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Encore les Urgences !

Me revoici aux Urgences. Yann gît sur un brancard.  Son genou est bandé. Son jean ensanglanté traîne par terre sans que j’ai le courage de le ramasser.

Le petit univers des urgences est égal à lui-même : des familles apeurées, unis pour faire front, des gens qui hurlent, d’autres qui râlent parce que l’attente est longue…

Le médecin de garde a demandé une radio de la jambe droite de Yann. Nous attendons le résultat. Mon beau Yann est assommé par les anti-douleurs. Il somnole et sa bouche entrouverte est déformée par un rictus.

Le petit univers des urgences est égal à lui-même : des familles apeurées, unis pour faire front, des gens qui hurlent, d’autres qui râlent parce que l’attente est longue… je fais des aller-retour à l’entrée des Urgences, pour fumer, ce qui a pour effet de me calmer dans un premier temps puis de me culpabiliser ensuite. A ce rythme là, je vais être très vite en panne de clopes, d’autant plus qu’un gentil loubard m’en demande régulièrement et que je n’ai pas le cœur de lui refuser.

Le temps s’écoule, des ambulances du Samu débarquent régulièrement leur lot d’éclopés.

Yann s’est redressé sur son brancard. Il a envie de pisser. Je glisse son bras sur mes épaules et l’aide à se lever. Je lui enfile son jean avec difficultés, en prenant soin de protéger son genou blessé, puis nous cheminons vers les toilettes. Je soutiens Yann du mieux que je peux et retrouve ma vocation de chien d’aveugle avec une sorte de plaisir coupable.

Toits ParisArrivés devant la cuvette des toilettes, je propose à Yann de l’aider à sortir sa queue. Il sourit et je m’exécute, non sans une certaine excitation, oubliant un instant le contexte dramatique de notre situation. Mais sa pudeur légendaire le bloque. Il me supplie de regarder ailleurs, et je lève les yeux au ciel pour admirer les larges traces d’humidité qui maculent le plafond.

Un jet puissant sur l’émail m’avertit du bien fondé de la tactique adoptée. Emporté par cet enthousiasme, je flatte les fesses de Yann qui chancelle alors et arrose le carrelage qui n’avait rien demander ! Décidément, je ne fais que des bêtises.

Yann me fait les gros yeux, entre rire et exaspération, et termine son affaire sans que je m’en mêle.

Quand nous ressortons des toilettes, personne ne fait attention à nous. Nous regagnons le brancard encastré le long du mur. Cette petite excursion dans les sanitaires des Urgences a requinqué mon Yann qui a retrouvé son enthousiasme quotidien.

Nous nous regardons brièvement dans les yeux et nous nous comprenons. Ras le bol de cette attente sans fin. Les Urgences n’ont pas besoin de nous et nous, plus besoin d’elles. je retrouve avec fierté mais discrétion mon nouveau rôle de béquille humaine. En plus, Yann a posé son pied sur le sol, sans qu’une douleur insupportable ne gagne son genou. Ce qui nous pousse d’autant plus  à fuir.

Mais notre escapade est stoppée net, par la voix de l’interne qui nous rattrape avant que nous ayons franchi la porte des Urgences. Il préfère ne pas nous sermonner pour notre fuite. Il nous invite à le suivre dans son bureau puisqu’il a les radios. Il tend une béquille à Yann et je me détache de lui.

Il n’y a rien de grave, juste un gros hématome, qui nécessitera un bandage pendant quelques jours et un repos forcé. Ce dernier point contrarie Yann.

Le jeune interne nous demande si nous avons porté plainte contre X, suite à l’agression. Nous nos regardons une seconde puis lui avouons que nous n’avons pas eu le temps. Il nous engage à le faire et nous raccompagne…

Retour au 4 rue des Tournelles

rue OlivierC’est quelques jours après, quand j’ai remarqué que j’étais suivi, ou plutôt quand j’ai repéré le même individu à des endroits différents, que j’ai commencé à paniquer. Je m’en suis ouvert à Yann, qui m’a regardé avec des yeux étonnés et incrédules. J’ai pensé qu’il allait se foutre de moi, alors je me suis énervé pour de bon. Je lui ai décris l’homme qui me suivait avec le plus de précision possible. Je n’étais pas fou, simplement affolé.

Il m’a caressé la tête en murmurant une phrase censée être réconfortante. J’ai surtout éprouvé le sentiment désagréable qu’il ne me croyait pas.

Yann commence à peine à remarcher sans béquille et descend les sept étages tous les jours pour boire des cafés aux terrasses de Bastille.

Ce matin, j’ai sorti de la poche de mon blouson la clé de la chambre d’Olivier et j’ai pris le chemin de la rue des Tournelles. Je voulais constater si ses parents avaient fait changer les serrures…

Mon cœur battait la chamade et j’avais une boule dans l’estomac. L’impression de retourner dans un cloaque où pourtant, je fis mes premières armes parisiennes.

Je déverrouillais la porte et l’ouvrais. Je fus saisi par la vision désolée qui m’apparut alors. Tout était renversé, retourné, violé…

Une fois de la rue, je regarde autour de moi, comme un animal traqué. Je repère un garçon au coin de la rue qui m’observe. Putain, pas de répit…

J’ai beau m’être détaché d’Olivier, je n’ai pas totalement tourné la page, et je me sens moi aussi agressé… impunément frappé en plein visage. J’ai peur, tétanisé, je tremble.

Je réalise un peu tard que Yann est moi n’avons pas alerté la police, alors que nous nous enfonçons dans la merde.

Je ressens le besoin de me réfugier auprès de Yann, mais je prend conscience que je le met en danger et qu’il est aussi la victime, j’en suis certain, de cette sale histoire.

Pris au piège, je me sens impuissant. Où que je regarde, je ne vois aucune éclaircie, 15aucun échappatoire. Tout à basculer à nouveau dans un drame qui me semble sans issue.

Je m’extrais du canapé lit complètement défoncé sur lequel je m’étais réfugié. Sans aucune énergie, je sors, referme le verrou et descend les deux étages comme un robot. Une fois de la rue, je regarde autour de moi, comme un animal traqué. Je repère un garçon au coin de la rue qui m’observe. Putain, pas de répit. Je me précipite sur lui, le pousse violemment et lui demande, excédé, ce qu’il attend de moi. Il me regarde stupéfait. Il m’agonit d’injures et me menace d’appeler les flics. Des passants s’arrêtent, reniflant le scandale potentiel. Je prends le parti de m’éloigner, bouleversé par cette violence qui émane de moi et à laquelle je ne me suis jamais confronté jusqu’ici.

Je vais me réfugier au 7ème, espérant y trouver Yann, mon sauveur. Mais quand j’ouvre la porte, ce n’est pas lui qui m’accueille mais une lettre glissée sous la porte. Une lettre anonyme !

Mes soupçons sont confirmés . Il me faut prévenir Yann tout de suite pour le mettre en garde.

Je dévale les escaliers et traverse la cour au pas de course. Par chance, Yann est attablé en terrasse sur la place. Je le repère de loin et me précipite vers lui. ll sourit en me voyant à nouveau affolé. Essoufflé, je lui montre la lettre anonyme que je viens de trouver. Il parcourt rapidement la feuille blanche où une écriture grossière a tracé ce message de menace.

Yann cesse immédiatement de sourire et me dit gravement que nous devons cette fois-ci prévenir la police sans tarder. Fini de jouer aux héros et de nous murer dans un silence qui nous emmène tout droit vers la catastrophe.

Jean à la rescousse

J’acquiesce bien sûr. Nous avons trop attendu, par négligence bien-sur, mais aussi parce que nous voulions tourner la page et nous croyions naïvement qu’on nous oublierait, tout à notre nouveau bonheur.

Mais avant, je souhaiterais vraiment connaître l’avis de Jean. Son ascendance sur moi est immense et je ne peux prendre une décision sans avoir son avis. C’est comme ça.

Heureusement, Yann ne prend pas ombrage de ma demande. Il m’engage à tenter de joindre rapidement Jean. Pourquoi attendre.

jean le bitouxJe traverse la place et entre dans une cabine vitrée où je m’empare d’un combiné, puis glisse les pièces dans l’appareil. Je compose avec appréhension le numéro de Jean sur le clavier, car l’idée de le déranger avec mes craintes me semblent soudain totalement déplacée. Il est trop tard. Après trois sonneries, il décroche.

Je reconnais immédiatement sa voix précise, claire, mais ouverte. Je le prie de m’excuser de l’appeler alors qu’il doit avoir mille choses plus importantes à faire… mais face à ses encouragements, je lui confie dans les grandes lignes ma mésaventure.

Jean, très à l’écoute de mon angoisse, me conseille de m’adresser à un inspecteur de police… Me voici transporté dans les vieux polars en noir et blanc

Sans se départir de sa grande clairvoyance, il m’enjoint de prévenir la police. Le ton paternaliste qu’il adopte alors m’inquiète doublement. Il enfonce le clou en me recommandant de ne pas perdre de temps, car je pourrais être accusé de complicité si je ne porte pas plainte. La peur et l’insouciance seront des arguments qui n’auront aucun poids pour les flics. Ces derniers mots me glacent le sang et une sueur froide recouvre mon visage, ma gorge se noue. Jean, très à l’écoute de mon angoisse, me conseille de m’adresser à un inspecteur de police de ses amis, qui officie au 36 quai des Orfèvres, au sein de la brigade chargée de la lutte contre les trafics de stupéfiants. Me voici transporté dans les vieux polars en noir et blanc. Je suis très impressionné par le portrait très flatteur qu’il dresse à grands traits dudit flic et imagine un Maigret bienveillant. Mais l’heure n’est pas aux rêveries. Il insiste pour que j’aille dès aujourd’hui quai des Orfèvres, afin de ne pas laisser la panique s’installer chez moi. Il me connait déjà. Je le remercie confusément. Nous convenons d’un commun accord avant de mettre fin à cette communication téléphonique que j’ai besoin de prendre un peu de recul avec notre beau projet, même si j’ai le sentiment que cela constitue ma punition…

Après avoir raccroché, je sors de ma poche un mouchoir en papier et essuie mon visage. Je suis désemparé. J’aime Yann, Yann m’aime, et nous sommes en danger !

A suivre…

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Hugues Demeusy
Grenoblois d'origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu'à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m'adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l'écriture, la mer.... J'ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !

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