Temps de lecture : 6 minutes

« Muse aux violettes » ou « Sappho 1900 » : voilà deux des surnoms qui ont été donnés à Renée Vivien, poétesse du Parnasse oubliée, à la vie tragique et tumultueuse. Née en 1877 à Londres, elle meurt en 1909, à Paris, à 32 ans. Poétesse anglaise de langue française, son œuvre sera influencée par l’œuvre de Baudelaire et celle de Sappho. Sa vie mouvementée est partagée entre ses amantes, ses voyages et ses tentatives de suicide ; fantasque et fragile, elle célèbre dans ses vers l’amour pur et la beauté des femmes, mais sombre tout au long de sa vie dans l’alcool, la drogue et la dépression. Son amie Colette, après sa mort, qualifiera ainsi son œuvre : « l’œuvre de Renée habite une région de tristesse élevée, où les « amies » rêvent et pleurent autant qu’elles s’y enlacent. »

Renée Vivien, de son vrai nom Pauline Mary Tarn, naît à Londres. Son éducation se fait entre différents pensionnats français et anglais. C’est dans l’un de ces pensionnats qu’elle rencontre Violette Shillito, sa première amie, et peut-être son premier amour. La mort de celle-ci, en 1901 la marque durablement : et c’est en hommage à cette amie qu’elle s’entoure, toute sa vie, de bouquets de violettes. Son obsession pour ces fleurs sera telle qu’après sa mort, les violettes deviendront un symbole pour la communauté lesbienne.

Une fois majeure, en 1898, elle vient s’installer à Paris. Elève brillante et ambitieuse, elle est très tôt passionnée par l’Antiquité et la langue grecque. C’est pourquoi dès son arrivée, elle commence les cours de grec ancien : elle devient rapidement excellente. C’est sans doute à cette époque que la jeune femme découvre l’œuvre de Sappho : la figure de cette poétesse lesbienne, célébrée dans toute l’Antiquité comme l’Homère féminin, la suivra toute sa vie.

En 1899, un an après son arrivée à Paris, elle rencontre Natalie Clifford Barney, riche femme de lettre américaine, ouvertement lesbienne, avec laquelle elle entame une liaison. Celle-ci la fait entrer dans le cercle de Paris-Lesbos, fréquenté par de nombreuses intellectuelles de l’époque. Les années 1900 voient en effet une floraison d’œuvres écrites par des femmes, célébrant l’amour entre femmes : Lucie Delarue-Mardrus, Colette ou Anna de Noailles font partie de ces autrices. Renée Vivien commence alors à écrire, et ne s’arrête plus.

425En 1901, elle publie son premier recueil de poèmes, Etudes et Préludes, signé du nom de R. Vivien. En 1902, elle publie trois autres recueils, signés du même pseudonyme. C’est avec la publication de Sapho, Traduction nouvelle avec le texte grec, en 1903, qu’elle adopte pour la première fois son pseudonyme féminin : Renée Vivien. Ce recueil est, en quelque sorte, son « coming out » : en assumant son identité de femme, elle y assume son identité de lesbienne. En effet, dans cet ouvrage, Vivien traduit les fragments de Sappho, puis en tire des « après-poèmes », des poèmes qu’elle a composés elle-même, en s’inspirant des fragments. Ceux-ci célèbrent, ouvertement, l’amour entre femmes. Un an plus tard, en 1904, elle publie Les Kitharèdes, recueil de traductions de poétesses grecques oubliées.

Ces premiers recueils donnent la ligne directrice de la poésie de Renée Vivien. Dans son œuvre, Vivien cherche à faire entendre sa voix de poétesse lesbienne, mais également à faire renaître la voix de poétesses lesbiennes oubliées. En traduisant ces fragments, en en tirant des poèmes, Vivien redonne une voix aux oubliées. Il ne s’agit pas chez elle, comme pour Baudelaire ou pour Verlaine, de décrire l’amour entre femmes pour exciter le désir d’un lecteur mâle : elle cherche, à travers sa poésie, à décrire l’amour réel de femmes réelles.

En parallèle à son œuvre, Vivien a une vie sentimentale tourmentée. Les infidélités de ses différentes amantes la poussent plusieurs fois à essayer de se suicider. En 1901, cependant, elle entame une relation stable avec la baronne Hélène de Zuylen. Ensemble, elles publieront quatre recueils de poèmes, et Vivien lui dédiera plusieurs de ses œuvres.

En 1904, Vivien visite la Grèce avec Natalie Barney : les deux femmes forment le projet d’établir à Paris une colonie d’artistes lesbiennes, sur le modèle de l’« école des amies » de Sappho. A la même époque, Vivien entame également une relation amoureuse épistolaire avec une admiratrice turque, Kérimé Pacha ; mais les deux femmes n’ont que très peu d’occasions de se rencontrer. En parallèle, elle continue d’être une autrice prolifique : en l’an 1904, elle publie six ouvrages différents, romanesques ou poétiques.

En 1907, Hélène de Zuylen quitte brusquement Vivien pour une autre femme. Cette rupture choque profondément Vivien, qui s’évade par de nombreux voyages ; mais elle tombe malade au cours de l’une de ses escapades, et sa santé ne fait que se détériorer, jusqu’à sa mort. Entre 1906 et 1909, elle s’enfonce de plus en plus dans la dépression et l’alcoolisme, mais continue pourtant à écrire : en l’espace de quatre ans, elle publie neuf ouvrages.

En 1908, lors d’un voyage à Londres, elle tente de se suicider au laudanum : elle met en scène sa propre mort, s’allongeant sur son canapé, un bouquet de violettes à la main. Mais cette tentative échoue, et ne fait que l’affaiblir. Dès l’été 1909, elle doit se déplacer avec une canne. Les dernières années de sa vie sont décrites par son amie Colette, dans Le pur et l’impur (1942). Celle-ci avait été son amie depuis ses premiers jours à Paris : elle avait évoqué dans son œuvre cette « immodeste enfant », « innocente et crue ». Dans les dernières années de sa vie, Renée écrit à Colette : « Est-ce que cette existence n’est pas une pure emmerdation ? J’espère que cela va bientôt finir. »

En 1909, quelques jours avant sa mort, elle se convertit au catholicisme. Elle meurt le 18 novembre, à l’âge de trente-deux ans. Son décès est sans doute dû à une pneumonie compliquée par l’alcoolisme, la toxicomanie et l’anorexie. Sa tombe, au cimetière de Passy, est encore régulièrement fleurie aujourd’hui.


Bibliographie :
1 – Œuvres de Renée Vivien
Les œuvres de Renée Vivien sont pour la plupart disponibles chez l’éditeur ErosOnyx : il est possible de les commander en librairies.
Un grand nombre de ses poèmes sont également disponibles en ligne, sur poesies.net : http://www.poesies.net/reneevivien.html
2 – Biographies et ouvrages critiques
Bartholomot-Bessou, Marie-Ange, L’imaginaire du féminin dans l’œuvre de Renée Vivien, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2004
Goujon, Jean-Paul, Tes blessures sont plus douces que leurs caresses, Vie de Renée Vivien, Régine Deforges, 1986
Sanders, Virginie, Vertigineusement, j’allais vers les étoiles : la poésie de Renée Vivien (1877-1909), Editions Rodopi, 1991

Texte rédigé par l’équipe des Plumes du Salon du Livre Lesbien.

Vous souhaitez proposer une performance, un atelier ou une animation lors du prochain Salon du Livre Lesbien ou d’une soirée organisée dans le cadre du SLL ? Envoyez vos propositions à l’adresse : salonlivrelesbien@centrelgbtparis.org

PARTAGER
Les Plumes du SLL
Je suis un collectif tricéphale, vivant entre Paris et Londres. Je suis né de la volonté du Salon du Livre Lesbien et j’œuvre en son cadre. Mon principal objectif est de remémorer, faire découvrir et promouvoir des livres dans lesquels sont abordées des thématiques lesbiennes.

Poster un commentaire

Soyez le-la premier-e à commenter !

Notifiez-moi des
avatar
wpDiscuz