Petit retour en arrière : après les événements de 68, lors du siècle dernier, face à l’inertie politique et à la toute puissance d’une culture imposée, une profusion  de mouvements culturels, artistiques, associatifs voient le jour, tandis que de nombreux artistes iconoclastes prennent la parole. La contre-culture est à la mode !

La Maison Rouge, dans le quartier Bastillle, rend un hommage exceptionnel à cette époque et à ses multiples expressions, où les LGBT apportèrent une contribution magistrale : le FHAR, les Gazolines, Copi, Guy Hockengheim… mirent les pieds dans le plat sans complexe et donnèrent le ton aux années 70 et 80.

Nous avons rencontré Philippe Morillon, photographe star des années Palace, mais aussi illustrateur reconnu, afin d’évoquer avec beaucoup d’affection des temps si proches mais aussi étrangement différents…

Hugues : 1969, année érotique pour Gainsbourg, mais toi que fais tu ?

Philippe : Je termine mes études à l’école des Arts Appliqués, rue Olivier de Serres. Après avoir occupé l’établissement l’année précédente en « mai 68 », nous sommes mal vus des professeurs qui nous laissent faire ce qui nous amuse et nous regardent de loin, l’air navré, prendre des airs de hippies avec nos cheveux long et nos tenues débraillées. Intéressé par le pop art et Andy Warhol (que je rencontrerai plus tard) , je peinturlure des trucs pop à rayures. J’écoute du Jimmy Hendrix et de la pop anglaise, j’adore le situationnisme et Jean-Luc Godard, bref je suis à la mode…

Donc, tu es photographe et illustrateur ?

Le style d’illustration que je vais populariser vers 1975, a un lien étroit avec la photographie : il est influencé par l’hyperréalisme et le pop art, sur des sujets « rétro » inspirés des années 50 ou 60 en Amérique, avec une technique exécutée à l’aérographe et à la peinture acrylique. L’usage du calque et de la chambre claire permet des dessins précis et rapides à partir de photos. Si on ne trouve pas de photos, il faut les faire soi même !

J’en ai donc fait assez approximativement au début et puis comme c’était flou ou bougé, j’ai du faire quelques progrès, mais pas trop… Je ne me suis intéressé à la technique que bien plus tard. Trop tard, j’avais déjà fait un tas de belles photos floues…

La modestie de Philippe lui fait occulté ses séries de photos des fêtes du Palace qui ont fait l’objet de plusieurs expositions ! NDR

Tes ont-elles été un âge d’or ?

En 1980, je trouve tout très bien, j’aurai tort de me plaindre d’ailleurs : je suis beau, jeune et à la mode, j’ai un certain succès professionnel et mondain. Je m’amuse beaucoup et j’ai un tas d’amis aussi branchés et excentriques que moi… Nous prenons un maximum de drogues et tout me semble parfait… Bien sûr il y a des ombres : des chagrins d’amour mais dans l’ensemble je suis plutôt content de moi…. Assez snob et vaniteux je suis pas le garçon le plus simple mais avec un tel naturel dans la prétention que je ne me rend compte de rien. Après bien sûr tout c’est écroulé…

Aujourd’hui encore, je façonne le mythe de ces temps révolus. C’est toujours le sujet de mon travail actuel, comme en une boucle temporelle je dessine toujours les tableaux que je n’ai pas pu peindre à l’époque parce que je sortais trop….

De plus vu la rugosité des temps actuels, la nostalgie d’une période passée assez novatrice et matériellement à l’aise contraste cruellement avec la régression créative et la crise économique qui touche particulièrement les jeunes artistes.

Je trouve normal que d’autres que moi fantasment sur ce moment de liberté et de naïveté dans la modernité, qui a vite viré au noir… ce qui en fait toute la préciosité.

Et aujourd’hui la contre-culture existe t-elle ?

A l’époque, nous croyions dur comme fer à cette notion de contre-culture.  Il y avait les valeurs bourgeoises et réactionnaires soumises aux goûts anciens et un contre monde de la jeunesse créative et politiquement consciente, vivant autrement des expériences psychédéliques d’avant garde et pratiquant une sexualité libérée dans des cercles informés et parallèles à la triste vie grise des victimes des idées ordinaires ou dépassées. Comme un genre de secte mondiale fonctionnant en symétrie à la société banale de la consommation et de la musique de variété ou de la télévision. Des journaux comme Actuel ou Libération proposaient ce genre d’utopies avec le plus grand sérieux.

Évidemment tout n’était qu’une fiction engendrée par l’usage des joints et l’immaturité. Une société riche pouvait se permettre un bel éclat créatif final avant de glisser vers des mutations mondialisées où nous allions nous installer dans le cycle des répétitions culturelles nostalgiques, des recyclages sans fin.

Il y a donc sûrement des gens qui croient vivre une contre culture aujourd’hui, mais je pense que ce ne sont que les fantômes des utopies des années soixante qui brillent un moment sous la lumière des médias, genre Nuit debout, mais je suis surement devenu un vieux réactionnaire pour dire cela. Si il y en a une vraiment nouvelle, je ne la connais pas !

L’esprit Français
Contre-culture 1969-1989
Maison rouge
Expo jusqu’au 21 mai 2017
http://lamaisonrouge.org/fr/la-maison-rouge/

PHILIPPE MORILLON

PARTAGER
Hugues Demeusy

Grenoblois d’origine, je viens à Paris pour vivre ma vie et apprendre la publicité. Je travaillerai dans la communication jusqu’à ce que ma vie soit bouleversée par le sida en 94. Depuis, je m’adonne avec frénésie à mes passions : la littérature, le cinéma, l’écriture, la mer…. J’ai découvert le Centre LGBT rue Keller en 2001 !