Sexe et dépendance

Je me retrouvais en ce printemps 1982 en deuil de l’optimisme, de la bonté de Yann. Il avait éclairé ma vie d’un nouveau jour. Trouverai-je un autre astre pour réchauffer mes os ?

Je tentais de m’enivrer dans un tourbillon de sorties et de nuits agitées, et découvrais ces lieux que je ne connaissais pas encore, et j’en devenais rapidement un habitué ! Le Broad, rue de la Ferronnerie dans les Halles, Haute Tension, le BH et ses mauvais garçons… Les dimanches avaient également leur soif d’illusoires ivresses et après les tea dances du Palace et ses nombreux adeptes, au torse nu et huilé, muscles exhibés sur rythmes endiablés, je préférais prendre mes habitudes au Rex Club, où les kikis dont les houppes et les grosses pompes militaires me faisaient tourner la tête.

Vêtu d’un bombers bleu marine, d’un polo orné d’une couronne de laurier, d’un 501 et de mes paraboots, les cheveux rasés sur les côtés, j’étais paré pour me fondre dans la communauté gay, dont la charge érotique bestiale ne se diluait que dans la bière et les poppers.

N’étant pas un dragueur aguerri et beaucoup trop coincé pour me lâcher dans les back-rooms, j’utilisais frénétiquement les services onéreux du minitel et des réseaux téléphoniques. Beaucoup plus anonyme, ce mode de rencontres me convenait parfaitement, mais j’en devenais rapidement accro. Je m’envoyais ainsi quelques uns des plus beaux garçons de Paris (et de sa banlieue), le plus souvent en plan direct, ne laissant que peu de place à la séduction et à la montée du désir.

S’en suivit, il fallait s’en douter, une période d’abstinence, due à ce trop plein de rencontres sexuelles en tout genre, accompagné de cette culpabilisante sensation d’être « sale ».

J’avais besoin de me retrouver, de m’isoler et d’analyser cette nouvelle condition qui devrait constituer mon avenir.

J’avais reçu des nouvelles très brèves de New York, où Yann exprimait avec des mots brefs sa découverte subjuguée d’une ville où tout de se déclinait dans une dimension exceptionnelle, où l’excentricité voisinait avec la plus grande misère. Il n’évoquait dans ses cartes postales aucune date de retour…

Je m’étais installé rapidement, après la panique due à son départ, dans une sorte de fatalité. D’autant plus qu’il me fallait trouver une porte de sortie de l’aventure Gai-Pied.

Gai-Pied, c’est fini !

J’eus un grande explication avec Jean. Je lui confiais mon désir de vivre une autre expérience, loin du militantisme et à ma grande surprise, il réagit assez mal.

Très brièvement (son temps était précieux et mes états d’âme étaient peu prioritaires), avec des mots blessants, il me déclara son incompréhension face à mon attitude irresponsable et mon peu de reconnaissance.

Puis il sortit du bureau en claquant violemment la porte. Où était passé le Jean que j’avais connu et aimé ?

Désorienté, je l’imitais à mon tour et pris mon bombers sur le dossier de ma chaise ; je me dirigeais vers la sortie.

Je fermais la lourde porte sans ménagement et dévalais les escaliers en sanglotant.

Comme c’était à prévoir, personne ne s’aperçut de ma sortie magistrale et volontairement théâtrale. Dépité devant la soudaine prise de conscience de la fin de ce premier rôle dont je m’étais fait un vrai film, mais sérieusement ébranlé par le sentiment de n’être plus rien, je marchais vers les Halles, en longeant les murs,  sans vraiment de but précis. Je me retrouvais sur le quai de la Mégisserie. Je suivais la Seine, insensible à la beauté des alentours. Parvenu au niveau du Louvre, je descendais au bord du fleuve, sur les berges…