New-York New-York – Entre chien et loup Episode 11

Après une petite pause bien méritée, pour notre plus grand plaisir Hugues reprend son feuilleton "Entre chien et loup".

Résumé des épisodes précédents

Hugues, la vingtaine, débarque à Paris afin de suivre une formation en Communication. Très vite, il intègre une bande de fêtards et hante les lieux nocturnes. Nous sommes à la fin des années 70… le Palace, les Bains Douches sont les aimants de sa nouvelle vie, et Olivier son compagnon de débauche. Mais la drogue rôde et fait d’Olivier sa victime. Une overdose alerte les parents de ce dernier, qui l’enferme dans un centre de désintoxication en Province.

Hugues a rencontré Yann, un jeune comédien au chômage, qui devient, outre son partenaire sexuel, son ange-gardien.

Pendant que Yann entame à contre cœur une carrière de mannequin, Hugues rencontre Jean, un grand militant qui porte le projet de créer une revue homosexuelle.

Mais Hugues et Yann sont poursuivis par les dealers d’Olivier. Ils tentent de leur échapper avec l’aide éclairée de Jean.

Nous sommes maintenant au début des années 80. Une nouvelle décennie débute, la gauche arrive au pouvoir avec son cortège d’espoirs et de bouleversements.

Seul au début des années 80

Je me réveille en sursaut et je ressens immédiatement le manque. Je suis seul dans ce lit.

J’ai froid.
Je rêvais de Yann, j’en suis certain.

Yann ? Ca fait deux mois maintenant qu’il est parti pour New-York. Sa carrière de mannequin ne décollait pas à Paris. Alors son agence lui a proposé de partir outre-Atlantique, où il serait plus « exotique ». C’est le mot qu’ils ont employé. Oui il parait que les Frenchies sont très appréciés à Manhattan.

A 26 ans, il était recalé sur beaucoup de castings ;  on le jugeait tour à tour trop fragile, trop maigre, trop androgyne, trop adolescent… Que n’a t-il pas entendu ? Alors il faisait le serveur, le videur, l’ouvreur… des petits boulots sans intérêts certes, mais qui lui permettaient de garder la tête haute et de prendre en charge l’aspect financier de notre couple. Il en était fier.

Si son visage portait toujours la grâce de l’adolescence, son dos commençait à se vouter, rompu par trop de déceptions. J’en souffrais secrètement pour lui, car nous n’abordions que très rarement le sujet.

J’avais de mon côté participé à l’aventure Gai-Pied, aux côtés de Jean. Son lancement avait fait du bruit, dans le petit monde de la presse et bien au-delà dans celui de la culture et de la politique. Mais voilà, mes relations personnelles avec Jean étaient devenues souvent orageuses et je pressentais qu’il allait me falloir quitter les locaux de la rue Sedaine où nous étions installés.

D’autant plus que j’étais pris « en étau » entre Gérard, responsable financier de cette belle aventure et Jean, dont les ambitions (certains diraient les utopies) n’avaient pas de limites. Bien sûr, j’étais conscient que j’avais une dette immense envers ce dernier, qui m’avait soutenu à maintes reprises… Mais j’étais aujourd’hui dans une impasse. Il me fallait partir, sans faire de vague…

J’en étais là.

La décision de laisser un océan se glisser entre Yann et moi fut douloureuse. J’étais bien conscient que je ne pouvais l’attacher à moi et l’empêcher d’aller voir ailleurs et de prendre son envol.

Yann trépignait, se cognait aux murs. Il lui fallait un environnement différent, nouveau, car ici, de nombreux lieux et trop de gens  lui rappelaient ses tentatives infructueuses de sortir du lot.

Etre dépaysé, étourdi, ébloui… Oui, je ne pouvais lutter contre New-York !

Alors, un matin, je lui ai dit : Vas-y Yann, New-York t’attend… Pense à toi ! Allez, je ne veux plus te voir ici !

Il s’est envolé à Orly en me promettant de rentrer très vite. Thierry nous accompagnait à l’aéroport et m’a soutenu quand je me suis effondré, une fois que l’avion a disparu derrière les nuages.

Nous nous sommes installés au fond d’un car d’Air France pour rentrer à Paris. Les discussions animées des stewards assis devant nous, dans leurs uniformes rutilants m’ont tiré de ma torpeur.

Le car se remplit et nous partîmes.

Thierry me raconta sa rencontre récente avec Serge Kruger, qui lui avait proposé de s’occuper de la musique du Tango, un ancien bal musette situé rue Volta, que ce dernier voulait relancer. Thierry avait sauté sur l’occasion et distillait depuis des rythmes africains, des tempos sud-américains et parvenait à imposer les tubes de Bowie dans sa play-list. Il parvint à détendre l’atmosphère et comme toujours, sa faculté à faire partager ses passions fut la plus forte : j’oubliais un instant le manque abyssal de Yann.

Nous arrivâmes assez vite à la place Denfert-Rochereau  où nous descendîmes du car, non sans avoir remercié le chauffeur d’Air France, dont le physique avantageux ne nous avait pas échappé.

Thierry qui n’avait pas perdu de temps, avait lié connaissance avec les stewards et leurs laissait un tract vantant la musique et l’ambiance électrique du Tango. Il les invita à venir s’agiter dans ce nouveau temple des nuits parisiennes, lors d’une prochaine escale.

Nous nous dirigeâmes au pas de course vers le métro. Il commençait à pleuvoir.

Thierry descendit à Châtelet. Il avait déniché rue St Denis un grand studio clair où sa platine et sa collection de disques trouvèrent leur place. Il avait sympathisé avec les prostituées qui stationnaient en bas de chez lui, et à qui il offrait des cafés, entre deux passes.

Thierry m’avait donné des nouvelles d’Olivier, maintenant installé à Lyon, où il travaillait dans une librairie.

Je me remémorais l’épisode terrible qui nous avait réunis tous les trois quand Olivier avait fait le mur, peu après son internement dans cette institution pour malades psychiatriques.

Il était revenu à Paris et avait sonné chez Thierry qui habitait alors une chambre de bonne dans le 15eme arrondissement.

C’était un vrai zombie que je vis un soir au Métro Duplex, où Thierry m’avait donné rendez-vous pour envisager une sortie de crise. Olivier était maigre, les cheveux gras, débraillé, plus mutique que jamais.

Encore une fois, Jean me sauva la mise. Il me mit en relation avec le docteur Olivestein, qui prit Olivier en charge dans une communauté expérimentale installée dans une ferme autogérée en pleine campagne normande.

Nous n’eûmes plus de nouvelles du pensionnaire (le deal était de couper les liens affectifs et matériels avec la vie antérieure). Les parents d’Olivier cherchèrent à le récupérer, mais il se confrontèrent au Docteur Olivestein qui parvint à les convaincre de laisser tomber l’affaire, pour le bien de leur fils.

Ils acceptèrent !

Je sortais du Métro à Strasbourg-Saint Denis et regagnais la rue René Boulanger avec le vague à l’âme. La petite chambre sous les toits état en désordre et partout, les traces de Yann ravivait le manque. Son odeur flottait dans l’air. J’ouvris la fenêtre et laissais entrer le bruit et la fureur du boulevard. Je rangeais le studio sans attendre, avant de sombrer dans un désarroi complaisant.

Nous sommes en 82.

Après avoir eu mon diplôme, porté par un rapport de stage béton comptant mon investissement dans la création d’un titre de presse, je partais à l’armée au mois d’août 80, au Centre de Documentation des Armées, à Vaugirard, toujours grâce à l’appui de Jean, ce qui facilitait ma participation au coup de bourre et au stress qui précéda la mise en vente du premier numéro de Gai-Pied. Je n’avais toujours aucune fonction précise mais ma présence semblait indispensable. Je ne m’en plaignais pas !

En mai 81 François Mitterrand prenait les manettes de la France, avec son cortège d’espoirs et de lendemains qui chantent.

J’avais été danser avec Yann et d’autres amis place de la Bastille, Et encore une fois, le Génie était le repère de ma nouvelle vie.

Nous avions repris nos activités, plus motivés que jamais. Je finissais mon service militaire en juillet et j’attendais la quille avec impatience, même si mes conditions de vie étaient très privilégiées. Oui, je sortais tous les soirs à 18h et ne revenais que le lendemain matin !

Gai-Pied

Une effervescence bienfaitrice avait gagné l’équipe du Gai-Pied, puisqu’enfin, un gouvernement allait défendre un projet de loi dépénalisant l’homosexualité. Jean était survolté. Il multipliait les rendez-vous avec tout de que Paris comptait de personnalités influentes.

J’ai donc repris ma place à Gai-pied, sans l’avoir quitté, puisque je passais souvent rue Sedaine, où l’équipe s’était installée dans des locaux immenses, où chacun avait pris ses marques. Dans ce quartier industrieux, la rue Sedaine offrait alors des anciens ateliers gigantesques pour un loyer dérisoire. Situés au fond d’une cour, on accédait aux bureaux par un monte-charge très lent. Des baies vitrées donnaient sur un puits de lumière autour duquel les bureaux se succédaient en fer à cheval.

L’équipe rédactionnelle comptait de nouveaux membres , très heureux d’intégrer une bande de pédés assumés. Une ambiance souvent totalement folle, où les cris aigus fusaient de toute part, mais très studieux quand on était en bouclage.

Nous étions très fiers des contributions de personnalités exceptionnelles telles le précieux interview que nous obtînmes  de Jean-Paul Sartre, qui nous assura une crédibilité intellectuelle. De mensuel, nous étions devenu un hebdo incontournable mais avec une charge de travail largement supérieure.

Mais de plus en plus, les tensions internes et des personnalités qui souhaitaient prendre le leadership mettait l’équipe dans un équilibre très précaire. Des clans s’opposaient et menaçaient maintenant la pérennité du magazine devenu rapidement un phare pour la communauté homosexuelle !