoriques, au moyen de l’acte fondateur de l’agenouillement, cet acte sexuel et lesbien, qui vient secouer toutes les normes liées au genre, à la culture et à l’identité.

Ce récit alterne les chapitres attribués à Subhadra et à la romancière énigmatique, nous proposant la danse rythmée de leurs perceptions de l’acte qui a uni deux inconnues et des répercussions qu’il va avoir sur leurs vies et sur leurs êtres. Indian Tango, c’est l’histoire de l’union surprenante de deux entités peu prédisposées à l’être, comme l’indique le titre. C’est aussi l’histoire de l’accès à la vérité de soi et à l’égalité au moyen de cette union érotique émancipatrice.

A l’issue du livre, Subhadra se rendra compte de la différence qui existe entre l’agenouillement qui connote une attitude d’obédience, de servitude et de soumission, et celui qui projette l’histoire d’un don de soi, d’une dévotion et d’un rapport bienveillant, égalitaire et libérateur entre les êtres.

Dans ce roman, la féminité indienne est démystifiée, mais le sont également les rapports entre le masculin et le féminin

Dans ce roman, la féminité indienne est démystifiée, mais le sont également les rapports entre le masculin et le féminin, dans la mesure où ils semblent être davantage préjudiciables aux identités qu’ils impliquent. Le personnage de Subhadra se délivrera alors de ses chaines, malgré toutes les forces qui s’exercent sur elle, et empruntera un chemin, personnel, d’expression de soi. Dans une conclusion légèrement onirique et au symbolisme fort, elle résiste et se détache de tout ce qui constituait son identité précédente, avant de se lancer dans une expérience existentielle et ontologique de sa personne. Ce n’est pas un hasard si son amante la surnomme Bimala car, comme la Bimala du film de S. Ray, fondé sur le roman de R. Tagore, Subhadra va devoir franchir les limites qui circonscrivent son être et faire exploser les carcans qui la contiennent, afin de pouvoir atteindre son identité véritable. Comme elle, engoncée dans les habitudes et dans la norme de son indianité empesée, elle va devoir transgresser pour se libérer.

Ananda Devi joue avec son lecteur dans ce roman, tout d’abord parce qu’il est peu aisé de comprendre que l’acte sexuel initial implique deux femmes, dans la mesure où elle efface avec habileté, et pendant de nombreuses pages, les marques de personnes. De plus, la fiction enjôleuse frôle la réalité à de nombreuses reprises, puisque l’autrice fait référence à ses propres personnages dans la narration attribuée à la romancière, dont on ne sait rien si ce n’est qu’elle partage la même origine et la même profession qu’Ananda Devi… A la fin du roman, la narration brouille encore davantage les pistes, puisqu’une autre mise en abîme intervient, renvoyant cette fois à un moine, ayant péri dans une grotte du fait de son obsession à créer des corps de femmes, de les représenter au plus proche de leur vérité. Ce moine artiste est l’homonyme de l’autrice, puisqu’il s’appelle lui aussi Ananda.

Ainsi, ce roman incroyablement subtil entraîne le lecteur à la recherche de la féminité indienne, prenant le sari qu’il déroule impassiblement comme fil d’Ariane, afin de proposer une version différente, alternative, de la femme indienne mise à nue. De plus, il offre un questionnement sur l’importance de la représentation des oubliées de l’Histoire, en proposant une histoire qui écrit leurs existences, leurs voix et leurs possibilités transformatrices.

Pour aller plus loin :
http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-18479486.html
https://coma.revues.org/656
http://www.ina.fr/video/3447412001
http://www.indereunion.net/actu/ananda/tango.htm


Retrouvez l’actualité du Salon du Livre Lesbien sur la page FB officielle du salon.

Vous souhaitez proposer une performance, un atelier ou une animation lors du prochain Salon du Livre Lesbien ou d’une soirée organisée dans le cadre du SLL ? Envoyez vos propositions à l’adresse : salonlivrelesbien@centrelgbtparis.org

PARTAGER
Lise Desceul

Doctorante en littérature comparée, professeure, indianiste, féministe, militante. J’interroge la dimension politique de la fiction dans mes travaux de recherche et place l’identité au cœur de mon travail, afin de donner à entendre les voix des silencés de l’Histoire et des histoires.