1987 : la une coup de tonnerre du Nouvel Obs

Fin octobre 1987. Le monde se débat et se noie dans l’épidémie de sida. En France, le seuil des 2 000 cas recensés a été atteint à mi-année. La lutte contre le sida a été déclarée « grande cause nationale pour l’année 1987 », et le nouveau plan gouvernemental a décidé la vente libre de seringues en pharmacie et l’abrogation de la loi interdisant la publicité pour les préservatifs. L’AZT est distribuée depuis un an, encore au compte-goutte. Aucune nouvelle rassurante à l’horizon… C’est dans ce contexte noir que Le Nouvel Observateur publie un numéro coup de poing. Le 30 octobre, la une de l’hebdo affiche, en grosses lettres rouges, « Mon sida ». Et un regard, celui de Jean-Paul Aron, écrivain et intellectuel français.

Première annonce publique

Pour la première fois en France, une personnalité annonce officiellement sa maladie. D’autres sont mortes avant lui, sans dire. D’autres au contraire ont dû fermement démentir des rumeurs insistantes, comme Isabelle Adjani, obligée de venir témoigner sur le plateau du 20h de TF1 le 18 janvier de cette même année… Ce 30 octobre, donc, Aron lance sa bombe médiatique, au sortir d’une pneumocystose qui l’a conduit tout droit en réanimation à Claude-Bernard. Rentré chez lui, son flacon d’AZT, son réveil noir et un paquet de bonbons à ses côtés, le dandy a accordé une interview-fleuve à Elisabeth Schemla. Conscient d’avoir frôlé la mort, il accepte de se livrer. Honnêtement et simplement. De dire son refus premier de prendre le virus et le risque en considération, de modifier son comportement et ses pratiques, même quand il s’est su atteint. De raconter son rapport à sa famille, à sa sexualité, à son état, au corps médical. De se mettre à nu devant la France entière. De stopper les mensonges et les fantasmes qui entourent ce foutu virus.

Il témoigne. Tant qu’il est encore temps. « Mais moi, je me sais atteint d’une maladie encore incurable, même si des médicaments comme l’AZT ont des effets bénéfiques inimaginables il y a deux ans. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi le continuerais à me dissimuler. Notre rencontre et la mise au point de ce texte, au fond, me permettent d’avancer sur la voie d’une partielle libération de moi-même. […] J’ajoute que mes réactions vis-à-vis du sida jusqu’à ces dernières semaines, et ma gêne à me reconnaître tel que je suis, prouvent que j’ai été moi-même victime du cliché, du fantasme collectif face à une maladie innommable. Innommable, voilà le mot clé. Avez-vous remarqué qu’on parle de cancéreux, de syphilitiques, de tuberculeux, mais que nous, nous ne somme appelés que ‘malades du sida’ ? » Une difficulté à dire, toujours d’actualité, 25 ans plus tard !

Effet boule de neige ?

Hasard du calendrier, le soir même, Alain-Emmanuel Dreuilhe, invité à l’émission Apostrophes pour son livre Corps à corps en compagnie du professeur Rozenbaum, dit aussi sa propre lutte contre le sida, son homosexualité, son ami Olivier décédé avant lui. Ce 30 octobre, le sida sort enfin de l’anonymat !

Le 21 juin 1988, Aron témoigne une dernière fois, cette fois sur Antenne 2, dans le documentaire « Sida, après l’aveu », de Daniel Costelle. Il s’éteint le samedi 20 août 1988, à 63 ans, à l’hôpital Claude-Bernard, comme tant d’autres. Pour une fois, les médias ne seront pas obligés d’invoquer « une maladie », « une leucémie foudroyante », « une septicémie généralisée » ou « une pneumonie suraiguë ». Cette fois le mot « sida » pourra être officiellement prononcé. Les français, marqués par le fameux témoignage dix mois plus tôt, pourront mettre un visage sur une victime et toucher du doigt la rapidité de la progression de la maladie et sa finalité, quasi inéluctable à l’époque…

Sources : Gai Pied Hebdo n°293 du 7 novembre 1987 – Mon sida, de Jean-Paul Aron, entretien publié par les éditions Christian Bourgois, et consultable à la bibliothèque du Centre LGBT Paris IDF.