Vénéneux, hypnotique, addictif, stupéfiant, empoisonnant, dandy morbide… c’est presque immanquablement que s’impose le champ lexical des drogues et du ravage lorsque l’on évoque Jacques de Bascher. Ange ou démon ? Ses aléas et turpitudes, valaient bien une biographie, riche de documents et de témoignages, la journaliste Marie Ottavi, livre le récit d’une vie, que nombre de romanciers auraient aimé imaginer, dans les paroles de ceux qui l’ont aimé ou détesté, c’est aussi le portrait de toute cette période à part, du Paris nocturne et sans limite des . D’ascensions fulgurantes, en chute vertigineuse, croiser Jacques de Bascher, même sur le papier, c’est frôler l’insolence et la décadence, c’est tutoyer les plus grands, c’est brosser le portrait de toute une époque, des bas fonds et de ce que brille, de toute une nuée de célébrités, héritières, fils et filles de, noblesse désargentée, artistes et bien sûr les deux légendes que sont Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld, c’est d’ailleurs autour de ce dernier que s’articulera en partie l’existence bourgeoise et dissolue, fastueuse et dramatique de Jacques de Bascher. De la soirée « Moratoire Noire » dans une boite de Montreuil jusque sous les lambris dorés des appartements des beaux quartiers, c’est une vie pareille à nulle autre, une personnalité aussi insaisissable que fascinante, que Marie Ottavi dissèque. Philippe Morillon est l’une des figures de ces nuits, illustrateur, graphiste et photographe, son travail s’impose dans les dans des publications aussi prestigieuses que Vogue, Egoïste au côté d’Helmut Newton, ou encore le magazine Interview, d’Andy Warhol, c’est même ce dernier qui préfacera son livre Ultra Lux, sorti en 1982. Il se souvient de Jacques de Bascher.

– Philippe Morillon, vous avez été un observateur privilégié de cette faune nocturne des années Palace. Vous avez croisé Jacques de Bascher, Marie Ottavi, dans son livre ne tranche pas, dandy décadent, génie incompris, dilettante ou machiavélique, peut-être pas de son époque… alors Rastignac de Balzac, Chéri de Colette, Swann ou Charlus, de Proust ou encore et pourquoi pas Querelle de Genet ? Philippe Morillon : Tous ces personnages de roman sont des fictions stylisées par des hommes de lettres talentueux, même si le personnage de Jacques de Bascher à été redessiné dans les deux films sur Saint Laurent qui ont été la raison de sa réapparition sur la scène, il est pour moi beaucoup plus flou et bien moins net. Ce n’est pas un personnage c’est le souvenir d’un regard et d’une personne, comme bien des centaines de personnes qui traînent autour de nous à cette époque dans le bouillon branché. Je le vois fatigué un matin dans un bar ou devant le Palace ou dans la demi obscurité d’un couloir chez des amis, mais je ne vois pas bien, c’était peut-être une séance photo avec une moto dans un appartement ? J’ai la planche de contact en effet mais je n’ai plus les négatifs, c’était pour un Vogue je pense… mais on n’y voit rien, c’est sombre et je ne me souviens pas des circonstances exactes. Je le vois souvent mais nous ne sommes pas amis plus que cela. Il est toujours affable et social avec moi, mais c’est un professionnel du social et je n’y attache pas plus d’importance. Il n’y a rien d’équivoque entre nous, aucune ombre, je connais ses excès divers, il n’en fait pas secret et c’est tout à fait dans la norme, tout le monde est drogué et fait n’importe quoi, c’est banal. Il ne me semble pas plus décadent qu’un autre de notre bande.

– D’une page à l’autre, et comme un personnage de roman, on l’adore ou on le déteste, vous l’avez rencontré,  quel fut votre premier sentiment, d’ailleurs vous souvenez précisément de cette première fois où vous l’avez croisé ? Et puis arrive t’on à se désintéresser d’un tel personnage une fois qu’on l’a connu ? Dans ce livre il semble devenir obsession pour quiconque croise son chemin un jour, ou plutôt une nuit ? PM : Non, je n’ai pas du tout de souvenir de ce genre. L’avoir vu à la Coupole avec Karl, ou au Flore avec le même Karl c’est sur, mais Karl était bien plus important à mes yeux à l’époque. On avait bien dit qu’il le faisait tourner en bourrique dans tout les sens, mais cela ne me concernait pas. Il ne me semblait pas de mon point de vue, une si grande personnalité. J’ignorai alors les détails de ses affaires avec Yves, Je l’ai souvent photographié dans les soirées et les boîtes, toujours bien habillé et costumé, il était incontournable pour un photographe mondain que j’incarnais avec dilettantisme moi aussi.

– Dans l’ouvrage, il est donné une lecture clanique de la nuit des années 80, des bandes qui ou autour de Saint Laurent, ou de Karl Lagerfeld ou encore de Kenzo, qui toujours se croisent mais rarement ne se côtoient, Jacques de Bascher apparaît comme une exception, et tout cela finalement donne un aperçu très codifié de ces virées nocturnes, et apparaît même un peu en contradiction avec cet esprit de liberté, de rupture des barrières sociales… en tant que photographe, vous avez pu naviguer entre tout ceux-là, quelle était donc votre perception, votre sentiment , tout cela était il aussi inconséquent, aussi léger que cela ? PM : Pire qu’inconséquent, totalement déconnecté du réel : gavé de drogues nous vivions sur le pont du Titanic une grande soirée disco, mais sans le savoir. Le plancher pouvait bien se pencher de plus en plus, personne ne s’inquiétait. Nous ne voyons pas la mer… Personnellement je vois tout le monde se côtoyer dans les endroits à la mode sans aucune difficulté, la folie et l’absurdité me semblait normale, j’étais jeune, à la mode et j’avais un petit succès professionnel, j’étais assez content de moi et vaniteux comme bien des jeunes gens à qui tout réussit, même provisoirement. Sans aucun recul, nous ne pouvions que ne pas tenir compte de l’ennuyeuse réalité. Il est facile de dire cela cinquante ans après, mais sur le moment on s’amuse sans penser à rien, c’est normal.

– Et puis, il y a quand même un moment, où la fête est finie, la biographe relate ce crescendo vers ce qu’on appellera les années Sida, Jacques de Bascher n’y échappera pas, vous avez senti, vu cette lourdeur, cette tristesse envahir les dancefloor, vous avez dit dans une interview « il y avait une espèce d’innocence, mêlée d’une grande perversité. » comment vit-on cela, quand on photographie la nuit et ses plaisirs, les excès, les délires, ses amis ? PM : La fin des années quatre vingt, c’est aussi le passage à l’âge adulte en plus des crises économiques diverses. J’ai bien sûr un grand nombre d’amis malades ou mort d’overdose. Le style d’illustration que vendais est vite devenu démodé, bref c’est l’ombre après la lumière. De nos jours avec la rugosité des temps actuels, la nostalgie d’une période passée plutôt novatrice et matériellement à l’aise contraste cruellement avec la régression créative et la crise économique qui touche particulièrement les jeunes. Je trouve normal que d’autres que moi fantasment sur ce moment de liberté et de naïveté dans la modernité, qui a vite viré au noir… ce qui en fait toute sa préciosité. L’innocence c’est le fait d’avoir été les premiers à vivre ces libertés sans savoir que c’était une parenthèse dans l’histoire et qu’elle se paierait cher, c’est l’état de quelqu’un qui n’est pas coupable d’une faute déterminée : celle d’ignorer le mal. La perversité était dans le fait de croire que l’inclination à des conduites considérées comme « déviantes » par rapport aux règles et croyances morales d’une société était la victoire du bon sens sur les préjugés ancestraux et qu’il n’y avait aucun danger à se livrer aux pires excès, que tous ces interdits avaient étés inventés par des pervers. J’ai eu la chance de passer au travers sans trop de dégâts, je ne sais pas pourquoi, enfin je présume que c’était parce que je préférais dessiner.

Pour toutes les photographies : © Philippe Morillon

  • Jacques de Bascher aux Bains-Douches, 1978
  • Diane de Beauvau-Craon et Jacques de Basher, 1979
  • Loulou de la Falaise et Jacques de Bascher, 1980

Jacques de Bascher, dandy de l’ombre