Il écrit avec des images dans la tête

On vous connaît d’abord comme écrivain…

C’est vrai, mais j’ai toujours écrit avec des images dans la tête. Quand on me demande « quels auteurs » m’ont inspiré, je réponds que certaines œuvres musicales ou visuelles m’ont davantage inspiré que des livres. Si je ferme les yeux, je pense autant à un chapitre du Grand Cahier d’Agota Kristof qu’à un poème de Maurice Scève, autant à Arcangelo Corelli qu’à une photo de Bernard Faucon ou de Nan Goldin.

Comment est né votre travail photographique ?

L’idée de la trace m’obsède depuis longtemps. Enfant, avec des caméscopes, des Kodak jetables, j’ai beaucoup photographié et filmé mes parents, mes grands-parents. Le cadre m’est apparu comme une chose naturelle : tracer quatre bords dans la réalité revenait à s’inventer une liberté. À vingt ans, un ami m’a offert un vieil argentique, que j’ai emporté partout. J’ai entrepris de cerner mes obsessions – tout en les limitant, à cause de la pellicule. Ensuite, comme chez nombre d’individus de ma génération, l’apparition des smartphones a changé mon rapport à l’image. Il devenait possible, à chaque seconde, de saisir quelque chose.

Photos © Arthur Dreyfus / Courtesy Galerie Patrick Gutknecht

Trouver une idée…

C’est ce que vous avez fait ?

Oui et non. Cette omnipotence m’a laissé songeur : ne signait-elle pas la fin de la photographie en tant que telle ? Qu’allait-il advenir des images élues, dans un monde d’images infinies ? Dès le départ, je me suis fixé comme règle de ne pas poster sur Internet les photographies qui comptaient. Née sur un écran, diffusée sur un écran, l’image se dévalorise. Toutefois la photo numérique a eu une autre conséquence : le déploiement de l’intime. Un téléphone est un objet tellement banal, tellement usuel, qu’il passe inaperçu – surtout chez des jeunes. Un matin, j’ai commencé à photographier les corps sous les draps, les visages de très près, les minuscules détails de l’amour ; toujours avec une pointe de mise en scène…

Et c’est cela que vous exposez ?

Non – du moins pas seulement. Il ne suffit pas à une photo d’être « jolie » pour pouvoir justifier une exposition, ni pour faire de son auteur un photographe. Justement peut-être parce que ce medium est devenu si facile qu’il est accessible à tous. Pendant des années, je ne me sentais pas prêt. J’ai attendu qu’une idée s’impose. Un dispositif, une chose qui m’appartienne ; et qui alors, serait capable de conduire l’ensemble, d’ouvrir le rideau du spectacle.

Photos © Arthur Dreyfus / Courtesy Galerie Patrick Gutknecht

Vous avez longuement cherché cette « idée » ?

Je n’ai pas cherché ni théorisé quoi que ce soit. J’ai continué mon jeu avec le corps des garçons, jusqu’à m’apercevoir, un jour, que l’idée était née. D’une manière tautologique, il m’avait fallu revenir à mon point de départ : le téléphone portable. Ces appareils qui, désormais, renferment les archives de nos vies – et chez les jeunes, les archives d’une enfance. Les téléphones sont aussi les outils via lesquels nous nous rencontrons, et avec lesquels nous mettons en scène notre physique, nos désirs.

Mêler le temps d’avant et le présent

Le lien que je poursuivais entre le temps d’avant et le temps présent, entre la douceur première et sa persistance, résidait là. Le reste procède d’une intuition plastique, qui bien sûr ne s’explique pas.
D’accord, mais comment résumer ce concept ? Eh bien j’ai demandé à des garçons de me montrer, sur leur téléphone, une photo d’eux plus jeunes, qu’ils affectionnaient. C’est un portrait de lui-même que me présente mon modèle, qui accepte donc de jouer avec sa propre image transformée. Une image duale que je photographie à mon tour… avec mon téléphone.

N’est-ce pas délicat de mêler l’enfance à une forme d’érotisme ?

Ça l’est aujourd’hui – ce qui me paraît hypocrite de la part d’une époque qui, pour des motifs commerciaux, érotise à outrance la jeunesse. Mais dans la mesure où chaque modèle décide lui -même de mettre en scène sa propre image, mon projet ne prend personne au dépourvu. En outre, j’ai régulièrement défendu l’idée que le désir existait dès l’enfance : notamment dans mon roman Histoire de ma sexualité. Cela ne signifie pas qu’il faut avoir des relations sexuelles à tout âge, mais j’aime observer le contraste entre la naïveté supposée de l’enfance et l’expression d’une liberté exacerbée au détour de l’adolescence.

Cette interview a été réalisée pour le dossier de presse de l’exposition. Nous le reproduisons en partie.

jusqu’au 20 janvier 2018

Galerie Patrick Gutknecht
78, rue de Turenne
75003 Paris
Tel. 01 43 70 56 18
www.gutknecht-gallery.com