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Chvës : art-thérapeute, comédien et photographe

Kevin démarre la photo en 2012. Il a fait des études de dramathérapie, en lien avec sa pratique de comédien. La photographie, plus intime, évoque sa perception du monde et des autres. Il constate qu’il se représente les autres d’une manière personnelle, pas forcément partagée par l’entourage, voire même des personnes elles-mêmes, sa vision comme une fenêtre sur une autre réalité perçue. Son travail offre une perspective mise en scène ; au centre la personne dont il fait le portrait. La mise en scène est l’évocation de son regard intérieur, singulier, mêlé à la personnalité impliquée du sujet photographié.

Avant de vous présenter les photos qui ont fait l’objet de l’exposition en lien avec le projet Phèdre/Salope, je vais vous dévoiler un aperçu du parcours de Kevin Dez en tant que Chvës.

Une photo aux souvenirs pluriels

Une première photographie fut publiée dans le cadre du concours Souvenirs. Les enfants de la démesure. Titrée F#5.

Françoise (comédienne de la cie MKCD), en premier plan devant cinq personnes nues. Bien qu’il lui ait été demandé pour la publication un texte explicatif, il ne souhaitait pas en rajouter, l’image et le thème du concours suggérant la liberté du regardant sur l’interprétation et la réception de l’image. La pirouette consista à écrire un texte très bref :

On n’est jamais certain de se souvenir. On va dire qu’elle se souvient.

F#5 ©Chvës

Pour lui, la photo permet de dire ce qu’on pense. Ce qui ne serait donc pas une objectivation…

Positionnement artistique

Cette photo faisait suite à un autre travail le mettant en scène, suicidé auto-photographié, pour une installation de type intérieur témoin Ikéa, les photos comme le motif d’une collection, sur les tapis, meubles, etc… Beau travail mais trop subversif, lui a-t-on retourné.

Kevin me dit : « Jean-Luc Godard a déclaré que la photographie c’est la vérité. » Il n’est pas d’accord. Pour lui, la photo permet de dire ce qu’on pense. Ce qui ne serait donc pas une objectivation, au contraire, puisque la photo, par exemple, cadre, et le hors-cadre pourrait révéler une autre vérité.

Il aime le travail de Sophie Calle, qui se saisit de son quotidien et de l’intime pour construire un travail artistique qui ne se défait jamais vraiment du vivant et de notre rapport direct au monde. Il exprime ainsi ce qui le séduit dans l’art contemporain :

« J’aurais pu le faire ». Oui, mais tu ne l’as pas fait.

Chvës, identité photographe et peut-être plus

Faire n’est pas non plus chose facile, et c’est pourquoi Kevin Dez est Chvës quand il est photographe. C’est à la fois une pudeur et une intégrité, ainsi qu’une façon de distinguer la photographie de son travail de comédien, où il parle les mots d’un autre. Il vit la photographie comme l’expression d’un ressenti intime, ce qui l’expose en tant qu’être singulier, responsable et détenteur de son regard. Ainsi, lorsqu’il est question de se dévoiler, c’est sous un nom choisi. Comme si ce point de vue se devait de ne pas être rattaché à une lignée familiale, n’impliquant personne d’autre que lui-même.

Exposition En masculin En féminin

Un jardin secret qui s’exprime et se construit néanmoins dans le partage et le dialogue. En atteste son exposition présentée en accompagnement de la soirée De Phèdre à Salope. Son inspiration est le reflet de la parole des comédiens du spectacle Phèdre/Salope, son exposition s’invitant dans la perspective de la pièce : la question des genres. De la même façon que Matthias Claeys (metteur en scène du spectacle) qui est parti des improvisations des comédiens sur le thème des stéréotypes de genres, Kevin Dez/Chvës les a impliqués dans son travail de photographe en leur demandant de compléter :

En masculin, je…
En féminin, je…

Le choix de Romain est intéressant, il n’a rien ajouté, il a même enlevé les points de suspension :

En masculin, je.
En féminin, je.

Jouant également dans la pièce, Kevin s’est aussi prêté au jeu :

En masculin, je ne sais pas quoi faire.
En féminin, ça me paraît plus clair.

Kevin. En masculin, je ne sais pas quoi faire / En féminin, ça me paraît plus clair. ©Chvës
Marie-Julie. En masculin, je vais là où je veux / En féminin, je suis un ouragan outrageux. ©Chvës

Les comédiennes et comédiens n’avaient pas idée de ce qu’il comptait en faire. D’après ces compositions écrites, il a intégré chaque personne dans une mise en scène en portrait. L’écriture et la connaissance qu’il a de chaque comédien l’amena à des compositions personnelles où la mise en scène ne perd jamais de sa dimension quotidienne et intime d’une vie en soi. La composition photographique semble révéler un état naturel, presque anodin, autant par le décor que par la posture des corps et l’expression des visages. Soit l’idée de l’être original. Où la normalité ne serait pas le conventionnel, mais le visage singulier et naturel des personnes. Soit : notre normalité n’est pas la norme.

Odila. En masculin, je bande mou / En féminin, je mouille dur. ©Chvës
Matthias. En masculin, j’inverse / En féminin, J’invente. ©Chvës

whoUr, double triptyque

Un nouveau projet est déjà en cours : whoUr. Une nouvelle fois, il implique le sujet dans l’œuvre. Chvës demande à des personnes qu’il connaît ou apprend à connaître, d’écrire un texte à partir de la question : comment je me perçois ?

Chaque personne choisit le lieu d’écriture, le contexte, et Chvës prend une première photo au moment de la rédaction. Une deuxième photographie sera mise en scène par Chvës, ce qui répondra à la question de sa perception de la personne. Le triptyque formé par les deux photos et le texte se verra accompagné d’un nouveau triptyque sur le même principe, cinq ans plus tard.

Projet ambitieux qui suscite un véritable intérêt, autant pour le photographe que pour le photographié, dans une implication sur cinq ans, laissant la trace d’une évolution des regards croisés.

Site de la compagnie MKCD

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Laurent Hili
Éducateur de Jeunes Enfants et poète. Je porte grand intérêt aux questions éducatives, me passionne pour la vie où le verbe n'est pas observé et voue une adoration à la saveur du thé, les heures où je ne bois pas d'alcool.

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