Mais, en toute logique, je n’aurais pas dû non plus connaître Lu le Perspicace, mon ami physicien. Alors pourquoi s’étonner d’entendre dire nos anciens : « Mille lis ne peuvent empêcher une rencontre prédestinée. » L’Université de Nankin était une grande école, on arrivait tout de même à atteindre ses murs. Tant d’occasions permettaient aux étudiants de tisser des liens d’amitié : les soirées dansantes au réfectoire, les cours de beaux-arts et de musique classique dans la salle des fêtes, les rencontres sportives sur le grand stade et le hasard des allées qui les amenaient aux salles de classe, à la bibliothèque, à la salle de lecture. A l’école, je menais une vie sobre, en dehors de la zone sud dite de vie, de la zone nord d’enseignement, je sortais rarement dans la rue sauf parfois pour voir un film instructif ou acheter un pantalon à la mode, un veston d’hiver ou quelque chose de ce genre. La plupart du temps je restais « sur mon banc froid »[i] pour user mes fonds de culottes.

Mon professeur d’anglais au lycée m’avait transmis une méthode pour l’étude des langues étrangères : apprendre par cœur intégralement le texte pour avoir une impression plus profonde. J’avançais, pour consolider ma mémoire, de deux leçons par rapport au cours qu’on suivait. J’obtins, grâce à cet effort que je considérais comme efficace, les meilleures notes à chaque examen.

Pour réciter, je préférais lire à haute voix ; le mieux, c’était d’aller en plein air. Je tins à pratiquer cet exercice aussi bien dans la chaleur étouffante de l’été que dans le froid mordant de l’hiver. J’allais dans le jardin de la bibliothèque, sur la pelouse bien taillée du bâtiment du Nord tapissé de feuilles de vigne vierge ou, parfois sur le stade. C’étaient des endroits propices à ma lecture sacrée. Les différentes impressions nourries par le changement de lieu étaient plus riches, plus colorées, plus vivantes, plus solides.

Le majestueux bâtiment du Nord envoie, par la vigne vierge rougeoyante
Une brise fraîche enchantant notre âme fleurie.
La vieille bibliothèque, silencieusement se réjouit,
Du parfum subtil du prunier d’hiver aux pétales jaune clair, qui,
Tout discrets soient-ils, n’ont pu garder leur secret.
Sur le stade immense, l’herbe grillée par l’automne brutal
Me donne la force et la paix.
Considérant le présent comme ressources, elle me construit.
Font tant de jaloux dans le monde les beautés
Qui prêtent leurs pas aux pays de jade.

Nanjing_University_3Le campus, à sept heures du matin, n’était plus une profonde cour de dormeurs. Les lève-tôt, ayant fini l’exercice physique, prenaient le chemin du retour vers le dortoir pour se purifier, allaient au réfectoire prendre un gruau, arrivaient au cours à sept heures et demie. Le sac de sport sur le dos, ils avaient les cheveux qui fumaient. Ceux qui commençaient à neuf heures quarante faisaient leur toilette, rangeant les derniers cheveux en bataille, avant de mettre de la crème de perle sur leur visage de printemps. Certains s’étiraient encore dans leur lit pour profiter de la dernière douceur de la couverture, d’autres, croyant que le soleil était aux Etats-Unis, poussaient de petits ronflements réguliers et reposants. L’un d’entre eux faisait des câlins avec le beau héros rencontré dans le roman qu’il avait lu dans la nuit. Dans ce monde parfumé de la couverture, les rêves étaient tendres. Mais notre bon frère du rêve était-il au courant que dans un coin du campus, un, deux, trois… des dizaines, des centaines de camarades étaient en train de répéter les mots étrangers, le manuel à la main, respirant l’air frais des grands sapins, pour ne pas perdre une seconde ? Comme moi, Zhang l’Alerte lisait dehors. Mais je n’avais jamais aperçu ce beau jeune homme avant. Pourquoi était-il venu aujourd’hui aussi au bâtiment du Nord ? Il n’était pas étudiant de langues, je ne l’avais jamais vu ni en cours ni en récréation. Je venais lire par là parce que ce n’était pas très loin de ma classe et qu’il y avait moins de monde. Mais lui… Quel bon vent l’avait amené ici ?

Il était déjà entré dans le champ de ma vision. Il avait beau se mettre loin, je le voyais nettement. C’était aussi ce hasard qui avait semé, devant la salle des fêtes, sur la pelouse du bâtiment du Nord, une graine magique de la vie dans notre longue et noble amitié.

Timide, il rougissait facilement lors des premiers contacts. Qui ne le connaissait pas l’aurait cru hautain et indifférent. C’était en fait un garçon très gentil, toujours prêt à rendre service. Il portait une paire de lunettes rondes à monture d’argent, ce qui rajoutait à la beauté de sa peau fine, claire et odorante un grand éclat de lumière. Son nez qui faisait penser à celui d’un Occidental était doué d’une distinction naturelle propre à rendre gracieux ces deux verres scintillants qui faisaient rayonner ses joues, ses yeux de phénix et sa pensée. Sa bouche était bien dessinée, ses lèvres ne prononçaient que des mots élégants. Parfois il avait une petite moustache délicatement soignée qui mettait dans cette douceur une touche de virilité. En marchant, il faisait des pas de danseur, bien cadencés et bien comptés. Se promener avec lui était un véritable repos. Raffiné dans toutes ses manières, il trouvait à chaque instant un sujet captivant pour animer notre charmant parcours. Sa compagnie m’inspirait une tendresse florissante.

Nanjing_University,_Gulou_CampusUn samedi soir, le Perspicace pensait aller voir un pays du département d’astronomie. Il en avait déjà plus ou moins parlé et avait fait un petit commentaire sur son nez : » Le nez de Zhang l’Alerte, hi, hi… » Ce fut ce moment même que j’appris la prononciation de son nom, mais ne savais comment l’écrire. Qu’importe ! En tous cas, c’était bien lui. L’occasion venant, je saurais s’il s’appelait l’Alerte, l’Excellent ou le Pur… Ce qui était certain, c’est qu’il ne s’appellerait pas la Sœur aînée[ii] puisqu’il n’en avait pas l’air et qu’il ne l’aurait jamais. Je n’attendais qu’une seule chose : suivre le Perspicace, me rendre avec lui au dortoir du jeune Zhang.

Par la porte entrebâillée, on le voyait assis sur le bord du lit, habillé d’un veston ouaté bleu foncé sans blouse. On pouvait distinguer dans la pénombre son aimable sourire. A travers ses lunettes, douceur et gentillesse jaillissaient de son regard intelligent. Ce fut notre première entrevue. Le Perspicace et moi, nous ne nous éternisâmes pas à cause de l’étude du soir.

Cet entretien annoncé n’ayant pu diminuer sa timidité, il me fuyait davantage. Plus il faisait semblant d’être éloigné et indifférent, plus je me sentais rassuré, espérant terminer au plus vite ces jeux d’adolescents et devenir son ami intime.  Une circonstance tout à fait fortuite me fit réaliser ce rêve.

Pour l’étude vespérale, les camarades avaient le souci de mettre, dès après les cours, un cartable vide dans le casier d’une table pour réserver une place, le nombre d’élèves dépassant de toute évidence celui des sièges. Paralysé par dix ans de destruction culturelle, l’Etat recrutait à toute allure, par concours national, les « nouveaux soldats expérimentés » pour rattraper cette perte considérable. L’école essayait d’exploiter le maximum d’espace pour en faire des salles de conférence. Les salles remplies de « sacs vides » pouvaient être réutilisées dans la journée, cela ne gênait aucunement. Tout élève respectait cet accord tacite. Si par hasard il y avait cours dans la soirée, on était obligés de chercher ailleurs. Le Ciel ouvrait toujours une porte à l’homme de bonne volonté. Ma vieille serviette kaki me fut longtemps utile.

La place que j’avais ce jour-là se trouvait dans une salle du rez-de-chaussée du bâtiment de l’Enseignement, côté sud. On ne pouvait deviner la lumière du soir lorsqu’on cherchait une place le jour. Cette salle avait un éclairage à peine suffisant pour lire, elle était loin d’être entièrement prise. Les petits malins l’avaient quittée depuis longtemps pour les chaudes lumières. J’avais préféré y rester pour être plus à l’aise. On était au mois de juin et commençait à préparer l’examen final qui approchait. Après une pluie bienfaisante, notre front ne luisait plus de sueur. C’était rare que Nankin ait un temps aussi agréable. La tête enfoncée dans les mains, je lisais avec délectation « L’Aile Ouest », une pièce de théâtre de la dynastie des Yuan, relatant l’amour galant entre le lettré Zhang et la demoiselle Cui Loriot. Inconsciemment je levai la tête et le vis, planté à la porte. En lui souriant gentiment, je lui montrai une place devant moi, il suivit mon regard et s’assit. Le lettré Zhang de « L’Aile Ouest » me sauta aux yeux, j’eus le sentiment d’avoir découvert un trésor. Je n’avais pas le talent ni la grâce d’une grande demoiselle comme Cui Loriot, mais le lettré Zhang qui était là était distingué et ravissant. Il se tourna pour discuter intimement avec moi comme si on se connaissait depuis longtemps. Ses mots étaient pleins d’esprit et gracieux, parfois un peu câlins, mais l’ensemble sentait la science. Sa voix distincte était comme un filet d’eau, une harmonie, une mélodie, une musique, un chant… Il me dit que sa langue étrangère était le russe ; il l’avait commencé au lycée. S’il avait réussi son anglais pour être reçu comme chercheur à l’Observatoire de Shanghai deux ans plus tard, c’est parce qu’il avait un don particulier pour les langues sans parler de son amour pour le département des langues étrangères. Il fallut attendre ce soir-là pour avoir la confirmation du prénom de ce galant Zhang : l’Alerte. Bien naturellement « Chevalier Loyal »[iii] lui plaisait autant. Il me confia le secret de sa grande volonté, comptant se consacrer entièrement à des recherches scientifiques pour devenir l’un des meilleurs astronomes de notre génération et même de tous les temps. A vrai dire, avant de le connaître, je ne distinguais pas la météorologie de l’astronomie. Ça faisait partie des affaires du ciel, ce serait donc quelque chose de suspendu en l’air, dans les hauteurs, inaccessible… Cette discussion nocturne mit au point les choses : l’astronome étudie les corps célestes tandis que le météorologiste observe les mouvements du temps. Lorsqu’il me regardait de profil, son nez avait une beauté limpide, cette haute ligne ondulante séparait, avec une délicatesse naturelle, ses yeux pleins de sagesse brillant derrière les deux verres. Il ne fermait pas le deuxième bouton de sa chemise pour avoir moins chaud, invitant à découvrir sa peau fine et luisante. Nous discutâmes jusqu’à l’extinction des feux et notre véritable fréquentation data de ce soir-là.

Je ne peux pas dire que c’était prédestiné de rencontrer ce camarade. Mais nous avions, à part l’aspect physique qui nous plaisait, beaucoup d’autres goûts communs. Quatorze années se sont écoulées, tendre comme avant est notre amitié dont je me félicite encore. J’ai toujours admiré les scientifiques. La relation avec le Perspicace tenait peut-être à la même raison. Mais avant de les rencontrer, je n’avais pas contrôlé leur identité, c’était par intuition que je les cherchais fidèlement.

Le rapport avec l’Alerte était romantique à l’extrême. L’amitié qu’il me témoignait était pure et belle, sans aucune ambiguïté, sans la moindre tache. Je ne connaissais pas l’astronomie, il était en revanche un puits de science tant en littérature qu’en art et en musique. Fasciné par la musique classique, épris des beaux-arts européens, il faisait de la danse classique. Mozart, Beethoven, Michel-Ange, Rodin nous conduisirent à découvrir les civilisations européennes méconnues jusqu’ici. Les Noces de Figaro, Don Juan, Le Requiem, les Symphonies héroïque et pastorale, David et Le Penseur traversèrent notre mémoire. Je tombai carrément amoureux de la ressemblance, de l’audace, du naturel de la peinture occidentale. Jean-Christophe, l’œuvre romanesque de Romain Rolland, traduite en chinois par Fu Lei nous tint compagnie dans tant de longues nuits ! Et l’amour tragique du Frérot Jade et de Jade Sombre nous émut jusqu’aux chaudes larmes. Je lui dis que j’aimais les deux rôles, étant plus doué dans celui de Jade Sombre d’où le surnom de « sœurette Lin ». Nous avions été au gymnase de Wutaishan pour entendre un concert. Le ballet représenté par la troupe centrale de Pékin nous fit découvrir les pièces connues comme Le Casse-Noisettes, Le Lac des cygnes et quelques numéros traditionnels comme Adieu, ma Concubine. C’était une douce sortie, aussi bien quand on marchait que quand on était assis l’un à côté de l’autre. J’avais l’âme enchantée auprès de ce beau lettré, gracieux comme celui du spectacle, et qui comprenait vite l’histoire.

Sensible, il était aussi rapide, clair et logique dans son esprit. Cela répond à une phrase de Yan Yu dans le chapitre « Méthode poétique » de L’Essai sur la poésie de Canglang : « Pour que le mot ait de la valeur, il ne faut être ni diffus ni traînant. » Les gens diront peut-être que mes deux amis de Nankin correspondaient à mes goûts puisque l’un atteignait d’un pied « alerte » le sommet, l’autre était intelligent et « perspicace ». Certes, mais c’est inconsciemment que je cherchais ces deux perles, d’une part c’était pour prouver mon existence, d’autre part pour partager avec eux le plaisir du savoir et de la culture. Si l’Alerte avait une compréhension extraordinaire, surprenante était sa ténacité rigoureuse : l’étudiant d’astronomie d’antan est devenu docteur en océanographie à San Diego.

Les aspects agréables de l’Alerte se manifestaient dans beaucoup de domaines. Son apparence chic n’était qu’un décor de son intérieur simple. Il avançait à pas sûrs pour grimper au sommet de la science. Je n’avais pas la possibilité ni la chance d’être dans la même classe que lui, encore moins de comprendre ses leçons, mais le résultat montra qu’il était persévérant dans ses recherches. Chez lui, l’application était loin d’être contradictoire avec le loisir. Il s’amusait moins que moi, mais il savait aussi saisir l’occasion pour reposer ses nerfs trop tendus par les livres.

Une fois, je revenais de chez mes parents, mes camarades de chambre discutaient chaudement, m’envoyant de temps à autre des regards d’admiration. Je finis par comprendre pourquoi : il y avait eu un « beau jeune homme » qui était venu prendre de mes nouvelles. J’avais le cœur paisible : les Chinois, ayant trop souffert des ravages et du lavage de cerveau pendant la Révolution culturelle, restauraient du fond de leur cœur la tradition et la vertu. Non seulement ils ne se moquaient pas de moi, mais ils admiraient mon courage et appréciaient mon coup d’œil. Il ne manquait pas de beautés dans mon dortoir, mais je n’étais pas attiré, ils étaient trop maniérés. L’Alerte, ce coup de vent pur arriva au bon moment pour chasser cet air pestilentiel. Voilà pourquoi j’aimais les scientifiques. Loin d’être hâbleurs, ils étaient sérieux dans leurs études, sincères et modestes dans leur conduite.

La classe de l’Alerte avait une autre particularité dans leur vie collective. Dans une chambre tout le monde ne pouvait être bien fait, cela aurait été bien s’il y en avait eu un ou deux pour décorer le fronton de la porte. Zhang l’Alerte charmant, Zhao Clarté distingué, stimulaient d’autres camarades qui suivaient le temps. Ils s’habillaient correctement, se peignaient bien les cheveux avant de sortir pour être tous à la hauteur. L’Alerte disait souvent en mettant habituellement ses doigts fins de jade sur mon dos pour me faire avancer : « Les garçons de notre chambre sont tous chics. »


[i] appliqué, studieux
[ii] En chinois, alerte, excellent, pur et sœur aînée sont homophones.
[iii] appellation de l’auteur