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Cela fait plaisir d’apprendre que Zoé Weng Yu Tong (翁語彤), une jeune artiste taïwanaise va présenter une exposition à Paris, d’autant plus que c’est une artiste qui se dit « genre fluide » et qui explore le thème de l’identité et l’expression de genre, ainsi que de leurs rapports avec les espaces urbains et les cultures qu’ils portent.

Née en 1989, Zoé a une maîtrise en cinéma de la National Taiwan University of Arts (國立臺灣藝術大學). L’exposition s’appelle « Féminin Masculin ». Selon You Ren, le coordinateur de l’exposition, l’œuvre est réalisé dans la ville de Taïpei et Paris sur une base de « théorie queer ». Zoé a travaillé avec les photographes dans ces deux villes. Ces images montrent que l’identité de genre de Zoé change selon la ville dans laquelle elle vit. Ce projet est le fruit d’un parcours initiatique de ses recherches des liens entre la culture, la société et son identité de sexe. L’exposition aura aussi lieu prochainement à Taïpei.

Photo : une gracieuseté de JC

Je suis heureuse que l’association Bi’Cause, dont je fais partie, soit présentée en tant qu’invitée d’honneur lors de l’exposition pour donner un discours et faire quelques échanges avec elle. Je propose ici quelques remarques et pistes de réflexion sur le concept de l’exposition :

La performativité de genre

Tout d’abord, je pense que cette création photographique contemporaine porte l’empreinte des mouvements féministes des années 1980 et des mouvements homosexuels des années 1990 à Taïwan, surtout le dernier, qui est marqué par une intervention forte de « théorie queer » (développée à partir du début des années 1990 aux États-Unis, cette théorie met en lumière la diversité des identités sexuelles et de genre en s’opposant à la norme hétéro-centrée).

Exposition Féminin Masculin, Zoe Weng Yu Tong (2017)

Si la « théorie queer » joue un rôle essentiel dans l’œuvre de Zoé, comme l’artiste a souligné dans le propos de l’exposition, il serait intéressant de percevoir dans l’œuvre une volonté subversive de transgression des codes sexués établis, qui se traduit, si on reprend les termes de Judith Butler, par la « performativité du corps » et la « performance de genre » dans ce jeu des personnages.

En plus de discerner comment l’artiste a puisé des sources d’inspiration dans la « théorie queer », il serait intéressant de voir dans son œuvre comment l’identité de genre fluctue en fonction de la ville, et les images de l’artiste oscillent entre le masculin et le féminin. Cela reflète non seulement la dynamique de la construction identitaire de notre temps, mais aussi l’instabilité des êtres dans un monde de changements accélérés.

Je suis curieuse de savoir si cette variation de l’identité de genre s’accompagne éventuellement d’un changement d’orientation sexuelle ? Et est-ce que cela permet de poser un autre regard sur les hommes, les femmes, ou d’autres identités de genre non-binaires ?

L’ambiguïté de l’identité culturelle et sexuelle

Exposition Féminin Masculin, Zoe Weng Yu Tong (2017)
Exposition Féminin Masculin, Zoe Weng Yu Tong (2017)

De plus, il n’est peut-être pas étonnant que l’œuvre de Zoé, y compris son court-métrage « Le double » (雙生花) réalisé en 2012, s’est beaucoup inspiré de l’ambiguïté de l’identité culturelle et sexuelle. Il convient de rappeler ici que l’histoire de Taïwan a été compliquée par la succession des puissances coloniales et le métissage culturel, ce qui caractérise l’identité taïwanaise, et la distingue de l’identité chinoise. L’île fut une colonie néerlandaise et espagnole, avant de devenir un territoire chinois au XVIIe siècle et de passer sous la domination coloniale du Japon à la fin du XIXe siècle. C’est après la fin de la deuxième guerre mondiale que l’île se trouva sous le contrôle du gouvernement de la République de Chine en 1945.

Les Taïwanais sont donc généralement très ouverts aux cultures étrangères, et en même temps profondément préoccupés par la question de l’identité nationale : taïwanais ou chinois ? Ou à la fois chinois et taïwanais ? Ce débat identitaire depuis les années 1970-1980 constitue un clivage majeur dans l’île. Aujourd’hui, un nombre croissant de jeunes Taïwanais sont conscients de leur identité et osent se présenter comme « taïwanais ».

Je me demande pourquoi cette ambivalence identitaire, ou des identités à la fois plurielles et flexibles tiennent une place prépondérante dans la démarche artistique de Zoé ? Et pourquoi elle cherche à établir un lien entre l’identité culturelle et sexuelle dans son œuvre ?

Une autre opposition binaire ?

Par ailleurs, si j’ai bien compris, Zoé choisit de montrer à Taïpei, sa ville natale, son côté androgyne ou masculin pour résister aux normes imposées aux femmes par la tradition confucéenne ; tandis qu’à Paris, une ville étrangère, elle privilégie la liberté d’exprimer sa féminité sans entraves. Pourtant, je me demande si cette division binaire Taïpei/Paris, subordination/émancipation, masculin/féminin risque de mettre en scène une opposition un peu facile. Il n’existe pas de ville homogène comme il n’existe pas d’identité univoque. Toutes les deux sont porteurs des traces des histoires multiples et hétérogènes.

Est-il possible de dépasser la dualité à la fois culturelle et sexuelle en rendant compte de la juxtaposition d’influences autochtones et étrangères, traditionnelles et modernes sur l’identité et la représentation de soi ? Les traces de ces influences ne me semblent pas toujours faciles à distinguer.

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Photo : une gracieuseté de JC

Qui sont les « minorités » sexuelles ?

Dernier point, mais pas le moindre, Zoé a précisé sur le site web : « l’exposition est consacrée aux minorités sexuelles et de genre ». Cette phrase me semble problématique. Certes, c’est bien de mettre en avant une identité de genre fluide, qui transgresse la frontière entre masculin et féminin dans un monde souvent dominé par une pensée bipolaire. Mais franchement, en tant que chercheuse et bi/pansexuelle, je suis plutôt mal à l’aise avec l’appellation « minorités sexuelles et de genre ».

Est-ce que les personnes non-hétérosexuelles et/ou non cisgenre et /ou n’acceptant pas l’hétéronormativisme / hétérosexisme de la société sont vraiment les « minorités » ? À ma connaissance, c’est souvent une vision hétérocentrée, ou un manque de conscience de soi, qui peut empêcher les gens de percevoir la présence de la diversité sexuelle dans la société.

Par exemple, « l’Échelle de Kinsey » (1948) nous montre que la sexualité humaine peut être appréhendée en termes de spectre, ou de « continuum » de l’hétérosexualité exclusive à l’homosexualité exclusive. De même, « la grille d’orientation sexuelle de Klein » (1978) interprète la sexualité « comme un phénomène multidimensionnel, et présent chez les individus à des degrés variables » en analysant l’orientation sexuelle en trois périodes (passé, présent, idéal) et en fonction de sept niveaux d’évaluation, (attirance sexuelle, comportement sexuel, fantasmes sexuels, préférence émotionnelle, préférence sociale, préférences de vie, auto-identification).

En d’autres termes, l’identité de genre et l’orientation sexuelle peuvent évoluer dans le temps, selon le contexte, et en fonction des différentes phases de la vie. Chaque individu est donc susceptible d’être un sujet LGBTQI unique en son genre ! Dans notre société de plus en plus diversifiée, il vaut mieux que la dichotomie majorité/minorité laisse place à une perspective pluraliste et inclusive.

« Féminin Masculin », une expo flash de Zoé Weng Yu Tong (翁語彤), le 7 mars 2017 à 19h30 à Angora Bar, 3 Blvd. Richard Lenoir 75011 Paris

https://shajonhk.wixsite.com/femininmasculin

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