Adresse inconnue

Il s’en est passé des choses depuis notre entrevue cruciale avec le Commissaire du Quai des Orfèvres.

Il nous a reçu, Yann et moi, après nous avoir fait patienter dans un bureau sous les toits.

C’était bien sûr la première fois que nous visitions cet endroit emblématique et nous nous sommes perdu dans les dédales de ces couloirs sans fin !

Très loin des clichés planant sur l’univers policier et ses excès, nous avons été reçu par un quadra souriant, méthodique, direct et respectueux.

Grand, bien découplé, il ne manquait pas de charme et son look décontracté pouvait paraître presque anachronique dans ce lieu froid où la tension était palpable.

Nous étions intimidés, apeurés, la gorge sèche. Notre hôte nous a offert deux cafés fumants pour détendre l’atmosphère que nous avons accepter dubitatifs, surpris par cet accueil presque suspect ! (Nous avons compris par la suite que prévenu par Jean, il était averti de notre arrivée).

Après avoir décliné notre identité à tour de rôle, j’ai monopolisé la parole et raconté brièvement mais presque clairement les événements de ces deniers mois.

Le commissaire prenait des notes et prêtait une attention  scrupuleuse à mon récit. Quand j’eu fini, à bout de souffle, il me posa quelques questions pour affiner les contours de l’affaire. Je répondis le plus précisément possible.

Il convoqua peu après un subalterne pour enregistrer notre plainte.

Il nous conseilla ensuite de déménager si cela nous était possible, afin de semer nos ennemis ; devant notre mine défaite, il nous a rassuré en nous promettant que nos agresseurs seraient rapidement mis hors d’état de nuire.

En sortant du 36, nous étions soulagé d’avoir enfin franchi le pas et nous nous sommes baladés tranquillement le long des quais, en savourant ce moment de paix.

Nous avons changer d’adresse peu après. Par chance, un confrère de Yann possède une chambre de bonne près de République et lui a proposé de l’occuper le temps nécessaire.

Nous décidâmes d’y emménager sans attendre, non sans prendre de nombreuses précautions pour nous assurer de ne pas être suivi !

Niché sous les toits, au 52 de la rue René Boulanger, la chambre est minuscule, mais son propriétaire a réussi le défi de caser le strict nécessaire dans les sept m2 de sous-pente.

Un canapé lit qui une fois déplié occupe toute la surface (…) nous avons l’impression de nous embourgeoiser soudain !

Je suis immédiatement tombé sous le charme de cet endroit, où l’on accède après avoir grimpé deux étages, par un escalier en colimaçon, dans un couloir étroit, où des tomettes parfois branlantes mènent à notre nouveau nid. Une petite fenêtre ouverte sur le toit en zinc, donne sur une place longeant le boulevard. Nous sommes suffisamment en rentrait pour ne pas souffrir du bruit de la circulation.

Un canapé lit qui une fois déplié occupe toute la surface, une cuisine de poupée, une douche et les chiottes, des placards… nous avons l’impression de nous embourgeoiser soudain ! Une nouvelle clé rejoint celles de la chambre d’Olivier et de celle de Yann. Il est peut-être temps que j’achète un porte-clés pour rassembler les clés du paradis et de l’enfer !

Yann a décidé de ne pas retourner travailler à la Brasserie pour l’instant, même s’il remarche presque sans aucun boitement. Il préfère éviter le quartier Bastille pour quelques temps. Son chef lui a accordé un congé sans solde, sans faire de difficultés. Serait t-il amoureux de lui ?

Il a également appelé l’agence de mannequins afin d’expliquer qu’un accident l’empêchait de marcher. On lui a répondu qu’il devait se présenter dans deux jours à un casting. Il note l’adresse avec nervosité et après avoir raccroché, il me confie que ce rendez-vous tombe bien, car il va devoir assumer deux loyers dans l’avenir. C’est vrai que je claque la petite mensualité que me verse mon père dans des futilités.  J’assure Yann de ma participation aux loyers. J’en prend l’engagement, sans certitude, car je suis un panier percé et je n’ai pas encore acquis le sens de l’argent gagné à la sueur de son front, privilégié que je suis !

Yann prend au sérieux son rôle de grand-frère, qui lui revient de droit, eut égard à son sens des responsabilités et à sa sagesse… Les quelques mois qui nous séparent et nos tailles presque identiques n’entrent pas en compte dans ce noble sentiment qui s’incarne en lui.

Mais pour l’heure, il nous faut vivre dans cette nouvelle clandestinité… Le moindre bruit de pas dans le couloir m’angoisse et j’essaie de dominer cette peur pour ne pas contaminer Yann.

Heureusement, rien ne se produit durant les jours qui suivent, et petit à petit, j’apprivoise cette crainte et la troque contre une légèreté très modérée !

Le premier shooting

Maquillé, coiffé et habillé par une assistante enjouée, Yann s’est laissé faire comme une poupée

Yann a décroché son premier contrat peu après. Un magazine de mode italien l’a casté… Il était à la fois ravi de gagner de l’argent et l’idée de perdre son temps à se faire photographier le révulsait. La prise de vue avait lieu dans le jardin des Tuileries, autour du grand bassin central très tôt le matin, pour éviter la foule des enfants faisant voguer leur bateau miniature sur l’eau.

J’ai accompagné Yann officiellement pour le soutenir moralement (et pour veiller à ce qu’il ne tourne pas les talons), mais j’étais particulièrement excité de participer à mon premier shooting de mode.

Maquillé, coiffé et habillé par une assistante enjouée, Yann s’est laissé faire comme une poupée. Devant le photographe, il a souri quand celui-ci lui a demandé, fait la gueule selon les directives de l’artiste, a copiné avec ses collègues mannequins tout en restant dans un rapport viril pour ne pas induire une confusion sur ce qui sera montré à un public de lecteurs masculins hétérosexuels ; quand le photographe génial a suggéré aux garçons de rentrer dans le bassin et de patauger dans l’eau avec des airs de naïades habillés en costumes chics, avec les pantalons retroussés jusqu’aux genoux, j’ai eu peur que Yann ne renâcle, mais il s’est exécuté avec un bel enthousiasme.

On aurait pu croire qu’il était heureux de cette baignade improvisée dans une eau boueuse et glaciale ! Quel comédien .

Ouf !

Quand la pluie a commencé a tomber, toute l’équipe s’est repliée vers les deux camionnettes garées le long de l’allée centrale. Le photographe et la rédactrice de mode se sont concerté et ont décidé la fin du shooting.

Les mannequins se sont débarrassés de leur costume et ont renfilé leur jean. J’ai rejoint Yann et l’ai aidé à ôter le fond de teint appliqué sur son visage. Les autres modèles, des américains un peu beaufs, malgré leur beauté assommante, nous ont observé en souriant. Pas sur que dans ce milieu trusté par les homos, l’extériorisation d’une relation soit la bienvenue !

La pluie a redoublé de violence. Nous avons tous traversé en courant le jardin, pour nous mettre à l’abri sous les Arcades de la rue de Rivoli. Soudain, une exclamation de stupeur nous a figé Yann et moi sur place. Un homme vêtu de cuir des pieds à la tête nous avait rejoint et embrassait le photographe goulûment. Nous avons reconnu Yves Mourousi qui semblait un peu éméché à cette heure matinale. Les touristes s’arrêtaient pour regarder avec curiosité cette scène surréaliste.

Quant à nous, nous avons profité de ce brouhaha pour nous éclipser vers le métro tout proche.

Pour moi, le héros de la journée c’était Yann !

Rendez-vous bientôt pour la suite d’.

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Hugues Demeusy

Grenoblois d’origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu’à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m’adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l’écriture, la mer…. J’ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !