Tea for three

Thierry, le traître, se dirige vers ce qui doit être la salle de bains pour prendre une douche… il précise avec un clin d’œil qu’on ne le dérange pas pendant ses ablutions…. Nous demeurons donc seuls, Hervé et moi, et notre gêne s’accroît de minute en minute. Je sors mon paquet de blondes et en propose une à mon hôte, qui refuse. Brrrrrr. Il ne m’invite pas à m’asseoir, pendant qu’il pose ses affaires, et je suis planté comme un idiot que je suis ne sachant que faire ni que dire, tirant sur ma clope… Il me demande au bout d’un instant qui me parait un siècle, si je veux un thé. J’accepte benoîtement, et pour briser la glace, je fais mine de m’intéresser à son travail. Il revient de la mini-cuisine et extrait quelques grandes toiles posées à même le sol. Il allume l’halogène et je découvre des garçons musclés, peu vêtus, dans des poses de guerriers modernes. Le tout est réalisé dans des couleurs kitschs. Englué dans mon peu de culture picturale, je compare son travail à celui de Philippe Morillon, une de mes rares références. Il ignore ma remarque pendant qu’il découvre une autre toile recouverte d’un drap. Je reconnais Thierry, nu sous un blouson de motard, propulsé dans le désert américain… J’émets des compliments de bon aloi, mais peu convaincants…

Thierry, le vrai, sort du cabinet de toilette, encore humide et se précipite dans la cuisine, où l’eau bouille depuis quelques temps déjà. Il revient dans l’atelier portant à bout de bras une casserole fumante, où des feuilles de menthe surnagent. Une odeur agréable se répand dans la pièce et entre en collision avec celle de ma cigarette.  Thierry qui semble enfin avoir repris son rôle de maîtresse de maison, déniche trois verres dans le bazar ambiant et les remplit du liquide brûlant. Il nous tend les récipients que nous reposons immédiatement, en soufflant sur nos doigts. Thierry s’excuse de cette maladresse, l’ait penaud, aussi Hervé l’attire vers lui et lui dépose une bise sur la joue. Thierry me regarde et me décoche un clin d’œil dont il a le secret !

L’ambiance s’est détendue. Hervé sort de sa poche un paquet de tabac, du papier à rouler, qu’il dépose sur une porte étendue sur deux tréteaux, faisant office de table. Il fouille dans son blouson en cuir où se dissimule un petit sac en plastique qu’il ouvre ensuite délicatement. Puis il saupoudre le tabac étalé à même le bois verni. Il mélange l’herbe avec dextérité, puis roule le papier pour former un cône presque parfait ! Nous l’observons religieusement pendant qu’il allume son joint et aspire avec félicité la première bouffée. Il me le tend et devant mon refus, le passe à Thierry qui lui, ne se fait pas prier pour avaler goulument cette fumée épaisse, promesse d’un bonheur artificiel.

Contrairement à toute attente, Hervé semble s’assombrir soudain. Il nous raconte alors sa visite à un de ses modèles, enfermé à l’hôpital Rotschild, depuis plusieures semaines, pour une pneumonie foudroyante.

Nous entendons parler depuis plusieurs mois d’une maladie inconnue qui atteint les homos, mais nous sommes persuadés que cette rumeur est propagée par les ennemis de notre émancipation récente. Ces informations nous parviennent de manière sporadique et lointaine des Etats-Unis, de loin, très loin. Noyées dans une odeur de souffre, ou plus précisément de poppers, nous ne nous sentons pas vraiment concernés par ces histoires effrayantes et caricaturales dignes du Moyen-Age (on ressort les buchers pendant qu’on y est) . Et puis, rapidement, nous sommes encerclés. Chacun d’entre nous a un ami qui connait un garçon atteint par ce que l’on appelle alors le cancer gay. Mais l’heure n’est pourtant pas à la panique. Trop heureux de la victoire de la gauche et de notre nouvelle reconnaissance, nous nous croyons invincibles et refusons formellement cette menace à notre bonheur tout neuf. Nous préférons l’ignorance…

La vie devant moi ?

Je décide de rentrer à pied, pour admirer la Seine la nuit. Je pense à Yann, si loin… Que fait-il ? Une larme coule sur ma joue. Un sentiment diffus s’impose à moi. Cette période enchantée est finie, définitivement. Je prends en pleine gueule le temps qui passe trop vite, tout ce qui est définitivement perdu… Mais par instinct de survie, je me dirige vers les quais où…

Je reverrai Thierry souvent. Il s’installera dans ma vie avec vivacité. Il habitera quelques temps rue René Boulanger, mais mon humeur du moment (le manque de Yann, la fin de l’aventure Gai-Pied, le sentiment cuisant de l’échec qui s’imposait à moi) fit de notre cohabitation une expérience destructrice… je manquais cruellement de patience et refusait de m’adapter à son style de vie. Thierr était aide-soignant aux Urgences à l’Hôpital Saint-Louis, où j’allais le chercher souvent. Le stress accumulé par ce garçon adorable me gagna… Il parti s’installer chez un autre mec, car Thierry, mû par un besoin irrépressible de vivre en couple, (ou plutôt de ne pas être seul), avait toujours un plan assuré… Il fut un ami fidèle à qui je faisais appel à chaque fois que je déménageais… ensuite.

Pour l’heure, je parcourais fiévreusement les annonces d’emploi du Figaro à la recherche d’un boulot alimentaire et tant qu’à faire, formateur !

A cette époque, qui cherchait trouvait… Je décrochai donc un rendez-vous dans une petite agence de pub, située dans le haut du neuvième arrondissement.
Une femme d’une cinquantaine d’années, peu conforme aux stéréotypes des « pubeurs », me demanda d’écrire un texte pour une plaquette de présentation d’une société de transports. Enfermé dans un bureau vieillot, ou des machines à écrire voisinaient avec un télex crépitant, et un pan de mur où était classée la presse, je m’exécutai… et signais dans la foulée mon premier CDI, pour un mi-temps, qui me permettrait de rédiger des piges. Car un nouveau mensuel venait de se créer, à l’initiative de transfuges du Gai-Pied.

J’avais pris contact avec un garçon qui m’appréciait et l’affaire était entendue. Je pourrais ainsi garder un pied dans le milieu… en signant quelques articles dans Samouraï.