Autrice plutôt qu’auteure : démystifier les histoires

Le langage est symbolique et renvoie à une manière d’appréhender le monde. En effet, s’il recouvre des réalités, il sert également à représenter les identités, en les nommant, les créant, ou les revendiquant. C’est en ce sens que l’utilisation du terme autrice sera désormais privilégiée par l’équipe du Salon du Livre Lesbien.

Cette démarche s’inscrit dans un premier temps dans une dynamique de récupération d’un terme ayant été effacé au cours de l’, afin d’invisibiliser celles qu’il désigne, perçues comme des concurrentes menaçantes. En effet, le terme autrice, vient du latin auctor, auctrix, celui/celle qui crée. En 1581, la première occurrence de la traduction autrice au sens d’écrivaine accompagne l’émergence de l’imprimerie. L’intervention des femmes en art est intensifiée par le XVIIe siècle, qui voit l’éducation féminine se développer à une époque où être écrivain devient une profession à part entière. Dès lors, une nouvelle génération de femmes de lettres émerge et les salons littéraires, souvent présidés par des femmes, prennent alors tout leur essor.

Cependant, le XVIIe siècle voit également naître la codification de la langue française. Richelieu crée en 1635 l’Académie française, composée uniquement d’hommes, dont la principale mission est de créer le premier dictionnaire unilingue de la langue française. La langue française est réformée, et ces changements sont institutionnalisés par les nouvelles règles et le dictionnaire. De nombreux termes, courants au XVIe siècle, disparaissent alors. Les féminins autrice, poétesse, philosophesse, médecine, entre autres, sont éclipsés, puisqu’ils réfèrent à des métiers trop savants. En revanche, les noms renvoyant à des professions extérieures/extrinsèques à l’érudition/moins prestigieuses ne se voient pas dépossédées de leurs pendants féminins (boulangère par exemple), ce qui souligne l’intention classéiste régissant la hiérarchisation des genres. Suivant le même mouvement, les mots connotant la puissance sont masculinisés, quand ceux dits trop mols/mous, se voient attribuer le genre féminin. Ainsi erreur, qui était initialement masculin, devient féminin. A l’inverse, les termes honneur et art, qui étaient féminins, sont convertis au masculin.

De plus, la règle grammaticale du masculin l’emportant sur le féminin est instaurée en lieu et place de la règle de proximité, qui préconisait précédemment un accord avec le substantif le plus proche, sans considération de genre. Attaquée au début du XVIIe siècle par Malherbe et dans une moindre mesure par Vaugelas qui écrivait que « le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble », sa disparition est renforcée un siècle plus tard par Beauzée et l’argument explicite selon lequel « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Sortie complètement de l’usage au XVIIIe siècle, la règle de proximité est aujourd’hui remise au goût du jour par les Editions iXe, qui invitent à son application.
Progressivement, l’affirmation de la supériorité des hommes disparaît avec l’avancée du combat contre le sexisme. Cependant, elle est remplacée par l’apparition du masculin-neutre qui est déclaré « sans histoire, sans contexte, sans intention » par l’Académie française. Les épicènes assoient ainsi l’hégémonie et la domination masculines. D’autre part, la forme neutre d’une profession n’est pas nécessairement associée au genre masculin (sage-femme, puéricultrice) mais plutôt au genre le plus représenté dans cette profession. Ainsi, la résilience du masculin pour parler d’une profession prouve que dans l’inconscient collectif, ce sont des hommes qui la pratiquent. Les féminiser lorsqu’elles référent à des femmes montre une nouvelle évolution de la langue, parallèle à celle de la société.

La France est  très en retard (…) le Québec, la Belgique ou la Suisse ont, dès les années 1970, commencé à réintroduire ou inventer des mots féminins

Aujourd’hui, le mot autrice fait sa réapparition progressive dans les dictionnaires de français. En 1996, le Petit Robert précise au mot auteur qu’il existe un féminin, autrice. Dans son édition de 2003, une entrée lui est même consacrée, renvoyant à la légitimité de son origine latine.

En 2004, le Dictionnaire Hachette l’intègre à son tour, tandis que l’Officiel du Jeu Scrabble officialise le terme autrice dans sa nouvelle édition. La France est toutefois très en retard par rapport à d’autres espaces francophones. En effet, le Québec, la Belgique ou encore la Suisse ont, dès les années 1970, commencé à réintroduire ou inventer des mots féminins. Les Canadiennes, désireuses de forger un féminin au mot auteur, ont depuis longtemps opté pour le terme féminisé, auteure, alors que l’Afrique francophone et la Suisse utilise régulièrement autrice.

Dans les milieux littéraires, intellectuels et éditoriaux, c’est également le terme autrice qui est unanimement adopté, suivant une argumentation logique et militante. En effet, autrice, par comparaison avec auteure, a le mérite de faire oralement entendre sa différence autant qu’il la signifie à l’écrit. Il paraît important de notifier linguistiquement des réalités sociales afin de lutter pour l’accès à l’égalité des genres. Accepter les femmes au sein d’un espace particulier, c’est aussi accepter de les y nommer. Le terme autrice réclame non seulement un héritage, une visibilité, mais aussi que les femmes puissent, au même titre que les hommes, être productrices d’une parole sur laquelle elles auraient autorité.

De plus, lorsqu’il n’y a pas de mots pour une fonction au féminin, la femme doit emprunter des univers sémantiques réservés au masculin. Dans la mesure où le langage exprime un rapport au monde, il est fondamental de nommer les réalités existantes, afin d’exprimer, soutenir, valoriser et promouvoir les expériences et les existences féminines. D’après le rapport de la BNF en 2015, les femmes ne représentent en effet que 36% du monde auctorial français. La revendication du mot autrice, aux côtés du mot auteur, peut donc permettre de créer une réelle place aux femmes dans le monde littéraire, de les faire accepter réellement dans l’espace publique, politique, économique ou académique, et non les réduire à une simple déclinaison, au féminin, d’un substantif masculin renvoyant à la réalité d’un monde donnant déjà la primauté au masculin. Le refus de féminiser certains noms semble venir du refus de féminiser les réalités auxquelles ils renvoient. Tant que les femmes ont besoin de se faire passer pour des hommes, au moins dans leur titre officiel, pour se voir et être vues comme légitimes, on ne pourra dire qu’elles sont réellement acceptées dans l’espace publique, politique, économique ou académique.

Aujourd’hui, nous assistons à l’émergence d’une langue française sans hiérarchie, reconnaissant chaque individu (…) dans sa spécificité ou neutralité affirmées

Cette réflexion s’inscrit donc dans un cadre égalitaire où chaque être a la possibilité de s’affirmer et d’exister sans qu’un genre ne l’emporte sur l’autre. Sur les traces de Monique Wittig et autres pionnières du genre et du féminisme, l’évolution linguistique est en marche dans les mentalités et sociétés pour rétablir l’équité. Aujourd’hui, nous assistons à l’émergence d’une langue française sans hiérarchie, reconnaissant chaque individu à part entière dans sa spécificité ou neutralité affirmées. On observe des tentatives naissantes de transformation du langage aux Etats-Unis, avec la création des pronoms ze et hir, ou l’introduction de la politique du pronom neutre depuis l’automne 2016 à l’université de l’Iowa. En Europe, la Suède progressiste a déjà fait entrer le pronom neutre hen dans le dictionnaire de l’Académie suédoise depuis avril 2015. Son adoption s’est faite progressivement dans les journaux, les affiches, les livres. Populaire chez les jeunes et sur internet, il a pris sa place. Les juristes l’intègrent et dans les écoles, les professeur·e·s réadaptent les histoires des jeunes enfants. En revanche, en France, nous entendons encore peu les pronoms neutres en construction mais sur la toile, débats et revendications fleurissent autour de ces nouvelles propositions telles que al, el, iel, ol… Ces combats sont portés par des militant·e·s, des groupes constitués sur les réseaux sociaux et bien évidemment par des autrices, comédiennes, historiennes (Eliane Viennot), grammairiennes (Thérèse Moreau), ou par des écrivaines linguistes (Céline Labrosse). Aurore Evain, comédienne, dramaturge et historienne du théâtre, revendique le terme d’autrice qu’elle remet à l’honneur afin de mettre en valeur le travail de femmes autrices de pièces, et la parité dans le monde du théâtre. Le français égalitaire a d’ailleurs franchi un cap avec le roman Requiem de l’écrivaine et chercheuse Alpheratz, paru en 2015. Requiem est le premier roman français écrit sans hiérarchie entre les genres grammaticaux. L’autrice suggère al comme pronom personnel de genre neutre pour exprimer toutes les situations agenres, c’est-à-dire sans genre, preuve qu’il est possible de pratiquer un français égalitaire dans l’usage quotidien. La langue, miroir d’une société, évolue à ses côtés afin de mieux témoigner des expériences qui la composent, des visions du monde qui la parsèment.

L’équipe du Salon du Livre Lesbien entend donc promouvoir à travers le langage, ainsi que les positionnements politiques et militants de ses activités, la femme, la profession auctoriale ainsi que la possibilité pour chaque identité d’être nommée et représentée, et d’accéder à la visibilité lui étant due. L’adoption et l’utilisation du terme autrice, du fait de son historicité, des polémiques suscitées par sa récupération, et des possibilités créatives et d’affirmation qu’il contient, sont en ce sens, éloquentes.

Les Plumes et toute l’équipe du Salon du Livre Lesbien

Sitographie

Auteure ou autrice, un mot qui dérange (TV5 Monde)

Non le masculin ne l’emporte pas sur le feminin (Actualitté)

Auteur, auteure ou autrice (blog de Audrey Alwett)

Le mot autrice vous choque-t-il ? (Blogs Libé)

Pour un français égalitaire par Cléo Schwindenhammer – 5 avril 2016

Pour que le masculin ne l’emporte plus sur le féminin, une révolution linguistique est en marche

A propos d’Alpheratz, écrivaine, traductrice et chercheuse en grammaire

Auteure ou autrice ? Un mot qui dérange – Interview d’Aurore Evain

« Iel » ou « Ol », le pronom personnel neutre français en construction – Article Yagg

Hen [pronom] : en suédois, désigne indifféremment un homme ou une femme

Hen : le pronom suédois qui fait polémique

Il, Elle, Hen – La pédagogie neutre selon la Suède

What Are Ze, Hir And Xe? Gender Neutral Pronouns Growing Popular At Colleges

The Need for a Gender-Neutral Pronoun

University of Iowa Introduces Gender Neutral Pronoun Policy

Bibliographie

Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours, SÊMÉION, Travaux de sémiologie n° 6, « Femmes et langues », février 2008, Université Paris Descartes

Egalité et politique, La discrimination dans la langue française, le cas du masculin-neutre, Petronille Bloedé, 2 Décembre 2015