Tata beach

Je m’assoie au bord de l’eau et regarde passer les bateau-mouche sur la Seine. Les voix stridentes des guides, amplifiées par les haut-parleurs, dirigent le regard et l’extase des touristes au gré des lieux historiques éparpillés le long du fleuve. Un Paris de carte postale… qui réussit à me détendre un peu…

C’est un endroit que je fréquente de temps en temps, durant les beaux jours, avec l’idée, si l’occasion se présente, de prendre un poisson dans mes maigres filets.

On appelait alors entre nous ce spot « Tata beach ». Les berges qui longent les quais des Tuileries, où le manège incessant des garçons qui draguent le nez au vent atteste de la vitalité de ce haut lieu de rencontres, sont colonisées dès qu’un rayon de soleil fait son apparition miraculeuse dans le ciel parisien, par des hommes de tous âges qui s’exposent à ses rayons, souvent avec ostentation, parfois en string… sous le regard gêné ou moqueur des promeneurs. Après une chasse en bonne et due forme dans les jardins des Tuileries, le « professionnel » dragueur tente un petit tour sur les berges au cas où s’y dévoilerait un baigneur sublime…

Perdu dans ce délire contemplatif je ne suis pas réceptif à ce qui se trame derrière moi… Je suis soudain poussé par les épaules vers l’eau grise, pendant qu’une main me retient. Je me retourne en un clin d’œil et découvre le dangereux sérial-killer qui a tenté de me noyer, sous les traits d’un magnifique garçon au regard enjôleur, sourire ultra-brite sur les lèvres. Il éclate de rire à nouveau et me tend la main pour m’aider à me relever.

Devant mon hésitation à accorder ma confiance, le jeune homme impétueux saisit ma main et me tire vers lui. Je me retrouve aussi sec debout contre lui et il me serre dans ses bras… Ce geste me rassure et me confirme que je n’ai pas affaire à un dangereux maniaque (ou suis-je déjà sous son emprise… ?). En tout cas, il ne manque pas d’air et il exhibe sans complexe des dents parfaites et des yeux pétillants d’optimisme et de malice. Je ne suis pas en mesure de lui résister.

Sans me demander mon avis, il m’entraîne vers le sous-terrain qui nous ramène vers le jardin. Nous montons les escaliers et débouchons sur le terre-plein où une animation de tous les diables se déroule. Ça piaille dans tous les coins et des garçons en couple, seuls ou en groupe, se jaugent en parlant fort. Monde cruel de la drague homo… Mais pour l’heure, je suis apaisé d’être en excellente compagnie.

Thierry

Nous nous accoudons à la balustrade qui domine les quais où la circulation automobile est dense. L’audacieux Thierry (dont j’ai appris le prénom peu avant) se blottit contre moi et me roule une pelle langoureuse, aux vues et aux sus des passants, ce qui lui plait sans conteste. Il glisse une main dans la poche de mon 501 et constate mon excitation, qui le ravit.

Ne comptant en rester là ni l’un ni l’autre et souhaitant plus que tout laisser s’exprimer nos désirs l’un pour l’autre, la suggestion de Thierry de m’accueillir dans son home sweet home en face de la Seine tombe à pic !

Nous enjambons la passerelle qui traverse le fleuve et nous débarquons sur la rive gauche, électrisé par ces délicieux frissons qui nous parcourent : la fièvre ! Guidé par Thierry, qui ouvre la route avec toujours autant de naturel, nous nous retrouvons dans ce quartier huppé où les antiquaires se disputent les devantures de la rue de Beaune.

« C’est ici » m’avertit mon guide, devant une porte vert bouteille. Il compose un code et m’invite à entrer dans l’immeuble. Nous montons quatre à quatre les marches et les étages s’enfilent sans que je prenne la peine de les compter. Parvenus à ce qui semble être le dernier palier, Thierry ouvre la porte et me pousse à l’intérieur d’un atelier d’artiste sombre, faiblement éclairé par des volets presque clos. Le maître des lieux est peintre, c’est un grand artiste m’a susurré Thierry à l’oreille en prononçant son nom Hervé Caillon, ce à quoi j’ai répondu un « Ah oui » décidé, alors que je n’ai jamais entendu ce nom. Thierry m’a prévenu que son amant, le grand peintre qui l’héberge n’est pas là, ce à quoi je n’ai rien trouvé à redire… Je ne me suis même pas enquis du temps qui nous était imparti… Thierry allume une halogène qui dévoile le décor : un chevalet sur lequel des toiles immenses gisent, recouvertes d’aplats de couleurs vives où des hommes nus posent dans des poses guerrières… Des tentures pourpres délimitent l’espace clos et contre un mur, une immense glace nous fait face. Un matelas est roulé dans un coin. Thierry le déplie, le recouvre d’un drap fleuri et me culbute dessus. Il s’endort après nos assauts précipités et bâclés par une impatience trop forte, le jean sur les chaussures, les cheveux ébouriffés et la peau rougie par les frottements intempestifs de ma barbe naissante. Je ferme les yeux mais ne sombre pas dans le sommeil, à mon habitude. Le temps s’écoule bercé par le ronflement régulier de Thierry et la fureur de la ville. La lumière décroit…

Un vrai vaudeville !

Un cliquetis dans la serrure me tire de la torpeur dans laquelle je glissais imprudemment. Je me lève précipitamment, relève mon jean tout en bousculant Thierry qui semble tarder à reprendre conscience.

Et déjà un garçon brun d’une trentaine d’années, au visage avenant, certes, mais semblant désapprouver ce qu’il découvre, entre. Je bafouille gauchement. Nous nous toisons en silence, pendant que Thierry, le fomenteur de ce coup tordu, se lève comme une fleur et dans un sourire désarmant annonce : « Hervé Caillon, le peintre » !

Merci à Didier Lestrade qui nous a procuré ces visuels.