Hugues : Bonjour Ludovic, comment es-tu venu à la photo ?

Ludovic : Je me suis assez tôt intéressé à la photographie et au dessin, avant même de m’engager dans mes études d’architecte. L’une comme l’autre étaient pour moi des outils indispensables pour saisir le monde qui m’entoure, et en livrer un regard très personnel.

J’ai débuté par l’argentique, avec une formation à la Faculté des Arts à Montréal, et suis passé au numérique il y a une dizaine d’année.

Pourquoi as-tu choisi d’explorer l’univers du nu masculin ?

Avec ma profession, l’espace, et le rapport du corps à l’espace ont peu à peu construit les bases de mon univers artistique.

Débarrassé de ses vêtements, le corps mis à nu est dégagé de toute connotation sociale, on peut exprimer un large répertoire d’émotions, que l’approche soit figurative ou narrative, ou plus abstraite, comme l’une de mes toutes premières séries, « Bodyscapes ».

Etant gay, je suis plus sensible à la plastique masculine ; elle offre qui plus est une incroyable étendue de registres : des corps les plus fins aux plus musclés, des plus androgynes aux plus virils… puissance, fragilité, tension, abandon, brutalité, douceur… la palette est vaste !

Comment peux-tu nous présenter ton travail ?

Dans le nu masculin, j’explore des registres très variés, depuis l’abstraction mettant l’accent sur la géométrie des formes, le tracé des lignes, la texture de la peau… jusqu’à la figuration très narrative.

Sur le plan stylistique ou thématique, il m’est donc difficile d’en faire une présentation synthétique… sauf peut-être à travers la démarche qui reste commune, quelles que soient mes séries.

Je souhaite en effet que mes photos interpellent ceux qui les regardent, en leur offrant un espace où projeter leur imaginaire, où trouver un écho à leur propre histoire, à leur propre corps, à d’autres corps, aimés, fantasmés ou perdus. J’aime quand la photo échappe à l’univers du photographe et que le corps n’appartient plus au seul modèle. C’est cette puissance poétique que j’essaye d’atteindre dans mon travail artistique.

Comment choisis-tu tes modèles, quels rapports entretiens-tu avec eux ?

La plupart d’entre eux sont amateurs, et pour la plupart débutants en photographie de nu. Avec les réseaux sociaux, notamment Facebook et Instagram, la mise en relation est simplifiée… que ce soit par les nombreux groupes qui existent entre photographes et modèles, ou bien suite à des sollicitations en direct de ma part, ou des propositions de garçons qui souhaitent poser pour moi. Pas de casting, pas de « formatage » des corps… pas de maquillage… je photographie les corps tels qu’ils sont, naturels, sans retouche.

Pour moi, il s’agit d’une collaboration. C’est aussi la personnalité du modèle que je veux capter, pas uniquement utiliser son corps comme objet artistique. Nous échangeons donc autour d’un projet que je peux avoir au préalable, et le construisons aussi en fonction de ses attentes. Au cours du shooting, je suis attentif à ce qu’il peut proposer aussi, nous construisons les photos à deux, et nous nous laissons beaucoup guider par le feeling du moment.

Beaucoup sont des anonymes qui se sont lancé un défi personnel, sans projet de carrière. Je ne fais pas de photo de mode, et rares sont les modèles désireux de s’impliquer régulièrement dans le nu, j’ai donc peu de collaborations durables… mais nous restons souvent en contact.

Quelques uns sont par contre devenus des modèles réguliers et certains de véritables amis, en marge de la passion de la photographie.

Les lieux magnifiques que tu photographies, comment les découvres-tu ?

Mes deux séries phare, « Territoires d’adandons » et « Osmose », mettent effectivement en scène le nu masculin dans des lieux assez atypiques. Qu’il s’agisse de bâtiments abandonnés, en urbex, ou de paysages naturels grandioses, je veux tirer partie de la poétique forte qui s’en dégage pour sublimer le corps du modèle qui vient les habiter. Du coup, je dois souvent faire pas mal d’exploration pour découvrir de tels cadres, d’autant que je fais rarement plusieurs shootings au même endroit. Ce qui explique leur relative rareté ! J’ai beaucoup de modèles en attente de shooting, n’ayant pas encore assez de lieux pour les faire !

Mais j’ai parfois la chance de tomber, au cours d’une ballade ou d’un déplacement professionnel, sur une pépite !

Quelles sont tes ambitions professionnelles, comment envisages-tu ton évolution dans la photo ?

J’ai déjà exposé dans des festivals internationaux de photo de nu et mon travail à fait l’objet de quelques publications dans les revues ou des webzines. Je suis en train de finaliser une maquette d’ouvrage d’art réunissant mes shootings en « Territoires d’abandons »… le voir publié et réaliser une exposition personnelle serait une consécration. Pourtant la diffusion du nu masculin est encore difficile, surtout en France, que ce soit en galerie ou dans l’édition… encore plus quand, comme moi, on travaille en petit artisan et que l’on a pas un pied dans le milieu artistique.