Sorti en salle le 15 mars 2017, Grave est un bijou. Rarement un film français a pu réunir autant de diversité de styles avec autant d’authenticité et de radicalité. Grave, où cette force gravitationnelle est évoquée dans le film par la posture des corps, que Julia Ducournau a souhaité voir évoluer pour servir à merveille le récit.

Le film nous parle de nos démons ou de ces choses inavouables et que nous contrôlons pour ne pas vriller…

Le film est prenant car il raconte véritablement une histoire. Les scènes viscérales, qui ne manquent pas de nous retourner le ventre et de nous faire suffoquer, sont en fait indispensables au propos et au déroulement de la narration. L’empathie ressentie pour les personnages ajoute à l’horreur de laquelle on se sent proche. Le film nous parle de nos démons ou de ces choses inavouables et que nous contrôlons pour ne pas vriller. Les petites névroses qui peuvent s’avérer des graines de véritables descentes en enfer. Mais ici, ce qui était endormi jusque là chez Justine (Garance Marillier), cette élève surdouée de 16 ans fraîchement débarquée en première année d’école vétérinaire, est une nature qui semble avoir été déterminée dès le départ et faire partie de sa constitution. Cette tendance, c’est d’avoir une dépendance féroce à la chair fraîche. Justine et sa grande sœur Alexia (Ella Rumpf), également étudiante vétérinaire, ont été élevées au végétarisme par leurs parents. Durant le bizutage de Justine, on lui fait manger un rein de lapin, ce qui a pour conséquence la suite sanglante du film.

J’écris cette critique en tant que rédacteur de GENRES parce que le film révèle des aspects de la condition humaine proche de la question des genres qui nous intéresse. Je ne pense pas que Grave aurait pu avoir cette identité, ce style, ce propos, sans une réalisatrice opposée à une idée binaire de la conception de l’espèce humaine. Premier élément à rappeler, le film passe le test Bechdel-Wallace en moins d’un quart d’heure.

Test de Bechdel-Wallace :

  • l’œuvre a deux femmes identifiables (elles portent un nom)
  • elles parlent ensemble
  • elles parlent d’autre chose que d’un personnage masculin

(à savoir que seulement 57% des milliers de films auxquels on a fait passer le test remplissent ces conditions. Toutefois, chaque année le pourcentage grandit un peu)

Le film n’évoque pas une place particulière pour les femmes ou les hommes et les attitudes ne sont pas caricaturales ou stéréotypées. La sexualité n’est pas montrée comme une façon de mettre en contact un homme et une femme, ni réduite à l’acte sexuel, mais est considérée de manière beaucoup plus étendue, faisant partie intégrante de la vie et des préoccupations des personnages dans la manière d’être au monde et d’être à soi.

Affiche américaine / affiche française

Je citerai quelques paroles de Julia Ducournau, réalisatrice du film :

Parlant d’un genre auquel on voudrait rattacher son film :

« De la même façon que dans la vie, je ne crois ni au genre masculin ou féminin, encore moins à une délimitation claire de la sexualité… Je vois des métamorphoses en permanence. La vie est trop courte pour n’être qu’un »

Il est effectivement question de métamorphose dans le film. Une première impression de nouveauté, qui est finalement la part déterminée chez le personnage de Justine, puis la lutte contre ce déterminisme. C’est un film contre une certaine forme de conditionnement, non seulement à sa famille, mais également à son environnement. Je ne peux pas en dire trop, ne souhaitant gâcher le plaisir de ceux qui iront le voir.

De la même façon, il n’y a pas de méchants ni de gentils, seulement des êtres humains qui font avec ce qu’ils sont et ayant chacun une structure psychologique complexe. Si bien que nous ne pouvons que rarement devancer les attitudes des personnages, sans pourtant qu’elles nous paraissent absurdes. C’est une façon d’être surpris sans être étonné. Comme l’exprime le philosophe Bergson, avec l’image du danseur classique, qui se lance dans des mouvements qu’on ne peut pas prévoir tout en créant l’évidence à chaque nouveau mouvement, comme la suite naturelle du précédent, dans une harmonie surprenante mais sans heurts. Il définit ainsi la grâce.

Et Grave est une grâce. Le corps y prend une place sublime. L’actrice principale, Garance Marillier, parle d’ailleurs de la direction des acteurs par Julia Ducournau, qui orchestre des chorégraphies (la scène de manque sous les draps est magnifique) ponctuelles et une chorégraphie plus générale et évolutive durant toute la durée du film. Le choix d’un thème musical qui revient et varie, procédé plutôt à l’ancienne, a été choisi en ce sens d’une évolution tout en gardant une structure globale d’atmosphère.

Il est essentiel de mentionner la performance des acteurs, incroyable. Notamment Garance Marillier et Ella Rumpf, sans oublier Rabah Raït Oufella, qui joue le rôle d’Adrien, colocataire de Justine dans l’appartement d’étudiants. À ce propos, le premier échange entre les deux personnages se déroule à peu près ainsi : « J’avais demandé une coloc’ fille ! » dit Justine. Adrien répond : « Je suis pédé, ils ont dû se dire que c’était la même chose ».

le déroulement du film comporte une forme d’épreuve pour le spectateur (…) il faut pouvoir s’accrocher

J’en profite pour dire que le film traite admirablement bien les liens entre les deux sœurs ainsi que les liens d’amitié entre Justine et Adrien. Rien n’est tablé d’avance, on sent que tout se transforme et que tout est en création permanente, que jamais rien n’est figé. Encore une fois, cet état d’esprit renvoie à une vision non conditionnée de notre vie, où nos choix ont une vraie valeur ainsi que des conséquences, sans forcément toujours savoir lesquelles.

Avant de terminer l’article, il est peut-être utile de dire que le déroulement du film comporte une forme d’épreuve pour le spectateur. Nous ne sommes pas ménagés, et même si l’intelligence du propos permet d’en sortir avec une vraie ouverture et une libération, il faut pouvoir s’accrocher. En effet, nous sommes d’emblée amenés à être en parfaite empathie avec le personnage principal. Empathie qui ne cesse pas, bien qu’elle finisse par avoir des attitudes inhumaines. C’est la force du film et son efficacité, sa profondeur aussi. Rien n’est laissé au hasard et rien n’est montré qui ne servirait le propos ou le récit, de la lumière, les couleurs jusqu’aux postures et mouvements corporels des personnages, en passant par les dialogues et la musique. Il y aurait encore beaucoup à dire ou analyser concernant Grave, film qui marque le Français. Il Fait beaucoup parler de lui bien que très peu projeté (à peine cent salles en France). Alors n’hésitez pas à aller le voir, en soutien à la diversité, pour le premier film de Julia Ducournau ainsi que le premier long métrage pour l’actrice principale, Garance Marillier. Vous pourrez dire que vous y étiez, que vous l’avez vu en salle à sa sortie. C’est un événement marquant pour le français.

Une autre citation de la réalisatrice :

« Je n’ai pas envie de restreindre, j’ai toujours un peu peur qu’on m’amène sur ces sujets : vous avez fait un film de femme sur les femmes…bah non ça parle à tout le monde, enfin j’espère. Quand un réalisateur fait un film avec un acteur, on ne lui dit pas vous êtes un homme qui avez fait un film d’homme sur les hommes. Je n’aime pas trop qu’on m’amène là-dedans, j’espère que c’est plus universel que ça. »

Voilà qui est clair sur les intentions non binaires de la réalisatrice, qui ne fonde pas sa représentation du monde, sa représentation de la sexualité, sa représentation des rapports humains et du rapport à l’environnement sous le prisme femme/homme pourtant si répandu.

Grave,
de Julia Ducournau

Sortie le 15 mars 2017 en salles.

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Laurent Hili

Éducateur de Jeunes Enfants et poète. Je porte grand intérêt aux questions éducatives, me passionne pour la vie où le verbe n’est pas observé et voue une adoration à la saveur du thé, les heures où je ne bois pas d’alcool.