Mai 89, les homos font Salon

Les Flamands Roses, Salon de l'Homosocialité 1994

En 1989, Gai Pied Hebdo fête ses 10 ans. A cette occasion, le journal lance un événement fédérateur d’un monde militant très morcelé à la fin des années 80. Un événement appelé à se répéter et qui deviendra l’un des plus vivants meetings gais européens, le Salon de l’Homosocialité. Pendant deux jours, le samedi 27 et le dimanche 28 mai 1989, les homos vont investir le Cirque d’Hiver à Paris, pour débattre, danser, draguer…

Cinéma et fête au cœur du projet

Le programme commence dès le mercredi 24, avec la diffusion, pendant toute une semaine, d’un film gai chaque jour, au cinéma L’Entrepôt. Y sont proposés My Beautiful Laundrette, Once More, Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça, L’homme blessé… C’est même toute une nuit gaie qui y est organisée du vendredi soir au samedi matin.

Le samedi, le public se retrouve l’après-midi rue Amelot pour débattre avec Yves Charfe, rédacteur en chef du journal, et découvrir le Club des lecteurs de GPH. Mais le moment le plus attendu reste la soirée « Dix ans, quel cirque ! », une soirée présentée par Frédéric Mitterrand, qui commence par un show de Sylvie Joly. Puis place à une grande nuit house, acid, et new beat music, animée par le DJ Laurent Garnier, avec un grand nombre d’invités d’honneur : Alice Sapritch, Karim Kacel, Didier Gustin, les Caramels Fous, Eric Morena. Même Yvette Horner, récemment relookée par Jean-Paul Gaultier, vient pousser un petit coup d’accordéon… Le lendemain, les plus vaillants poursuivent avec le Gay Tea Dance du Palace, associé au Salon…

Associations et commerces s’y mettent

Rebelote en mars 1990. Même lieu, quasiment même formule. On y ajoute un grand salon des associations, tout au long du week-end. 35 groupes gais, lesbiens ou de lutte contre le sida répondent présents (ils seront une centaine lors de la dernière édition du Salon, en 1994). Un seul commerce gai est présent, IEM. Hugo Marsan anime un débat « Littérature et vie privée », qui fait intervenir Roger Peyrefitte, Marcel Schneider, Gabriel Matzneff, Renaud Camus, ainsi que Cyril Collard, qui vient de sortir son roman « Les Nuits fauves ». Un peu plus tard, un débat « Le regard de la télévision sur l’homosexualité » réunit Alain Blanchet, Chantal Lasbats, Bénédicte Layet et Sarah Benillouch ; Daniel Karlin, annoncé jusqu’au dernier moment, sera finalement absent. Laurent Garnier reste aux platines en 1990, après un show de Boy George. Et le lendemain, le Gay Tea Dance se tient aussi au Cirque d’Hiver, autour d’Amanda Lear…

La formule se développe encore l’année suivante. Le nombre d’associations a quasiment doublé, et on accueille même des groupes de Besançon, Nantes et Tours. Les deux débats désormais traditionnels se penchent sur la situation et l’engagement des artistes dans la lutte contre le sida pour le premier ; sur le biographe et son personnage pour le second. Jean Guidoni assure le spectacle du samedi soir, et Régine le Tea Dance (gratuit cette année) du dimanche après-midi. La nuit dansante demeure entre les mains du fidèle Laurent Garnier. Pourquoi changer une formule qui marche ?

Les lesbiennes en sont

Le salon 1992 voit enfin les lesbiennes prendre vraiment part à l’événement. Les associations lesbiennes sont plus nombreuses que lors des éditions précédentes, avec notamment la présence du MIEL, et des Octaviennes de Geneviève Pastre. Le deuxième jour du Salon tombant le 8 mars, Journée internationale des femmes, les militantes d’Act Up ont organisé une marche, depuis la place Saint-Michel jusqu’au Cirque d’Hiver, largement suivie par les gais ! Jean-Yves Le Talec s’interroge sur le outing. Faut-il dénoncer un homophobe notoire quand il est lui-même pédé ? Faut-il révéler qu’une personnalité est morte du sida ? Le débat se révèle musclé…

Eric Lamien conduit de son côté un forum sur le Contrat d’Union Civile, projet précurseur de ce que deviendra le PACS, en présence de Jean-Yves Autexier (sénateur PS rapporteur de la proposition de loi), de HES, des GPL, de Gérard Bach et de Jan-Paul Pouliquen. Le débat littéraire, enfin, se demande si l’homosexualité fait un bon sujet de roman… Le public devient de plus en plus fidèle au rendez-vous. Des milliers de visiteurs se pressent à ce 4ème Salon de l’Homosexualité. On y voit de plus en plus de lesbiennes ; et même d’hétéros…

La 5ème édition se tient les 12 et 13 juin 1993, bien que Gai Pied a cessé de paraître en octobre dernier. L’entrée est fixée à 10F, intégralement versés au Centre Gai et Lesbien qui vient d’être créé. Un premier débat sur la presse gaie réunit Jacky Fougeray (Illico), Raphael Mattei (Rebel), Michel Cressole (Libération), Catherine Gonnard (Lesbia), Lionel Povert (Gay News), Eric Lamien (Contre-Pied) et Gérard Vapperau (Gai Pied). Le sida reste d’actualité, avec une rencontre sur la prévention en milieu gai, qui fait intervenir Benoît Felix (Crips), Cleews Vellay (Act Up) et Jean-Yves Le Tallec (Les Sœurs). Le soir, la désormais classique nuit dance de Laurent Garnier propose un show safe sex !

La der de der

En 1994, les organisateurs tentent de renouveler la formule. Le Salon des 11 et 12 juin 1994 doit désormais se tenir en extérieur ! La Préfecture de Police en refuse le principe. Les discussions s’éternisent, et la sixième édition peut finalement être organisée à la rentrée les 17 et 18 septembre, sur le quai de la Tournelle, bien connu à l’époque pour le bal gai du 14 juillet. Las, ce sera la dernière. Les organisateurs ont pourtant vu les choses en grand. Trop grand peut-être ? Ce sont pas moins de 100 associations qui participent cette fois. On en voit même des États-Unis, d’Allemagne, de Belgique, d’Espagne, des Pays-Bas, d’Italie, du Royaume-Uni et de Suisse ! Sos Racisme, la Ligue des Droits de l’Homme et Amnesty International ont aussi leurs stands…

Côté discussions, ce ne sont plus deux ou trois débats qui sont organisés, mais carrément une quinzaine. Le public a le choix entre des thèmes aussi variés que « Un Centre Gai et Lesbien, la cerise sur le ghetto ? », « Le modèle américain est-il exemplaire ? », « La mémoire gaie, réalité ou fantasme ? », « Doit-on condamner certains comportements au nom de la lutte contre le sida ? », « Les 15 questions les plus posées à Sida Info Service », « La différence ou l’indifférence ? Coming out et visibilité homosexuelle », « Marginaux parmi les marginaux », « La séropositivité, une nouvelle mode de vie ? », « Traitements et thérapies », « Le soutien psychologique des malades homosexuels », « Le délit d’homosexualité dans le monde », « Gais et lesbiennes fils et filles de pub », ou encore « La reconnaissance du couple homosexuel en Europe ». On fait appel à des célébrités des médias pour animer tous ces débats : Alex Taylor (alors sur Arte), Jean Lebrun (France Culture), ou encore Anne Magnien (« Culture Pub » sur M6), qui présente aussi les meilleures publicités mondiales pour le préservatifs, et les meilleures affiches pour la prévention du sida.

Trop-plein de militantisme ?

Le Salon de l’Homosocialité s’est transformé en un véritable forum de la vie militante. Au risque d’y perdre son âme ? Pour la première fois en effet, aucune soirée ne peut être organisée le samedi soir. Le seul moment festif sera un Mix Tea Dance (gai et lesbien), en clôture du week-end, le dimanche après-midi à la Locomotive…

Essoufflement ? Nouvelle formule dans laquelle la communauté s’est moins reconnue ? Manque de motivation d’une équipe réduite après l’arrêt du Gai Pied ? Il n’y aura pas d’autre édition après celle de septembre 1994, qui avait coûté très cher. Il n’empêche. Pendant six ans, le Salon de l’Homosocialité aura constitué un événement fort de la vie homosexuelle parisienne et française. Le public aura été au rendez-vous, chaque année plus nombreux, et de plus en plus mixte et éclectique. Les Flamands roses conversaient avec l’ASMF, le Beit Haverim avec les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, les filles de Lesbia avec les Alcooliques Anonymes Homosexuels… Pendant six ans, les homos et lesbiennes se sont donnés rendez-vous pour une grande fête, à la fois lieu de débats et de rencontres, forum de la vie militante, et grande piste de danse. Un mélange de genres à l’image d’une communauté plurielle et en soif d’événements mobilisateurs…

NDLR : le Salon des Homosexualités sera repris dans les années 2000 par l’Association Mémoire des Sexualités.