Yann est au top ! Entre chien et loup – Episode 8

 

Yann est au top !

Il dégringole l’escalier, traverse la cour, tire la lourde porte et jaillit dans la rue étroite. Il reprend son souffle en marchant, Tout à sa joie de se laisser porter par cette expérience totalement inédite, il sifflote, le nez au vent. Il se sent bien, vraiment bien.

Puis il se jette littéralement dans les escaliers du métro. Il traverse les couloirs au pas de course, esquisse quelques entrechats, qui ne passent pas inaperçus : un bande de loubards le traitent de pédé ! Il leur envoie son plus beau sourire et leur adresse un baiser au risque de provoquer une émeute.

Sûr que les usagers du métro le prennent pour un fou, puisqu’il est joyeux dans cet environnement sinistre, mais vraiment, il s’en fout. Il grimpe les marches quatre à quatre pour arriver sur le quai. Une rame entre dans la station, provoquant un frémissement perceptible chez les usagers qui ostensiblement, se parquent devant les portes pour empêcher la sortie de leurs congénères qui aussitôt râlent.

L’avantage d’être perçu comme original, c’est que la foule ne se presse pas autour de vous, aussi, il est pratiquement seul devant les portes qui s’ouvrent juste devant lui. Mais, il y a entre le quai et le wagon un espace pas si étroit que ça, où il serait aisé de se coincer le pied. Alors, Yann prend son élan et saute à pieds joints au-dessus du gouffre. Sain et sauf, il débarque dans le métro et salut la foule en délire qui l’acclame.

L’allégresse, la folie, mais pas la mégalomanie ! Bien sûr, cet épisode s’est passé dans le cortex de Yann et rassurons-nous, il est entré sagement dans le métro, s’est assis sur un strapontin, a croisé ses longues jambes pendant que les wagons pénètrent un a un sous le tunnel.

Il déplie sa grande carcasse à Châtelet et descend, toujours aussi enjoué. Après avoir traversé un nouveau couloir, où il doit slalomer pour éviter les touristes qui cherchent leur chemin, il prend l’escalier mécanique et débouche sur la petite place Sainte-Opportune, à la frontière des Halles.

Un peu paumé, il consulte un plan et découvre enfin la rue de la Reynie, coincée entre le boulevard Sébastopol et la rue Quincampoix… En quelques enjambées, il est devant l’adresse indiquée sur la carte de visite. La plaque dorée Paris Models confirme qu’il est pile au bon endroit…

Il hésite un peu, Il aperçoit au bout de la rue le Monstre de verre et de métal traversé sur toute sa façade par un escalator enfermé dans une coque de verre, comme une veine transportant le sang vivant des spectateurs en quête de culture et de savoir… Yann se jure de visiter très vite le Centre Pompidou, inauguré il y a tout juste un an, avec Hugues. Mais pour l’instant, c’est à lui de prouver qu’il peut retenir l’attention grâce à son physique hors du commun ! Et c’est une autre histoire

Il sonne à l’interphone de l’agence. La porte s’ouvre. Il pénètre dans le hall et monte au deuxième étage.
Il débouche devant une paroi en verre. Il est dans une pièce immense éclairée par une nuée de spots. Partout des photos des mannequins de l’agence et comme si ça ne suffisait pas, un pan de murs est occupé par des présentoirs où sont alignés des photos et encore des photos.

Yann a le sentiment un instant d’être dans un cauchemar. Des jeunes filles papotent sur une canapé en cuir, et des énergumènes hystériques s’agitent et hurlent autour d’une table ronde en jonglant avec des téléphones… Personne n’a remarqué sa présence et il se sent perdu en pleine jungle.

Il s’apprête à tourner les talons, quand une porte s’ouvre brusquement et apparaît l’homme qui l’a abordé hier au restaurant, vêtu de noir des pieds à la tête, une pile de magazine sous le bras.

Sous les spotlights

Tout à été tellement vite ! Contre toute attente, Yann a été engagé par l’agence. Les tests photos ont confirmé sa photogénie.

Il s’est battu comme un beau diable pour qu’on ne lui coupe pas sa tignasse bouclée. Marilyne a donc décidé d’enduire ses cheveux avec de la gomina et les a attachés en catogan…

Ronald, le scout de l’agence (il a expliqué à Yann qu’il traversait le monde pour chercher des gueules nouvelles, alors qu’il suffit parfois de dîner dans son restaurant préféré pour dénicher une perle… a t’il affirmé en posant sa main sur l’épaule du jeune homme), est un manager efficace, pressé mais chaleureux et attentif.

Yann totalement étranger dans cette nouvelle vie en avait bien besoin. Ronald a demandé à Maryline, une jeune femme douce, très brune, un peu boulotte, de veiller sur les premiers pas du jeune mannequin.

Patiemment, elle a corrigé la gaucherie de Yann, son manque de confiance. Elle l’a rassuré, encouragé, et tant bien que mal, les photos ont été réalisées, dans une ambiance surchauffée.

Il s’est battu comme un beau diable pour qu’on ne lui coupe pas sa tignasse bouclée. Marilyne a donc décidé d’enduire ses cheveux avec de la gomina et les a attachés en catogan…

Yann a été maquillé, coiffé, habillé, déshabillé, rhabillé, de pied en cap, puis un jeune photographe anglais lui a suggéré de prendre des poses souvent très artificielles, à la limite du ridicule.

Il ne s’est pas reconnu sur les polaroids, mais l’équipe était satisfaite du résultat et a manifesté son enthousiasme excessif comme seul le milieu de la mode sait le faire.  Alors…

Au sortir de cette première séance photo, Yann était épuisé, vidé, comme si on lui avait volé son âme.

Il s’est laissé entraîner dans un bar au coin de la rue, comme un zombie. Devant deux thés fumants, Marylin lui a remonté le moral et ils ont fait connaissance tout doucement. Peu à peu, Yann a récupéré sa belle énergie et sa confiance légendaire en l’être humain.

Première alerte

Quand j’ai entendu le cliquetis tant espéré de la clé dans la serrure, je me suis précipité vers la porte et l’ai ouverte en grand. Nous nous sommes enlacés à nous étouffer, comme si nous nous retrouvions après une absence de plusieurs mois !

Puis je me suis écarté de lui pour le dévisager Il y avait encore des traces de fond de teint sur son doux visage.

J’ai exigé comme un gamin qu’il me raconte tout sur le champs, sans même avoir fermé la porte. J’ai fait mine d’être fâché et l’ai menacé de lui donner une fessée… Yann est entré dans sa chambre, a alors rempli un verre d’eau à l’évier puis l’a bu d’un trait. Il s’est ensuite assis calmement. Mon impatience était à son comble. J’ai allumé une cigarette frénétiquement.

Alors de sa voix profonde, Yann m’a raconté la rencontre au restaurant et sa décision un peu folle de se présenter à l’agence, où on l’a sélectionné. Il baissa ensuite les yeux comme un enfant pris en faute, attendant sans aucun doute une remontrance de ma part.

Incrédule et excité, contre toute attente, je l’assaillais de questions car je voulais tout savoir sur ce qu’il s’était passé, seconde après seconde.

Je n’avais jamais confessé à Yann mon irrésistible attraction pour le milieu de la mode, qui illumina une partie de mon adolescence (je voulais à l’époque devenir styliste), craignant bêtement son jugement.

Jamais je n’aurais imaginé que ce serait lui qui m’y ramènerait. L’idée de partager la vie d’un mannequin n’était pas pour me déplaire, loin de là.  Yann a décidément l’art et la manière de me surprendre, de m’enchanter et de rendre ma vie plus belle.

L’extase me creusant l’appétit, je rappelai à Yann son invitation à dîner dehors. Nous sommes rarement libres en même temps, ne perdons pas de temps.

Combien j’ai paniqué en constatant que Yann n’était plus là, à mes côtés. Mon cœur battait alors fort dans ma poitrine, j’étais bien vivant.

Nous voilà donc dans la rue à la tombée du jour, «  ». Nous marchons d’un bon pas, sans but précis, si ce n’est de passer un super moment ensemble, tous les deux. Il fait doux en ce début d’automne. Nos longues jambes nous entraînent vite et nous peinons à marcher côte à côte, car nos yeux sont attirés par des vitrines, des façades ; l’un s’arrête pendant que l’autre continue à avancer et à parler dans le vide, avant de se rendre compte de l’absence intolérable de l’autre, de stopper net puis de revenir en arrière pour rejoindre l’aimé. Combien j’ai paniqué en constatant que Yann n’était plus là, à mes côtés. Mon cœur battait alors fort dans ma poitrine, j’étais bien vivant.

Nous longeons les grilles de la place des Vosges, bifurquons sous les arcades et sommes happés par les galeries dont nous commentons avec emphase les œuvres exposées.

Nous voici maintenant dans le Marais où les façades sombres et majestueuses nous impressionnent encore et encore.

HeliumRepus et ivre de marche et de contemplation urbaine, nous nous arrêtons à mon signal devant la façade de l’Hélium, un nouveau coffee-shop branché dont les ballons de couleurs vives ornent la vitrine. Je convaincs Yann de rentrer, lui étant peu enclin à sacrifier à la mode et à des prix souvent prohibitifs pour une nourriture conceptuelle, souvent étrange.

Le lieu assez étroit est encore peu fréquenté et nous nous installons dans un coin à l’écart. Nous regardons autour de nous : le décor est comme on pouvait s’y attendre minimaliste, avec des dominantes de couleurs grises, alliant métal froid à des objets kitsch et un fond musical exotique.

Nous commandons deux jus de tomates à la grande black très délurée qui s’occupe de notre table, puis deux hamburgers en direct car les prix affichés nous font frémir d’effroi.

Mal assis sur des sièges en métal et plastique tout sauf confortables (l’ergonomie n’est pas une valeur des ), je profite de ce trop rare moment d’intimité avec Yann, pour lui raconter avec une grande exaltation mes quelques réunions chez Jean.

De nouveaux journalistes nous rejoignent et vont associer leurs plumes à ce qui sera le grand magazine homosexuel vendu en kiosque dans toute la France.

foucaultHier soir, était invité un grand intellectuel dont les avis font référence dans tous les domaines. D’apparence austère, il portait un perfecto de rocker qui tranchait avec son crane totalement chauve. Ses lunettes de vue en métal, derrière lesquelles ses petits yeux pétillant d’intelligence, conférant une autorité indéniable à ce personnage exceptionnel, qui nous éclaira de ses paroles tranchées mais toujours visionnaires.

Même si mon rôle dans cette belle aventure est pour l’instant assez flou, puisqu’on exige de moi un regard extérieur et critique (ça, je sais faire), je savoure à chaque instant ma chance de participer à un moment historique et ouvre grands mes oreilles et mes yeux, pour ne rien perdre de chacun de ses moments précieux. J’inspire profondément l’air vicié de notre pièce de réunion, persuadé qu’il est chargé, outre de la fumée opaque de nos cigarettes, des phéromones de premier choix, produites par de grands génies en action !

Yann m’écoute attentivement, presque religieusement et hoche la tête, heureux de cette communion intellectuelle qui m’apporte tant. Il en oublie de piocher dans les légumes colorés qui composent joliment son assiette.

Après les deux cafés qui clôturent notre dîner, Yann règle l’addition et nous quittons le restaurant qui ne nous laissera pas un souvenir inoubliable.

Nous remontons la rue Michel Leconte, en empruntant un trottoir très étroit, qui nous oblige à crapahuter à la queue leu leu. Yann est l’éclaireur. Sa grande silhouette élancée bien dessinée constitue un horizon que je plébiscite pleinement ! J’ai choisi un rempart solide contre la cruauté du monde.

Mais je le rejoins pour le taquiner et saute sur son dos, afin qu’il me porte comme un enfant. Il s’exécute et nous cheminons vers la rue Beaubourg. Nous nous arrêtons le temps d’être subjugués par les tuyaux colorés du Centre Pompidou.

Nous partageons une grande admiration pour ce que jugeons être un pur joyau de la modernité et nous fustigeons ceux qui rejettent avec véhémence ce chef d’œuvre contemporain.

Nous traversons la rue les yeux aimantés par l’édifice culturel, quand une moto de grosse cylindrée se jette sur nous, nous coupant brutalement la route. La moto ralentit un instant, et le conducteur cagoulé balance un coup de pied violent et atteint Yann au genou.

Mon cœur bat à tout rompre et je saisis Yann par les épaules avant que ce dernier ne s’effondre sur la chaussée.

Des larmes coulent sur mes joues? J’implore les passants attroupés qui nous regardent sans intervenir.

Le motard s’est enfui par la rue Beaubourg depuis longtemps.

A suivre…

PARTAGER
Hugues Demeusy

Grenoblois d’origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu’à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m’adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l’écriture, la mer…. J’ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !