Si la photo est bonne…

J’étais convaincu que Paris me réservait tant de découvertes, d’aventures, de voyages intérieurs…

Pour l’instant, j’occupais mon temps libre à crapahuter dans Paris, avec un appareil photo acheté d’occasion, que j’utilisais pour immortaliser les belles gueules croisées lors de mes pérégrinations. Je photographiais aussi des lieux, des situations que je jugeais intéressantes et originales. L’illusion d’être le témoin de mon époque ou plutôt de capturer à tout jamais des instants éphémères, de retenir le temps qui passe… Quête peut-être naïve qui en tout cas m’entraînait dans des quartiers inconnus ou déjà bien balisés sur lesquels j’avais la prétention d’avoir un regard neuf…

Solitaire, je parcourais les rues le nez au vent, l’œil aux aguets. Je me tenais prêt à saisir l’image rare, celle qui ferait la différence. Je ne possédais aucune connaissance techniques de la prise de vue et comptais sur mon intuition pour révéler un talent insoupçonné…

Les rouleaux de pellicules s’accumulaient dans un tiroir d’un meuble encastré dans la petite pièce du 52 rue René Boulanger. L’idée de couvrir un jour les murs de mes tirages et d’expliquer lors d’un vernissage mondain le pourquoi de ma démarche avec la modestie qui me caractérise, me faisait sourire, mais me donner de l’élan pour sortir de ma réserve.

Et puis innocemment, je voulais préserver ces instants volés pour Yann, dont j’espérais encore le retour, même si aucun signe de vie récent ne pouvait nourrir ces espoirs.

Jamais sans mon Nikon

C’était devenu une véritable addiction (dans ma plus pure tradition comportementale). Je ne sortais pas sans mon Nikon, devenu de fait mon plus fidèle compagnon et je mitraillais maintenant tout et n’importe quoi, sous prétexte que le n’importe quoi peut être quelque chose…

Jusqu’au jour où, faute de munitions, j’appuyai sur le déclencheur, alors que l’appareil n’était pas chargé !

Je rentrais précipitamment au studio. Qu’est-ce qu’il m’arrivait… je pris soudain conscience de l’absurdité de ma démarche.

Je jetais les rouleaux accumulés dans un grand sac poubelle que je descendais aussitôt dans la cour et le balançais sans regret dans un grand container.

Je remontai furieux contre moi-même. Et je décidai sur un coup de tête de garder une trace de ce moment délirant en réalisant un auto-portrait sur le thème de l’arroseur arrosé…. Il suffisait que je règle le déclencheur de mon appareil, ce qui me laissait le temps de trouver une pose naturelle mais travaillée, c’est à dire grimacer une moue suffisamment agressive pour « faire » viril, sans que je fasse peur !!!!

Mais quand le flash se déclencha, je réalisai qu’il n’y avait toujours pas de pellicule…

Pourtant si velléitaire habituellement, j’étais bien décidé à aller au bout de ce désir fugace, mais déterminant, de réaliser ces photos ; contre toute attente, j’enfilai à nouveau mon bombers, bien décidé à acheter une pellicule au tabac en face…

RV Lebeaupin et le petit Stéphane

J’avais étalé sur la moquette beigeasse les trois auto-portraits en noir et blanc réalisés quelques jours auparavant. Ils avaient été développé par un pro, en la personne d’un jeune photographe rencontré dans les locaux de Samouraï, rue Saint-Maur, à qui j’avais eu l’audace de raconter le contexte de cette prise de vue improvisée. Il accepta je ne sais pourquoi, de développer la pellicule et m’assura qu’il prendrait soin de mon image ! Lui qui photographiait habituellement des garçons musclés, sexys en diable… pas vraiment mon genre !

Comme d’hab, je me trouvais ridicule sur ces clichés. et notais mentalement les défauts que je connaissais si bien et qui avaient gâché ma vie jusqu’alors : les épaules étroites, les yeux éteints, le manque de naturel et la gaucherie face à l’objectif. C’était bien moi. Mais c’était aussi le garçon dont Yann était follement épris. Yann, j’avais décidé de lui écrire. J’avais réussi à avoir son adresse new-yorkaise, enfin celle de son agence, auprès de qui il était toujours inscrit. Elle était soigneusement écrite sur une feuille punaisée sur le mur, où elle ne risquait pas de s’envoler !

Le téléphone sonna, me tirant de cette introspection qui tournait à l’aigreur.
Je reconnus immédiatement la voix claire d’Hervé, le photographe qui avait développé ces tirages mémorables.

La coïncidence ne me surprit qu’à peine. Guère plus que le motif de son appel. Il me proposait de me joindre à lui pour une séance photo sauvage, dans des entrepôts en banlieue nord. J’acceptai immédiatement, trop heureux. Il me donna rendez-vous à Répu devant le magasin Tati dans 10 minutes, et me promit une belle surprise, avant de raccrocher.

Je jetai un coup d’œil à ma tronche de cake dans la glace, fis une moue dubitative et recoiffais mon semblant de brosse. Un peu d’eau de Cologne de Roger et Gallet sur mon tee-shirt et j’enfilais mon bombers, avant de sortir et de me jeter dans les escaliers.

Je débarquai peu après sur la place de la République et me postai devant les étalages colorés des magasins Tati. Le vichy rose était toujours à sa place, c’était rassurant.
J’allumai une gauloise blonde et observai les passants qui courraient dans tous les sens.

Une 2 CV couleur kaki pila devant moi et Hervé me héla en remontant la vitre de la portière.

– Tu montes ou tu attends la prochaine rame ?

Je me précipitai vers le véhicule rutilant, ouvris la portière et me laissai tomber sur le siège peu confortable dont les ressorts grincèrent atrocement. J’avais eu le temps d’apercevoir le petit Stéphane, mon ex-camarade d’IUT, méconnaissable avec son déguisement de chantier. Ses muscles au repos menaçaient à tout instant de faire éclater son débardeur déchiré. Son visage poupin couronné d’une houppette érectile contrastait avec son corps ultra bodybuildé.

Nous nous embrassâmes sur la bouche, comme il était de bon ton de le faire entre garçons dans ces années là, et je demandai à Stéphane de ses nouvelles. Il était à la recherche d’un emploi sérieux dans le domaine de la communication, mais en attendant, il occupait des petits boulots, surtout dans le milieu. Il y avait fait son trou sans mal, aidé en cela par son physique atypique d’enfant de cœur bien dessalé ; je l’avais vu en photo dans la presse gay, souvent très dénudé…

Je racontai à mon tour mon parcours initiatique chez Gai Pied et ma relation sublimée avec Yann, maintenant exilé aux States.

Hervé nous écoutait avec bienveillance, fier d’être à l’origine de ces retrouvailles touchantes. Il alluma son autoradio branché sur Fréquence Gay qui diffusait le hit des Rita, « C’est comme ça ». Nous reprîmes en cœur le refrain, hurlant sur l’autoroute du Nord, comme des folles totalement décomplexées. Un poids-lourd à la carrosserie poussiéreuse nous klaxonna en nous doublant et le chauffeur nous adressa un geste obscène, en plus de l’appel d’air qui nous rabattit sur la droite.

Shooting interrompu

Après avoir bifurqué sur une petite route, nous arrivâmes dans un lieu sinistre où des bâtiments industriels à l’abandon créaient une ambiance apocalyptique.

Nous descendîmes nous dégourdir les jambes et nous dirigîmes vers un mur en briques recouvert de suie, qu’Hervé avait repéré.

Aussitôt, Stéphane enleva son débardeur et déboutonna les premier boutons de son treillis. Pro jusqu’au bout des ongles, il enfonça les mains dans ses poches et prit un ait mauvais de bulldog, en attendant patiemment qu’Hervé ait réglé son objectif. La séance démarra.

Je m’éloignai et allumai une cigarette. Je ne parvins pas à être absorbé par l’exhibitionnisme de ce garçon qui, pourtant, avait éveillé en moi des désirs fous quelques années auparavant. Trop fabriqué pour moi, trop travaillé… Mais au-delà de ces considérations d’ordre personnel, n’étais-je pas là pour apprendre et observer ?

J’étais décidément irrécupérable.

Mal à l’aise, malheureux, plus seul que jamais, je me refermai sur moi et m’isolai encore plus.

Le photographe et son modèle accaparé par leur work in progress allaient d’un bâtiment à l’autre, d’un décor sinistre et délabré à un lieux crade, puant, presque tragique.

Je ne voyais plus d’issue à tout ce cirque. J’étais en pleine crise.

Pris de panique, je me rapprochai des deux garçons juste qu’à ce que j’entende un mot dans la bouche du petit Stéphane qui me fit tressaillir : New-York ! Il était en train de confier à Hervé sur le mode de la confidence qu’il devait partir la semaine prochaine à Big Apple invité à rejoindre un de ses amants qui devait lui faire découvrir les lieux les plus hots du moment.

Une fulgurance me saisit. Je me jetai sur mon ex-camarade et lui demandai sur un ton suppliant de se rendre à l’agence de mannequins pour tenter de retrouver Yann, ou du moins de remettre la missive écrite par mes soins. Je bafouillais lamentablement, tentais de garder un semblant de dignité alors que j’avais dépassé les bornes. Ce n’était ni le lieu ni le moment de formuler cette exigence qui paraissait saugrenue, mais vitale pour moi. D’ailleurs, l’air commençait à me manquer, j’étouffais littéralement et fus pris de sanglots. Stéphane et Hervé me saisirent par les bras pour me calmer. Mais c’était de l’étreinte de Yann dont j’avais besoin.

Je sombris alors dans un mutisme proche du coma.

Nous rentrâmes à Paris, et je pris conscience un peu tard que j’avais mis fin au shooting avec cette supplique désespérée.

Stéphane dont le bon cœur palpitait sous le débardeur échancré me promit de retrouver Yann et je respirai enfin.

Le retour de l’amant prodigue

Yann est rentré. sans prévenir. Un samedi matin.

Ses yeux gris brillaient incroyablement, même s’ils étaient plus que jamais cernés de bleu.

Ses cheveux étaient longs, bouclés… tellement démodés (une telle liberté fut pour moi une bouffée d’oxygène).

Il avait un peu maigri. Il était magnifiquement beau. Plus beau que je ne me le remémorais dans mes souvenirs.

Il posa son sac. J’étais nu, à peine réveillé. Je n’osais me jeter dans ses bras.
Yann avait l’air épuisé, mais son visage lumineux trahissait sa satisfaction d’être rentré. Comme moi, il restait immobile, presqu’intimidé.

Alors, j’ai pris mon courage à deux mains : je me suis approché de lui, l’ai aidé à retirer son blouson froissé, et nous nous sommes serrés très fort à nous étouffer.  J’ai retrouvé avec la plus grande émotion et une satisfaction incommensurable son odeur de sueur, qui bien sûr, n’était qu’à lui et qui bien sûr, m’avait terriblement manqué.

Il respirait fort. J’entendais son cœur battre la chamade.

Nous avons glissé sur le matelas serrés l’un contre l’autre. J’ai remonté le drap sur nous. Nous avons ri comme deux adolescents enfermés dans leur bulle, à l’abri du monde.

Il a ouvert la bouche, mais je lui ai posé la main devant. Les mots étaient de trop.

J’étais heureux. J’espère qu’il l’était aussi.

Ce que j’avais appris pendant ces années, c’est qu’il faut profiter de l’instant, sans penser à demain.

Demain ? Yann sera peut-être loin d’ici. J’aimerai sans doute d’autres garçons… ou nous vieillirons ensemble. Demain.

Mais aujourd’hui…