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Phèdre : une tragédie contemporaine

Un mois avant d’assister au spectacle Phèdre / Salope, je me suis rendu à une soirée de présentation, De Phèdre à Salope au Théâtre de La Loge qui a accueilli la pièce au 77, rue de Charonne, Paris, pour trois représentations les 14, 15 et 16 mars 2017.

Matthias Claeys, metteur en scène et gérant de la compagnie MKCD (avec Kevin Dez et Marion Romagnan) et Anne Brosselard, dramaturge et collaboratrice artistique, présentaient ainsi les travaux qui ont précédé la construction du spectacle.

Cette présentation se titre : De Phèdre à Salope. Plus qu’une simple présentation, c’est ici une réflexion approfondie au sujet de l’héritage artistique et historique, ainsi qu’un compte-rendu de l’actualité sur la question de la transgression des genres, qui nous est donné d’entendre.

Matthias expose l’incarnation de Phèdre en tant que figure transgressive faisant face à la Loi, qui n’apparaît pas comme une loi de la nature, mais une loi construite sur les rôles entretenus par la société sexuée et genrée.

Anne prend la suite et nous fait part de sa place subie en tant que représentante du sexe féminin. Place qu’on ne choisit pas d’occuper mais qui est renvoyée en permanence dans le regard des autres et dans les interactions quotidiennes.

Leurs voix se succèdent ainsi et se complètent, approfondissant chaque fois un peu plus la perception de ce sujet complexe.

Justesse et sensibilité

L’intérêt de ces réflexions est évident. Il en va de la liberté de chacun et de la liberté collective. Cette soirée fut très émouvante, avec quelques larmes versées dans l’assistance, sans perdre de la bonne humeur qui anime cette équipe. Des larmes empreintes de conscience, de lucidité et d’empathie. Nous pleurons sur nous-mêmes, des êtres pris dans l’étau sociétal, où les tentatives d’émancipation se confrontent au rouleau compresseur de l’héritage normatif et d’une idée faussée de la nature. Ce constat pessimiste est pourtant rempli de bienveillance pour nos semblables. Nous nous sentons parfois incompris mais attentifs. Sensibles parce que conscients, forts de notre regard. Et effectivement, le sourire, avec l’élan dynamique d’une équipe passionnée par leur entreprise artistique, qui nous transmet vitalité, plaisir et partage, permettant d’entrevoir les ouvertures et la liberté qu’exercent l’étude du genre dans l’histoire et dans notre société actuelle.

Le genre enfermé dans le sexe

De Phèdre à Salope, d’hier à aujourd’hui, une représentation de la femme qui ne bouge pas. La figure féminine resserrée, ne touchant jamais au cœur de l’être, n’existant que pour son sexe, où à chaque idée ou expression y est accroché le sexe, comme un crabe pinçant la peau, où la transcendance et l’universalisme accordés aux hommes sont interdits aux femmes. L’erreur féminine, l’imperfection féminine est sans appel ni recours, une honte évocatrice de faiblesse, quand on pourrait pourtant y voir une véritable action transgressive, émancipatrice et puissante, comme c’est le cas pour la représentation masculine.

Un mois plus tard, j’assistai à la représentation du spectacle. De Phèdre à Salope je passai à Phèdre / Salope.

Phèdre / Salope : un spectacle

Première apparition sur scène, une femme nous salue et nous présente la pièce comme 1/3 de Phèdre et 2/3 de Salope, qui est peut-être même ¼ de Phèdre et ¾ de Salope. Pas de voix off nous demandant d’éteindre nos téléphones et de ne pas utiliser de flash, nous sommes en confiance et un filet rouge coule le long de la jambe de notre interlocutrice. Tranquillement, elle essuie sa jambe, une tâche rouge sur une feuille de papier au sol, nous souhaitant un bon spectacle.

Phèdre apparaît dans le timbre de voix des comédiennes, nous dévoilant des figures de Phèdre, évoquant l’absence d’un schéma esthétique et identitaire de l’incarnation du personnage trop souvent uniformisé. Ici nous est proposé d’entendre une voix, un vécu, des idées qu’il est impossible de raccrocher à la seule dimension d’un sexe qui n’aurait qu’un seul visage. Phèdre en voie d’universalité.

Sur scène, les comédiens entrent tour à tour, jouant donc les rôles de Phèdre, Hyppolite, Oenone et Thésée.

Entre deux vers en alexandrins viennent accélérer le battement, provoquer la stupéfaction, des paroles d’un langage contemporain, direct et brutal. Une traversée des âges, pour que Phèdre ne soit pas qu’une tradition littéraire ou mythologique, mais aussi une interpellation aux actrices et acteurs du quotidien que nous sommes.

Salope et encore Salope

De Phèdre à Salope, nous voici dans la deuxième partie du spectacle : Salope.

Les personnages de Phèdre n’apparaissent plus, mais le schéma familial et le rapport à la Loi sont conservés. Nous voyons alors se succéder parents, enfants, avocats, plaignantes, policier,… Ces différentes configurations et les dialogues sont le fruit d’improvisations sur le thème des stéréotypes de genres, réécrits ensuite et mis en scène. Ce travail qui implique les comédiens dans l’écriture nous donne à voir une équipe enthousiaste et porteuse d’un projet, d’un discours et d’un engagement sincères.

Ces scènes nous présentent donc des personnages dans leur dimension familiale, foyer des constructions stéréotypales et foyer de la compréhension de sa place et de son émancipation potentielle. Nous nous rendons compte à quel point les personnages et nous-mêmes dans notre vie sommes tenus, retenus, lâchés, enfermés, abandonnés…plus rarement accompagnés. Dans Phèdre / Salope, rien n’est simple. Comme Phèdre, Salope n’est ni exemplaire ni blâmable. Quand on prend un sens, il est d’emblée mis à mal et il est impossible de donner aux personnages une identité fermée.

Un aperçu de Salope

Une scène renvoie aux menstruations du prologue : les règles de l’enfant signent l’arrêt de la belle vie, selon le discours d’une mère à bout de souffle, qui semble voir dans les règles le devenir-femme, c’est-à-dire le démon de la vie, la mort du soleil de l’enfance, la naissance du vice, face aux soupirs, aux rires et à l’ironie de sa fille. Stéréotype symbolique des règles comme un péché originel auquel la femme serait rappelée. Non seulement on ne naît pas femme, on le devient (Simone de Beauvoir), mais en le devenant, on se couvrirait de honte et on se préparerait à l’enfer sur Terre. Dans une autre scène un père dévoile à sa famille qu’il a cuisiné son pénis, qu’ils viennent de déguster avec appétit. Ailleurs, une femme fait face au discours inaudible d’une femme espagnole et d’une autre créole, cherchant vivement à savoir si oui ou non, elle a baisé (la salope !). Un homme viendra également s’en mêler, en chti ! Un policier et une avocate, dans d’autres séquences, n’auront de cesse de ponctuer leurs remarques sexistes de : je dis ça pour vous aider, moi !

Sexisme dynamique

Dans la dynamique, c’est enlevé, vivant et haut en couleurs. L’accent est mis sur le répondant et la parole dite. L’introspection des personnages est mise de côté pour faire ressortir, non sans humour, des stéréotypes et des lieux communs sur la question du genre. Cette façon de ne pas être dans l’analyse n’enlève rien à la profondeur du discours sous-tendu par tout le travail préparatoire de la pièce. Tout transparaît alors dans le flux de dialogues et de situations mouvementés dont on ne se lasse pas et qui semblent nous impliquer à chaque instant. L’introspection est donc laissée au spectateur, que la pièce dirige sur des interrogations passionnantes.

Ici, les stéréotypes masculins et féminins sont observables chez tous les sexes, transposables à loisir ; on n’y échappe jamais. Quoi que nous fassions, le prisme sexué fait son œuvre, masculin et féminin l’emportant sur ce que nous sommes réellement. Une attitude est sexuée, comme une parole, un geste, une idée, aussi bien qu’un corps ou même un objet. Quelques situations montrent l’enfermement dans la binarité genrée et sexuée, faisant grande place à la frustration et à l’empêchement d’être, de dire, d’exprimer autre chose, une certaine vérité enfouie, mise à mal.

L’expression des stéréotypes pour mieux les déjouer

Cet enfermement est matérialisé par la scène d’où les comédiens / personnages ne sortent plus dès qu’ils y ont mis les pieds. Ils se placent sur des chaises autour quand ils ne jouent pas. Sans y échapper, c’est une façon d’impliquer les spectateurs et de suggérer une façon de ne pas se détourner, de ne pas s’en aller, de ne pas fermer les yeux, de voir l’autre, de voir et écouter les autres, de recevoir les idées, la violence et la réalité des rapports humains. Les comédiens, sans faire participer le public à proprement parler, interpellent par leurs postures, le regard, un sourire ou une expression, des silences… Sans échappatoire, cet enfermement trouve une libération dans la prise de conscience et l’avènement d’un nouveau regard, un prisme qui se défait du tout sexué et genré, un plaisir à se détacher d’un conditionnement par la vue non détournée sur le conditionnement lui-même. Voir, entendre, comprendre, se libérer. J’ai envie de dire, les personnages nous montrent autre chose que ces stéréotypes qui sont pourtant l’objet de la pièce. Ils nous montrent que nous sommes tous autre chose, une sensibilité particulière. L’humour est un élément de la pièce qui permet l’écoute. Il est alors plus aisé d’entendre le propos lorsqu’il ne nous provoque pas par un message moraliste empreint de rancœur. L’humour et le tempérament des personnages, entiers et complexes, renforce l’empathie et la saine affection qu’on leur porte. Et derrière l’humour se dessine l’horreur qu’on connaît bien, dont les actualités et notre quotidien nous abreuvent. Nous rions et nous mesurons l’ampleur de la fausse route dans laquelle s’est engagé l’être humain.

Loi et intégrité

Si l’être humain semble capable d’auto-dérision, lorsqu’il représente les institutions, tout se bloque. Les personnages d’avocats ou du policier se montrent emprisonnés par ce qui les dépasse mais qui est pourtant organisé par les humains eux-mêmes. L’aveu d’impuissance face au système, qui n’a rien d’objectif, rien de divin non plus, qui est purement et simplement construit par des représentations sans fondements sensés ni naturels. La dernière scène est éblouissante, frappante et jouissive. On sent enfin l’institution se briser face à la parole qui ne faiblit pas. Une parole qu’on tente pourtant d’éteindre, qu’on ne comprend pas, qu’on oriente, qu’on transforme, qu’on méprise, qu’on ne considère pas. Et ici, le silence contenu fait place au cri maîtrisé, insoumis et assumé d’une femme, ni exemplaire ni blâmable, une Phèdre du XXIe siècle étonnante de cohérence et d’intégrité. La comédienne se saisit d’une émotion réelle, une implication dans le propos, qui ne suscite pas nécessairement l’adhésion au discours, mais à l’état d’esprit et à l’engagement, la détermination de ne pas s’endormir et l’assurance d’être à sa place, autant dans la peau du personnage que dans sa peau de comédienne, ici dans la pièce Phèdre / Salope, soutenant un projet à l’engagement juste et porté par l’expression théâtrale ainsi que par des personnes qui sont exactement là où elles sont, dans une précieuse présence, consciente et libre.

Liens :
https://ciemkcd.com/
http://www.lalogeparis.fr/

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Laurent Hili
Éducateur de Jeunes Enfants et poète. Je porte grand intérêt aux questions éducatives, me passionne pour la vie où le verbe n'est pas observé et voue une adoration à la saveur du thé, les heures où je ne bois pas d'alcool.

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