Bonjour à toutes et tous, je suis de retour et, je sais, ça fait un moment. J’avais envie de vous parler de The Handmaid’s Tale, et puis j’ai décidé que tout compte fait j’allais explorer un nouveau thème pour lequel j’ai dû aller rechercher d’anciens cours et me renseigner un peu : l’engagement (mais je parle de The Handmaid’s Tale à la fin, quand même).

On parle souvent de littérature engagée, ou de cinéma engagé. Il est difficile d’apporter des définitions précises, mais heureusement plein de personnes intelligentes s’y sont attelées. Benoît Denis, par exemple, dans son livre Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, explique très bien les différentes facettes de ce que l’on appelle la littérature engagée. Elle a été à son paroxysme après la Deuxième Guerre mondiale, et a été très largement associée au nom de Jean-Paul Sartre, mais elle a existé dès le XXème siècle avec l’affaire Dreyfus. Il faut faire une distinction entre littérature engagée (un.e auteur.rice qui fait de la politique dans ses livres) et ce que Benoît Denis appelle la littérature d’engagement (ensemble des œuvres qui ont une portée politique).

Définition

Mais cette dénomination de littérature engagée a posé une question qui a mené plus ou moins à son élimination : toute œuvre, en ce qu’elle porte une vision du monde qui lui est propre, ne serait-elle pas engagée ?

Vaste question, et je ne prétendrais pas avoir la réponse. Du coup, j’ai été cherché du côté du cinéma engagé, et je suis tombée sur une édition (un peu ancienne, certes) de la revue « L’Homme et la société »[1] (qui devrait penser à s’appeler « Espèce humaine et société », mais bon) qui donne également quelques définitions intéressantes :

  • les films de propagande
  • les films de critique sociale mais qui ne proposent pas de solution ou de point de vue particulier (là je pense à Je danserai si je veux de Maysaloun Hamoud, mais je peux me tromper)
  • le film qui propose une critique radicale de la société (genre dans lequel Ken Loach est passé maître) et qui montre clairement l’origine du problème (comme dans I, Daniel Blake par exemple).

Et les séries ?

Orange is the new black, saison 3 (2015)

J’y viens, pardon pour ce petit détour, mais je pense que ces définitions peuvent s’appliquer aux séries, qui ne sont au fond qu’un mix entre littérature et cinéma si on y pense : des personnages présents sur une période longue (d’ailleurs la série, d’abord, était un objet de littérature) mais filmés (d’ailleurs parfois par des réalisateur.rice.s de cinéma – Jodie Foster a réalisé des épisodes d’Orange Is The New Black).

Alors, est-ce qu’une série peut être engagée ? Moi je dirais oui, mais il y a plusieurs façons de l’être.

Je pense qu’il n’y a pas d’équivalent série de ce que fait Ken Loach au cinéma. Orange Is The New Black pourrait s’en rapprocher, car cette série contient une critique assez bien structurée du système carcéral américain (sans pour autant en couvrir tous les aspects). Mais lorsque Ken Loach réalise un film comme I, Daniel Blake, il se focalise sur un aspect de la société et de l’administration qu’il dénonce (et ça marche). OITNB, par la longueur des épisodes et le nombre de saisons, multiplie les dénonciations, par exemple du racisme, de la transphobie, ou encore de la lesbophobie (pour ne citer que cela). Une autre série pourrait se rapprocher du film de critique sociale, même si je pense qu’elle ne prend pas position mais dénonce plutôt un système plus largement, c’est la série The Wire, considérée par beaucoup comme « la meilleure série de tous les temps » (et cet article vous explique pourquoi). Dans cet article, j’ai aussi appris que les créateurs de la série citent souvent Balzac et Dickens, on en revient à la littérature (donc mon petit détour c’était une bonne idée ?).

Grey’s Anatomy

Grey’s Anatomy, Jessica Capshaw, Kelly McCreary (2017)

Au risque de vous étonner, je pense que la série Grey’s Anatomy est une série engagée. J’ai écrit mon mémoire sur cette série, parce qu’en tant que jeune lesbienne, voir les personnages de Callie et Arizona, ça a été un choc. Mais dans le bon sens du terme. C’est, je crois, la première fois que je me suis sentie représentée, dans cette époque bénie du placard.

Cette série est engagée par la vision du monde qu’elle propose, tout d’abord, même si la créatrice et showrunneuse Shonda Rhimes a essuyé quelques critiques (j’en parlais ici, vous vous souvenez, quand je parlais des différents types de stéréotypes ?) parce qu’elle présentait un monde « post-raciste ». Le traitement des personnages lesbiens et bisexuels n’a pas été mené de la même manière : il a été parfois subtil, parfois frontal. Lorsque le père de Callie commence par refuser son orientation sexuelle, par exemple, ou lorsque sa mère refuse de tenir son enfant ou de reconnaître son union avec Arizona, c’est plutôt frontal. Ces moments illustrent des problèmes encore présents dans la société. Mais lorsque dans le même épisode Meredith et Derek se marient à la mairie pour faciliter le processus d’adoption et que Callie et Arizona se marient (même si le mariage n’était pas légal dans l’état de Washington, c’est donc un mariage symbolique), Shonda Rhimes a un message clair pour nous : love is love. Le couple le plus emblématique de la série se marie en même temps que le couple lesbien, les deux scènes sont même complètement fondues les unes dans les autres, si bien qu’on ne peut pas regarder un mariage sans regarder l’autre. Les deux unions sont mises au même niveau d’importance, même si elles sont dans les faits menées de deux manières différentes (pas en grande pompe pour Derek et Meredith, de façon plus organisée avec des belles robes et une réception pour Callie et Arizona).

Affiche Grey’s anatomy, saison 12 (2015)

La série prend la parole parfois grâce à d’autres personnages, et c’est alors encore plus flagrant. Il s’agit de moments précis et souvent éphémères où la prise de parole d’un personnage sur la société sort en quelque sorte de la fiction. C’est le cas de l’épisode 7 de la saison 12 qui traite du mariage homosexuel. Un couple d’hommes arrive aux urgences. L’un s’est fait écrasé par un cheval en allant signer avec son partenaire les papiers de leur partenariat domestique (équivalent américain du PACS). Celui qui a organisé la venue des chevaux se sent coupable et explique son geste à Callie dans une longue tirade sur fond de musique : « C’était censé être le meilleur jour de notre vie. (…). Nous n’avons pas le mariage dans l’Etat de Washington. Nous avons des partenariats domestiques. Nous avons dû aller à la mairie et attendre en ligne et signer des papiers. Envoyez-les par la poste si vous êtes encore plus romantique… Alors traitez-moi de fou, mais je voulais juste le grand jour que tout le monde a. Et je me suis battu pour. J’ai organisé des rallyes, je suis resté debout dans le froid devant le siège du gouvernement, un homme de Neandertal a balancé du café chaud sur moi. Je me suis battu pour un mariage. Et j’ai attendu. Et ils ont quand même dit non. Donc quand nous étions fatigués d’attendre, et que Brady et moi avons été signer ces papiers, et je voulais que ce soit spécial. Il est la meilleure chose qu’il me soit arrivée, et je voulais qu’on le ressente comme ça. Pas comme un détour par le bureau des permis de conduire. »

Cette tirade vient d’un personnage qui ne sera jamais revu dans la série, mais c’est surtout là Shonda Rhimes et son équipe qui veulent faire passer un message. Grey’s Anatomy tout au long des saisons, incarne les luttes. Elle donne des visages et des voix à des communautés qui en ont besoin : deux hommes militaires qui s’aiment (sorry, sous-titres en chinois), une jeune fille transgenre dont les parents refusent la chirurgie, et j’en passe.

J’arrête sur Grey’s Anatomy, mais en précisant juste une dernière chose : même si cette série est moins regardée aujourd’hui, au moment de ses 5 ou 6 premières saisons les audiences étaient absolument incroyables (15 millions en moyenne pour la saison 5, à peu près 13 millions en moyenne pour la saison 6), sur un grand network, à une heure de diffusion massive. C’est un facteur de visibilité à ne pas oublier.

The Handmaid’s Tale

The Handmaid’s Tale, Alexis Bledel (2017)

Je vais terminer sur The Handmaid’s Tale (un chouilla de spoilers mais pas trop, vous êtes prévenu.e.s).

Quand j’ai su que le livre de Margaret Artwood allait être adapté en série par Hulu (service semblable à Netflix mais encore indisponible en France), je n’ai pas pu étouffer un petit cri d’excitation (ensuite j’ai vu le casting, double cri d’excitation). Je n’avais pas lu ce livre, même si j’en connaissais les grandes lignes. Voir cette histoire à l’écran est probablement bien pire. Mais cette série est nécessaire, pour beaucoup de raisons qui ont été expliquées bien mieux que moi dans de nombreux articles (ici, ici, ici, et ici). Et en effet, le timing de la sortie de cette série est absolument parfait, un coup de génie.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas : The Handmaid’s Tale se passe dans un futur proche, aux Etats-Unis qui s’appellent maintenant Gilead. C’est une dictature, après que le parti ultra-conservateur et pratiquant une religion ultra-conservatrice ait réussi à arriver au pouvoir, parce que des attaques terroristes ont fait peur à la population (ça vous parle ? La peur de l’autre, tout ça ?). Des produits chimiques utilisés en masse ont rendu la plupart des femmes infertiles, beaucoup font des fausses-couches ou les enfants meurent peu après leur naissance (ça vous parle, les perturbateurs endocriniens ?). Les femmes ont été réduites en esclavage, et sont divisées en 3 catégories : les « Martha » qui sont des servantes, les épouses et les servantes écarlates, femmes fertiles dont le job est de donner des enfants aux hommes puissants du régime.

The Handmaid’s Tale, Alexis Bledel (2017)

Cette série signale en creux, en épaississant le trait, des choses encore en cours dans nos sociétés ou susceptibles d’y revenir. De nombreux articles ont fait le parallèle entre la fin de l’Obamacare, et tout ce que cela implique pour les personnes précaires, et cette série. Pour vous la faire rapidement, la réforme entreprise par Trump et son équipe permet de revenir à des pratiques qu’Obama avait réussi à faire interdire : la discrimination dans l’accès à la santé. Cet article, et celui-là et celui-là vous expliqueront tout mieux que moi. Celui-ci va très en détail sur ce que contient la loi et ce à quoi elle pourrait mener.

Cette réforme ne voudra pas forcément dire que toutes les femmes victimes de violence ou ayant subi une césarienne verront le montant de leur assurance augmenter demain. Mais cette réforme ouvre une brèche qu’il ne faut pas ignorer : elle ouvre une possibilité terrifiante. Et c’est là que le timing avec la série est brillant : dans de nombreux flash-backs, on suit comment petit à petit, subrepticement, s’est mis en place ce régime totalitaire. Tout ça parce que la mobilisation n’a pas été assez grande, parce que trop peu de personnes se sont saisies du sujet (ce qu’explique très bien le personnage joué par Samira Wiley).

Alors, série engagée ?

Affiche the Handmaid’s Tale, Hulu (2017)

Oui, oui et oui. Les dystopies comme les utopies nous permettent de penser la société. Elle est difficile à regarder, elle est étouffante, et en même temps sublime. Les actrices ont toutes plus de talent les unes que les autres. Elle pose de nombreuses questions sur ce que c’est d’être une femme, d’être mère ou non, sur le plaisir sexuel, l’orientation sexuelle, la solidarité entre les femmes, la façon dont les régimes autoritaires se mettent en place…

Et puis elle nous force à nous regarder dans un miroir, aussi. Nous contribuons tous et toutes, plus ou moins, à des degrés différents, à ce système en place. Et c’est aussi une des leçons de cette série : cette société patriarcale de l’extrême, lorsqu’elle reconditionne les femmes, poursuit en premier un but très précis : celui de casser toute solidarité possible entre elles. Ces femmes vivent dans la suspicion permanente que la personne en face d’elle soit un.e espion.ne du pouvoir. Mais en plus de cela, quand les servantes écarlates se font laver le cerveau, on assiste à une affreuse scène de victim-blaming et de slut-shaming en bonne et due forme. Cette scène est là pour nous rappeler que la première résistance est celle de la sororité. Alors la prochaine fois que nous regarderons une femme de travers parce que sa jupe est trop courte, qu’elle parle trop, qu’elle couche avec trop de mecs, qu’elle se maquille trop, qu’elle met trop de décolletés ou qu’elle drague trop de mecs, réfléchissons. Et réfléchissons bien. Parce que c’est aussi ce système qui nous pousse à juger les femmes si durement, si nettement, qui nous pousse à les ranger dans des cases, qui nous pousse à les confiner à des rôles très précis desquels elles ne peuvent sortir… un peu comme si elles étaient soit épouse, soit servante, soit servante écarlate (see what I did there ?).

 


[1] « Sciences sociales et cinéma engagé », Pascal Dupuy, Christiane Passevant, Larry Portis. L’Homme et la société, 1998, Volume 127, pp. 3-5.