Et au cinéma alors ?

Cependant, cette victoire ne doit pas masquer un fait incontestable : le cinéma est en retard pour ce qui est de la représentation de personnages . Ou plutôt, Hollywood est en retard. Comme pour les , depuis 4 ans GLAAD regarde les films produits par les plus grands studios et par leurs filiales qui s’occupent plutôt des films étrangers et indépendants. Les résultats sont plutôt sans appel, et tranchent nettement avec les résultats enregistrés pour les .

Sur les 126 films analysés en tout et sortis en 2015, 17,5% contenaient des personnages identifiés comme LGBT (très proche des résultats de 2014).

Voici le détail des chiffres, (le rapport entier est disponible ici) :

Studios Nombre de films sortis en 2015 Nombre de films qui contiennent une apparition d’un ou plusieurs personnages LGBT Résultat en pourcentage Nombre de films qui passent le test de Vito Russo
20th Century Fox 17 2 12% 1
Lionsgate Entertainment 24 8 33% 3
Paramount Pictures 12 0 0 0
Sony Columbia Pictures 16 3 19% 1
Universal Pictures

 

21 4 19% 2
The Walt Disney Studios

 

11 0 0 0
Warner Brothers 25 5 20% 1

 

Filiale de studio Nombre de films sortis en 2015 Nombre de films qui contiennent une apparition d’un ou plusieurs personnages LGBT Résultat en pourcentage Nombre de films qui passent le test de Vito Russo
Focus Features 10 3 30% 0
Fox Searchlight 8 0 0 0
Roadside Attractions 10 2 20% 0
Sony Pictures Classics 18 5 28% 0

 

Analysons tout ça :

77% des personnages LGBT représentés sont des hommes gays (23% de lesbiennes, 9% de bi.e.s, 5% de personnages transgenres). En fait, 77% des personnages LGBT représentés sont des hommes. Dans tout ça, 72,3% sont blancs et blanches (pour comparer avec les chiffres des séries, l’article est ici). Il y a en 2015 une inversion par rapport à 2014 : en 2014, 30% des personnages LGBT représentés étaient bi.e.s et 10% étaient des lesbiennes. Quand le progrès des personnages lesbiens se fait aux dépends des personnages bi.e.s, je ne suis pas sûre que l’on puisse dire youpi.

Parmi les studios, certains s’en sortent mieux que d’autres, mais aussi parce qu’ils sortent plus de films sur l’année. Parmi les mauvais élèves : Paramount et Disney.

Etant donné les résultats plutôt encourageants pour les séries, GLAAD lance un avertissement sur ce classement de 2015 : le prochain ne sera pas aussi sympathique. GLAAD a décidé de remplacer la notation en « good, adequate, failing » à une notation sur une échelle de 1 à 5. L’argument utilisé est intéressant : si la y arrive, pourquoi pas le cinéma ? En plus, GLAAD joue sur la peur d’Hollywood de se faire dépasser par la en devenant une industrie obsolère.

 

Au-delà des chiffres

Ce chiffre de 17,5% peut paraître assez encourageant (à la télévision, on est à 4,8%). Pas vraiment, puisque ce taux prend en compte les personnages LGBT qui ne sont dans le film que pour faire rire ou véhiculer des stéréotypes (et puis la télévision compte beaucoup plus de personnages qu’au cinéma).

Si l’on prend par exemple les 5% de personnages transgenre, qui paraissent être un pourcentage élevé, cela recouvre une réalité bien moins réjouissante : il s’agit en fait d’un seul personnage utilisé comme ressort comique dans le film Hot Pursuit (avec Sofia Vergara et Reese Witherspoon). Le personnage de l’une des deux policières (incarné par Witherspoon) est représenté jeune à l’arrière de la voiture de police de son père qui arrête une femme très belle. Lorsque la petite fille lui fait un compliment, la femme répond merci avec une voix d’homme. La petite fille se tourne alors vers la fenêtre, visiblement choquée et mal à l’aise, ce qui est en fait un ressort comique malheureusement souvent utilisé.

C’est pour cette raison que dans cette analyse, les chiffres de GLAAD ne suffisent pas : chaque film fait l’objet d’une petite fiche avec une description du personnage représenté. Ici, le quantitatif ne peut pas se passer du qualitatif.

 

Vito Russo

C’est aussi pour cela que GLAAD a mis en place le test Vito Russo (du nom du co-fondateur de GLAAD, journaliste qui a écrit le livre célèbre The Celluloid Closet sur le rapport d’Hollywood à la sexualité de ses acteurs et actrices). Ce test est inspiré du Bechdel test utilisé qui évalue la représentation des femmes au cinéma (autre sujet passionnant). Pour passer ce test, un film doit contenir un personnage clairement identifié comme lesbien, gay, bisexuel et/ou transgenre. Ce personnage ne doit pas être définit seulement ou de façon prédominante par son orientation sexuelle ou son identité de genre (il doit donc avoir d’autres traits uniques qui le définissent, à la façon d’un personnage hétérosexuel). Enfin, ce personnage doit être lié à l’intrigue (sa disparition en impacterait significativement la structure) : il doit avoir de l’importance.

Exit donc le personnage gay flamboyant qui ne fait qu’une apparition d’une minute pour tenter de draguer le personnage principal avant de se faire remballer de façon drôle parce que évidemment c’est super de se moquer. Exit cette blague hyper récurrente de « ohlalala cette femme est trop belle » suivi du « oh mon dieu elle a un pénis c’est dégoûtant ». A regarder les descriptions des films qui vont avec ce classement, que je n’aurai pas le temps de détailler, ces exemples sont encore extrêmement répandus et c’est un peu terrifiant. Seulement 8 films des 22 réalisés par les grands studios passent ce test, soit le pourcentage le plus faible trouvé par GLAAD depuis les premiers classements. Donc le progrès à ce niveau n’est pas automatique, loin de là.

 

Ok, mais combien de temps ?

Enfin dernier paramètre à prendre en compte : le temps passé à l’écran pour les personnages LGBT reste extrêmement faible. Sur les 22 films de grands studios qui comprennent un personnage LGBT, 16 comprennent une apparition de moins de 10 minutes, et même 12 une apparition de moins de 5 minutes. Malaise.

On touche ici à une problématique spécifique au cinéma hollywoodien : la recherche du film qui aura le plus grand nombre possible de spectateur.rice.s. Ces blockbusters doivent surtout plaire à tout le monde : on évite donc toute possibilité de froisser qui que ce soit en restant loin de problématiques vues comme « politiques » ou « trop risquées ». La représentation des personnages LGBT et des personnes racisées sont encore considérées comme trop risquées, oui, en 2017. Il y a un décalage qui commence à s’opérer entre ce que les gens veulent voir et ce que les studios produisent.

Mais les publics se segmentent, et la télévision l’a bien compris. De plus, de nouveaux acteur.rice.s arrivent et changent la donne puisque l’audimat n’est plus la priorité. Pour le cinéma, c’est la rentabilité qui reste encore et toujours la pierre angulaire d’un projet, d’où la recherche de l’acteur ou de l’actrice le.la plus connu.e possible et du scénario le moins problématiques. Ces blockbusters coûtent extrêmement cher, et ont donc toujours besoin d’aller chercher le public le plus large possible. Ce qui donne des films produits et réalisés par des hommes hétérosexuels blancs à destination… de tout le monde (et puis si tu ne trouves personne qui te ressemble à l’écran tant pis pour toi).

On ne peut être partout, me direz vous. C’est vrai. Mais chercher à être représenté.e.s sur grand écran pour toucher un public qui ne regarde pas forcément d’autres programmes inclusifs, c’est important. C’est aussi comme ça que les choses changent (sur ce sujet, voir mon article du mois dernier).

 

Conclusion un peu plus réjouissante :

MoonlightLes signaux sont là, même s’ils sont encore faibles. Le prix du meilleur film pour Moonlight (lire notre article) (et pas La La Land, si vous voulez voir le moment le plus gênant de la télévision allez regarder ce moment de la cérémonie). Le succès commercial de Carol. Elsa qui n’a pas besoin d’un prince dans La reine des neiges (et même des appels sur Internet pour qu’elle soit lesbienne). Le héros de Deadpool qui aimerait bien que son personnage ait un copain (il est bi). Cette vidéo hilarante du Saturday Night Live à propos de Black Widow dans Avengers. Le prix de meilleure actrice dans un second rôle pour Viola Davis. Kirsten Stewart, hilarante aussi au SNL, qui dit à Donald Trump « I’m so gay dude ». Des acteurs et actrices sur le tapis rouge qui portent sur leurs vêtements des signes de soutien au Planning familial ou à GLAAD. Tous ces petits signes, et bien d’autres que vous connaissez déjà, me disent que le vent est en train de tourner. Right ?