Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain

Emmanuel Pierrat et Jean Feixas n’en sont pas à leur coup d’essai question toison et autres « cressons » humains, puisqu’ils ont publié ensemble en 2015 un ouvrage remarqué sur les Barbes et Moustaches (Hoëbeke).

Avec Les Petits Cheveux – Histoire non convenue de la pilosité féminine, qui paraît cet automne aux éditions de La Musardine, nos deux passionnés d’arts singuliers et d’esthétismes rebiquants (si l’on m’autorise ce néologisme) s’intéressent au cheminement ébouriffant du poil féminin au travers des siècles et de situations souvent ignorées ou oubliées.

Une passionnante traversée pour les curieux de tous poils !

Détails historiques échevelants, ballades et balades en bouclettes pubiennes dont l’abondance peut constituer une authentique « végétation capillaire » (jusqu’à 1,80 mètre de long pour une Lithuanienne contrainte « d’enrouler » ses poils pubiens « autour de sa cuisse » pour « les empêcher de traîner par terre »), anecdotes contemporaines désop(o)ilantes : tout dans cet ouvrage ravit le lecteur curieux – et un brin concupiscent comme il se doi(g)t ! Chacun trouvera son compte dans cette vaste et documentée épopée pileuse, spécialement celles et ceux désireux d’en savoir plus sur cette fameuse fourrure – « bosquet, bois sacré, jardin, broussailles, bocage, pelouse, gazon » – au centre du « combat amoureux » qui régit somme toute la Destinée humaine depuis Adam et Ève (et peut-être bien avant eux encore !). Les mordus de détails irrévérencieux y dénicheront aussi de quoi « brouter » tout leur soûl, car le « minet », « petit canichon » ou « gros matou » plus ou moins « affectueux » est inépuisablement coquin : ne dites plus d’une femme qu’elle se masturbe, mais qu’elle se « défrise la chicorée » !

Quant aux amoureux des Lettres, dans ce livre-boîte à trésors ils puiseront égrillards de foisonnants extraits relatifs au « buisson », hommages incroyablement diversifiés au « mont de Vénus » ou encore au « poil du cul » : lire absolument la « Lamentation d’un poil du cul de femme » (p.186) d’un certain… Jules Verne !

Pour ou contre le « génocide » pileux ?

Alors, bois touffu ou minou glabre ? Telle est au fond la grande affaire qui est aussi richement abordée par l’ouvrage d’Emmanuel Pierrat et Jean Feixas, dont les illustrations remarquables constituent à elles seules une excellente raison de s’y plonger incontinent (nos deux auteurs sont des collectionneurs de haut vol et nous font la grâce de partager leurs pépites).

L’enquête est menée « au peigne fin », à la fois sous les aspects médicaux, psychologiques, historiques et religieux (la Musulmane doit par exemple s’épiler le pubis, car les poils sont jugés « impurs »).

Le lecteur peut ainsi se faire son propre avis et juger si, comme l’ami Sainte-Beuve (p.75), un sexe de femme épilé ressemble, ou non, à « un menton de curé » !

Quatre questions à Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain, « passionné par la censure et l’histoire des mœurs », et dont l’engagement en faveur du mariage homosexuel est connu (il a été le défenseur des « mariés de Bègles »).

Martine Roffinella : Emmanuel Pierrat, est-ce votre goût pour « l’étrange, le hors-norme, l’inclassable », ainsi que le notait un article paru à votre sujet l’été dernier dans le quotidien Le Monde (« Emmanuel Pierrat, l’avocat qui donne la parole aux fétiches » – 11/08/2017), qui vous a conduit à concevoir cet ouvrage si étonnant sur la pilosité féminine ?

« J’aime les choses à la marge, qui ne sont pas d’emblée défendables et aimables »

Emmanuel Pierrat : J’aime les choses à la marge, qui ne sont pas d’emblée défendables et aimables. Cet aspect de ma personnalité est d’abord un atout pour mon métier d’avocat, mais il me permet également d’explorer et d’investir d’autres terrains bien plus sulfureux. Je suis aussi quelqu’un de passionné. Lorsqu’un sujet m’intéresse, je ressens très vite le besoin compulsif d’en devenir spécialiste. Je finis par vaincre cette envie de m’approprier mes centres d’intérêt en en faisant des livres. Toutes mes passions se concrétisent ainsi par l’écriture. Pour moi, l’éclectisme est source d’enrichissement. Interrogé à ce sujet, Jean Cocteau avait pour habitude de répondre « Je touche à tout parce que tout me touche ».

Je m’intéresse à l’histoire de la pilosité depuis plusieurs années. Cette passion, couplée à mon âme de collectionneur, m’a amené à accumuler des tonnes d’anecdotes, de textes et d’images à la gloire du poil, masculin comme féminin. Avec mon ami Jean Feixas, lui aussi collectionneur d’insolite et d’insolent, nous avons d’abord publié en octobre 2015 Barbes et moustaches sur l’aventure du poil masculin à travers l’histoire. Quelques mois auparavant, en janvier 2015, nous avions écrit Les mots qui font mâle (Hoëbeke). Il s’agissait alors de répertorier, sous la forme d’un dictionnaire, les différents noms donnés au sexe masculin. Comme une sorte de prolongement et de synthèse entre ces deux sujets, il nous est venu à l’esprit l’idée de nous intéresser à l’histoire de la pilosité féminine dont la publication des Petits Cheveux (La Musardine) représente l’aboutissement.

Quelles différences (culturelles notamment mais pas que !) établissez-vous entre poils masculins et poils féminins ? Existe-t-il un « mysticisme » de la touffe féminine ?

« C’est de cette façon que certains en reviennent à affirmer que le rasage du poil est comparable à la castration, à la négation de la féminité et au rejet de sa sexualité… »

Lorsqu’on évoque le « poil masculin », on pense immédiatement aux poils qui fleurissent les moustaches et barbes des messieurs. Depuis l’Antiquité, la barbe est un symbole de l’autorité politique dans la mesure où, pendant des siècles, le pouvoir était exclusivement masculin. Là où, chez l’homme, le poil est un attribut de puissance et de virilité, les poils féminins sont quant à eux associés, par les hommes, à la sexualité. Dès lors, la première étape de la maîtrise de la sexualité féminine intervient à travers le contrôle de la pilosité intime. C’est de cette façon que certains en reviennent à affirmer que le rasage du poil est comparable à la castration, à la négation de la féminité et au rejet de sa sexualité. En organisant un diktat du corps féminin, les mouvements de mode et la morale ont naturellement cherché à imposer leur influence sur la pilosité du sexe féminin. Cette contrainte sociale est établie par de nombreux acteurs qui posent leurs regards extérieurs sur la pilosité féminine. Il y a d’abord le regard des femmes entre elles, puis celui des mères sur leurs propres filles, qui sont rejoints par le regard des pères sur ce que doit être le corps de leurs filles.

Enfin, il y a bien évidemment le regard des hommes, époux et amants, sur ce qu’est une femme, tel que le conçoit l’imaginaire érotique masculin. Il s’exerce parallèlement une pression médiatique qui, au service des industries cosmétiques, construit une véritable tyrannie de l’épilation. Force est de constater que toutes ces exigences sociales sont beaucoup moins présentes – si ce n’est inexistantes – pour ce qui concerne le poil masculin. Si la touffe féminine intrigue autant, c’est sans doute parce que la société entière cherche à la contrôler alors qu’elle est un terrain inexpugnable qui appartient inévitablement au registre de l’intime.

Votre livre évoque avec humour le « génocide » des poils, avec notamment la complaisance de la presse féminine qui, dites-vous, n’a « cessé de tirer sur le poil le canon de la beauté et de la santé ». Pensez-vous que, à l’image de la barbe largement redevenue en vogue (un Premier Ministre barbu, ça aide !), la pilosité des femmes (aisselles, pubis, cul) connaîtra bientôt un « âge d’or » ?

« en publiant ce livre, j’ai l’impression de militer, à ma façon, pour que les femmes puissent décider sur les sujets en général et y compris sur celui de leur propre corps… »

Ce qui rend le sujet de la pilosité féminine intéressant et actuel, c’est qu’une partie des femmes parvient aujourd’hui à se libérer de la contrainte de l’épilation et à la proclamer comme quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la sexualité, mais qui résulte du choix personnel de devenir ce qu’elles veulent être. Ainsi, la pilosité contemporaine est incontestablement en rébellion et il y a un retour en force du poil de nos jours. Lady Gaga, qui montre ses aisselles poilues, est l’un des symboles de ce mouvement de libération du poil. Dans le même état d’esprit, notre livre, Les Petits Cheveux, entreprend de participer à cette entreprise de libération du joug des convenances sociales afin de rendre à la sensualité féminine l’un de ces aspects les plus éclatants. A priori, en tant qu’homme, cette problématique de l’épilation ne me concerne pas directement. Mais, en publiant ce livre, j’ai l’impression de militer, à ma façon, pour que les femmes puissent décider sur les sujets en général et y compris sur celui de leur propre corps. Tant qu’on parle du poil pubien, il ne disparaît pas. Et, j’ai le sentiment qu’en consacrant tout un ouvrage à ce sujet, j’empêche l’aboutissement de ce génocide des poils. J’invite donc toutes les femmes, avant de s’épiler, à lire Les Petits Cheveux afin de se faire leur propre idée sur la question et de pouvoir enfin vivre leur pilosité librement.

Parmi les nombreux auteurs (et extraits de textes) vivifiants que vous proposez de découvrir dans votre livre, quels sont ceux que vous conseilleriez d’apprendre par cœur toutes affaires cessantes (sans cheveu sur la langue !), comme une sorte de rempart contre l’intolérance et l’obscurantisme ?

Parmi les poèmes rassemblés dans Les Petits Cheveux, j’apprécie particulièrement Les Aisselles d’Hugues Delorme (1868-1942).

« Pour la messe d’amour, mystérieux encens,
La saveur fauve et pénétrante des aisselles
Révèle insolemment la vigueur des pucelles
En leur chair généreuse et leurs duvets naissants.

Il suffit d’y rêver pour éveiller les sens :
Et les trottins et les laveuses de vaisselle,
Longuement on les suit, plus inquiets de celles
Dont les cheveux touffus ont des relents puissants.

Les brunes avec leur nuque, où le vent défrise
Un crin soyeux et dru vous mettant en arrêt,
Le buisson entrevu fait vouloir la forêt.

Et l’on songe grisé d’une souleur qui frise,
Au charme impollué du triangle secret,
Que, savamment, avant l’étreinte on briserait. »

Ce poème fut publié le 8 décembre 1895 dans Le Courrier Français. Hugues Delorme et son journal furent, à la suite de cela, cités devant la 9ème chambre correctionnelle. Au final, ils écopèrent tous les deux cent francs d’amende. Comme un pied de nez à l’intolérance et l’obscurantisme, je me réjouis que ce poème puisse être publié librement dans la revue Genres.

Propos recueillis par Martine Roffinella.


Les Petits Cheveux,
Jean Feixas & Emmanuel Pierrat,
La Musardine, 24,90 euros.