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« Orlando » relate le destin d’un individu qui a une multitude d’espoirs d’existences et à qui l’autrice offre la possibilité de les vivre sans modération et sous aucune condition, sinon celle, inconsciente pour le protagoniste, de les vivre aussi naturellement que possible. Ainsi Orlando a l’occasion de rêver ses vies jusqu’au point de vivre ses rêves. Et puisque l’âme humaine abrite à différents moments différentes personnalités, Orlando, ne faisant pas exception à cette règle, vivra au gré de la multitude de Moi qui le constituent – le Moi belliqueux, le Moi voyageur et le Moi poète, entre autres. Certains de ces Moi font des compromis et passent divers accords entre eux, sous la direction du Moi Chef, conscient, prédominant et souhaitant être l’unique ; une sorte de résumé de l’ensemble de ses personnalités.

Orlando est tout d’abord un jeune Lord comblé d’honneurs, issu d’une longue lignée qui accède à la Cour de Greenwich à l’initiative de la reine Elisabeth Ire, dont il est le courtisan favori, puis à la mort de celle-ci, sous Jacques Ier. Orlando est un courtois gentilhomme élégant et courageux, aimant fendre l’air de sa lame redoutable. Il est également un amoureux de la terre, sensible à son environnement, ainsi qu’un amoureux de la littérature qui attire naturellement à lui maintes soupirantes. Néanmoins, même s’il est déjà promis à l’irlandaise Lady Margaret O’Brien O’Dare O’Reilly Tyrconnel par un saphir à l’annulaire de la main gauche de celle-ci, lui, n’a finalement d’yeux que pour la princesse moscovite Marousha Stanilovska Dagmar Natasha Iliana Romanovitch, dite Sasha, maîtresse de l’art du patinage sur glace. Une intimité naît et se développe entre eux, cependant elle manque un rendez-vous qu’ils s’étaient tous deux fixé. Ainsi, il finit par être banni de la cour, les nobles les plus puissants, pour partie des irlandais, voyant d’un très mauvais œil cette aventure frivole et déloyale.

Dès lors qu’il arrive en Orient, Orlando subit une nouvelle fois l’étrange expérience de s’endormir pour une semaine et se réveille « transformé »

Cet amour déçu mène singulièrement Orlando à s’endormir toute une semaine, après quoi il est choisi pour partir en Turquie en qualité d’ambassadeur de Grande-Bretagne à la Cour du Sultan. Virginia Woolf en profite pour se remémorer dans le récit ses propres souvenirs de séjours en Turquie ; d’Istanbul à Constantinople : la chaleur intense, les figuiers, des odeurs d’épices se mêlant à l’encens sur un vaste paysage de montagnes. Dès lors qu’il arrive en Orient, Orlando subit une nouvelle fois l’étrange expérience de s’endormir pour une semaine et se réveille « transformé ». Il est devenu, comme par magie et sans qu’il n’en éprouve le moindre trouble ni la moindre douleur, une femme. Dès lors la grâce de la femme et la force de l’homme se réunissent en elle sous l’inchangé et l’infaillible nom « Orlando ».

C’est alors qu’Orlando rejoint une tribu de bohémiens et qu’elle partage leur vie de nomades allant par monts et par vaux à dos d’âne. Ses cheveux bruns et son teint mat font que la tribu l’accepte assez facilement et elle s’adonne avec un plaisir particulier aux activités régulières de la tribu : tresser des paniers, faire du fromage, garder le bétail, traire les chèvres, ramasser du bois etc… Toutefois, l’incompréhension entre elle et cette tribu, qui ne partage pas les valeurs des occidentaux sédentaires et matérialistes, croît. Toujours passionnée de littérature, le manque d’encre et de papier à lettre achève l’aspiration d’Orlando à un nouveau commencement, à une nouvelle vie.

La vie d’Orlando, vue dans sa globalité, est un arc-en-ciel de couleurs et Virginia Woolf aime à expliquer que nos personnalités sont influencées par les couleurs que nous observons au cours de nos pérégrinations… Orlando, inspirée, donc, par une telle couleur, décide de quitter une société qu’elle avait un jour pensée comme une oasis de liberté mais qui a eu raison d’elle puisqu’il lui semble désormais très difficile, voire quasi-impossible de vivre parmi un peuple qui ne pense pas comme elle et désavoue les valeurs auxquelles elle tient. A trente et quelques années, elle s’embarque pour l’Angleterre. Elle profitera de sa demeure à Londres pour recevoir bon nombre d’écrivains et de poètes célèbres, tels que Pope, Swift, Addison ou Greene, avec qui elle aura d’innombrables conversations. Elle profitera aussi parfois de la compagnie de prostituées habituées de certaines rues, formant une microsociété dans la société. La notoriété d’Orlando ira grandissant et elle deviendra une autrice à succès grâce, en partie, à son poème « Le Chêne », sur lequel elle aura travaillé pendant la majeure partie de sa vie. Elle tombera ensuite sous le charme du chevaleresque, passionné et mélancolique Marmaduke  Bonthrop Shelmerdine.

Il semble y avoir autant de définitions de la femme et de l’homme qu’il y a de femmes et d’hommes…

Dès la première page du roman, Virginia Woolf explique que les aïeux d’Orlando chevauchaient dans des champs d’asphodèles, des fleurs hermaphrodites. Ces fleurs amènent immédiatement au thème principal et central du roman puisque la « métamorphose sexuelle » du protagoniste est la pierre angulaire du récit. Il semble y avoir autant de définitions de la femme et de l’homme qu’il y a de femmes et d’hommes. Les différences entre les sexes ne sont pas simples, elles sont profondes, au contraire. Les sexes s’entremêlent et se confondent. Les individus vacillent entre les identités de genre. Virginia Woolf remarque que les vêtements montrent nos identités ou alors les dissimulent ; notre vision du monde varie selon les vêtements que nous portons ainsi que la vision qu’a le monde de nous. Orlando ne se sent pas appartenir à une identité de genre précise. Il se contente de traverser les siècles, trois en tout, comme il l’entend, à la recherche du bonheur, de la gloire, de l’amour et de la vie, sans besoin ni devoir de se justifier et en se plaisant à s’habiller de façon féminine ou masculine au gré des périodes de sa vie.

Ce roman est également un prétexte à l’écriture d’une farce sur l’ère victorienne, en général, dans laquelle Virginia Woolf dépeint, non sans ironie et non sans virulence, sa société avec ses us et coutumes, ses dimensions morales et artistiques (et même sa météo !) et dans laquelle elle laisse libre cours aux cheminements littéraires de ses idées, mais aussi à ses jugements sur cette époque.


Texte rédigé par l’équipe des Plumes du Salon du Livre Lesbien.

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Les Plumes du SLL
Je suis un collectif tricéphale, vivant entre Paris et Londres. Je suis né de la volonté du Salon du Livre Lesbien et j’œuvre en son cadre. Mon principal objectif est de remémorer, faire découvrir et promouvoir des livres dans lesquels sont abordées des thématiques lesbiennes.

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